MARIAGE DU ROI
thieu Paris , historien caustique et médisant , veut qu’en accordant son mariage aux nécessités de la politique, elle ait dit qu’elle recommandait le fruit de ses entrailles au démon. Cette parole qu’il a raison de trouver horrible est peu vraisemblable, et l’étroite union des deux époux parait attestée par les railleries mêmes des favoris de Guillaume le Roux, de ces Normands débauchés qui leur donnaient , comme à un ménage de Saxons, les noms dérisoires de Godric et de Godiva. En tout, Henri ne reprit le dessus dans sa chevalerie normande que lorsqu’il eut gagné la bataille de Tinehebray *.
Mais ses dehors réguliers, ses goûts paisibles ne pouvaient que réussir auprès d’Anselme, qui, de son côté, aurait dû être véritablement en faveur. 11 ne négligeait aucune occasion de montrer au roi sa fidélité politique, et de le servir en tout ce qui ne blessait point les principes de l’Église.
Robert Courte-heuse, l’aîné des fils de Guillaume le Conquérant, avait vu pour la seconde fois le
1 Ans. Op., Ep., III, 55 et 57 ; Annot., pages 575 et 576. — Bût. non., III, p. 58. — Malmcsb , Gest. Reg., II, p. 93; V, pages 156 et 164. — Ord. Vit., X, p. 784, et Gemetie. VIII, 10, dans Duciiesne. — Mail. Par., t. I, p. 58. Je dis, avec Guillaume de Malmesbury, Godric et Godiva-, et son traducteur, M. Giles, qui regarde aussi ces surnoms comme des moqueries, remarque que god-rio semble exprimer le royaume de Dieu (p. 429). Le British Critic dit, d’après Henri de Knigbton, qu’on appelait les deux époux Godric Godfadyr (fort en Dieu, père en Dieu) et Godiva (n° 67, p. 105). Godric est là sans doute pour Ltofric. Leofric, comte de Merde, et sa femme Godiva, célèbres pour leur piété, avaient bâti le couvent de Covenlry, dont on vantait la magnilicence. Une mascarade
royaume de son père lui échapper. Quand il arriva d’Orient eu Normandie, il fut entouré de mécontents qui l’engagèrent à équiper une flotte pour l’Angleterre. La plupart étaient d’anciens courtisans de Guillaume le Roux. Parmi eux s’agitait ce Ralph Flambard, que nous avons vu Tardent exécuteur de ses tyranniques volontés. De honteux services l’avaient conduit sous le dernier règne aux fonctions de trésorier, de justicier, enfin, chose étrange, d’évêque de Durham. Pendant l’absence d’Anselme, il avait, par la crainte ou la ruse, dérobé sa consécration au dernier archevêque d’York, Thomas de Bayeux. Un des premiers actes du roi Henri fut de le mettre en prison, pour qu’il eût à rendre compte de ses déprédations ; mais il parvint à s'échapper de la Tour de Londres. Retiré en Normandie, il y devint, dit Anselme, le seigneur des pirates , et fut un des plus pressants instigateurs de la guerre entre les deux frères. Le duc Robert avait des qualités chevaleresques et la piété d’un croisé; mais il était prompt et instable dans ses résolutions. Il s’engageait aisément et sans prévoyance dans une entreprise. Parti du Tréport au mois de juillet ou d’août, il débarqua à
populaire rappelle chaque année dans celte ville le souvenir de lady Godiva (Malmesb. , Gest. Reg. , IV, p. 129, et Gest. Pont., IV, p. 289. Bromton, Chron., p. 949. Ilenr. Knight., p. 2334 et 2375. Rog. Wcndov., 1. 1, p. 496). Peut-être aussi s’agit-il de Godric, célèbre abbé de Croyland, et dont les Normands faisaient par moquerie le mari de Godiva h cause de la racine commune God. — -(Ingulph., Ilist., p. 890, dans Savile; Lingard, Antiq., c. IV, p. 183).
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Portsmouth avec des troupes. Il venait revendiquer par les armes son droit de primogéniture. Sa présence divisa la noblesse et inquiéta un moment le roi ; mais si l’agresseur était appuyé par le comte de Surrey, par Robert de Bellesme, Roger de Lancastre, dit le Poitevin, Ives de Grentemesnil, Henri eut pour lui les conseils et l’autorité de l’archevêque de Canterbury et du comte de Meulan. Il avait rassemblé son armée à Pevensey , et le prélat venait souvent dans son camp. Non content de se prononcer par ses actes, il rappelait à tous leur devoir envers Henri ; il prêchait devant l’armée la fidélité et le dévouement, et ne cachait pas que si le duc marchait en ennemi, il le frapperait de l’excommunication. La défection de quelques seigneurs ne suffit point pour donner bonne chance au parti de l’assaillant. On dit que, par une courtoisie digne d’un chevalier normand, Robert s’abstint d’attaquer Winchester, où la reine, sa belle-sœur, attendait l’heure de son accouchement. Rientôt les deux frères, chacun à la tête de ses troupes, se joignirent dans les environs de cette ville ; une entrevue eut lieu, un accommodement fut négocié, et Robert, à qui fut promise une somme annuelle de trois mille marcs d’argent, resta quelque temps à la cour de son frère. On ajoute même que, dans un de ses mouvements de générosité capricieuse, il fit présent à la reine Mathilde de l’argent qui devait lui être payé la première année 1 Wil. Gemel., VIII, 12. - Ord. Vit., XI* p. 805, dans Duchesne.
Cependant la vieille question demeurait indécise. Gui, archevêque de Vienne, qui fut pape sous le nom de Calixte II, était venu en Angleterre, avec le titre de légat dans toute la Bretagne. Mais quand il voulut exercer l’autorité attachée à ce titre, il ne réussit pas à la faire reconnaître. Sa prétention parut inouïe, nul n’ayant en Angleterre le pouvoir apostolique que l’archevêque de Canterbury, qui ne manqua pas de réclamer son privilège. Quoi qu’il en soit de cet incident, resté assez obscur, Gui repartit sans avoir exercé aucune des fonctions de légat. 11 n’y eut désormais d’envoyés du saint-siège que des nonces. Jean, ce Romain qui avait été chanoine à Beauvais, puis moine au Bec, puis abbé de Telèse, maintenant évêque de Tuscule, vint, dit-on, vers ce temps (1 1 01) recueillir les produits du denier de Saint-Pierre. Il rencontra en chemin l’archevêque de Lyon qui se rendait à Jérusalem et put en donner des nouvelles au primat à qui il apportait une lettre du pape relative à sa mission. Dans cette lettre, Pascal II recommandait clairement Robert Courte-heuse , et semblait épouser sa cause. C’était une nouvelle raison pour le roi de savoir gré à Anselme de sa conduite *.
Au début de la guerre, il n’avait pas épargné les promesses; mais aucun effet n'attestait encore sa
— Roman de Rou, t. II, p. 363. ilarca élanl souvent pris pour libra (Du Cange), il faut évaluer la gomme à 3,000 livres. Voy. p. 158.
» Ep., UI, 42 et IV, 2.'— Fleury, t. XIV, 1. LXV, p. 22.
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sincérité ni sa reconnaissance. Le temps de Pâques, fixé comme terme du délai, était dépassé, lorsqu’enfin les deux envoyés reparurent, arrivant d’Italie, et Anselme fut mandé à la cour, pour prendre connaissance de la réponse du pape aux lettres royales. Pascal II , dans un langage modéré et bienveillant , y maintenait strictement les droits contestés. Cette lettre mérite d’ètre lue ; elle est un des nombreux exemples de la manière singulière et détournée dont se traitaient les questions qui intéressaient l’Église. L’Église se croyait et sans doute elle se croit encore obligée de rattacher au texte et à la pensée du christianisme, qui n’a traité que de dogme et de morale, les principes et les droits qu’elle soutient pour protéger, comme institution et comme pouvoir, son existence sociale. De là un style de chancellerie plus mystique que diplomatique, mais toujours remarquable par un mélange d’habileté et d’onction qui annonce un pouvoir spirituel, je veux dire un pouvoir qui ne procède [joint par la force. Ainsi, on lit dans la lettre de Pascal cette citation de saint Jean : « Le Seigneur a dit: «Je suis la porte. Celui qui entrera « par moi sera sauvé (X, 9). » La conséquence, c’est qu’il faut entrer dans l’Église par la porte spirituelle, c’est-à-dire qu’on ne doit pas recevoir des rois les dignités ecclésiastiques. Est-ce que le prince s’intéresse à la femme adultère? Or l’Église deviendrait adultère, si un autre pouvoir que le pouvoir légitime lui donnait un époux. L’élection canonique des évêques a
son principe dans ces mots de saint Paul : « Per- « sonne ne se donne lui-même cet honneur, mais « bien celui que Dieu appelle, comme Aaron (Hébr., « V, 4). » C’est pour cela que l’empereur Justinien a voulu que la vie de l’évêque fût discutée au moment de l’élection , et que chacun pût réclamer et faire juger son opposition1. C’est là un droit du peuple entier ; comment serait-il absorbé par la puissance royale? N’est-il pas monstrueux que le fils engendre le père, que l’homme crée Dieu ? car les prêtres sont les vicaires de Dieu. Le devoir de l’Église est donc d'énergiquement résister à cette abominable investiture royale, comme à une tyrannique usurpation. « Ce n’est pas sans cause que le ministre de Dieu porte une épée. » Après ces mots de saint Paul, qui enveloppent une menace, Pascal termine en exhortant le roi à se désister de toute prétention profane, et à se bien persuader que l’autorité royale sera plus forte et plus respectable, lorsque l’autorité divine régnera dans ses États. Ne sera-ce pas une joie pour lui que d’avoir les saints apôtres pour tuteurs de son royaume ?%
Le premier mouvement du roi ne fut point à l’obéissance. Excité par son frère, qui, peut-être, se vengeait sur Anselme des mécomptes d’une réconciliation forcée, il exigea l’hommage, et déclara qu’il continuerait à donner les évêchés et les ab-
« Justin., Nov. Coll., I, t. VI; Nov., \l,c. 1.
* Hist. nov., III, p. 59.
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bayes, suivant l’usage de ses prédécesseurs. La réponse du prélat fut toujours la même : il ne pouvait s’exposer volontairement à l’excommunication. Alors se renouvelèrent les scènes du dernier règne. D’un côté , l’on disait : « Rendez à César ce qui est à César; » de l’autre : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Le roi répétait qu’il ne pouvait laisser amoindrir l’autorité transmise par ses devanciers , ni souffrir dans son royaume quelqu’un qui ne fût son homme. Anselme répondait qu’il ne pouvait céder à Henri ce qu’il avait refusé à Guillaume, ni trahir la cause de l’Église romaine après s’être exilé pour elle. Les prélats et les nobles, inquiets ou malveillants, allaient du roi au primat, et revenaient du primat au roi ; tantôt cherchant à rétablir le bon accord, plus souvent se disputant l'honneur de plaire au prince. L’affaire n’avait point de fin, et Anselme s’était retiré, n’augurant rien de favorable, lorsqu’un jour il reçut des lettres très amicales , par lesquelles le roi l’appelait auprès de lui, et lui annonçait l’intention de tout pacifier. 11 se rendit à Winchester, où tout se réduisit à une démarche unanime de la haute noblesse et du haut clergé, qui vinrent le prier d’envoyer pour son compte deux messagers à Rome, pour poser plus nettement la question ; et comme il était lui-même un peu incertain, n’ayant pas reçu de réponse du pape, il fit partir Baudoin du Bec et Alexandre de Canterbury, tandis que le roi confiait une mission analogue à Girard, nommé naguère
archevêque d’York, à Herebert, évêque de Norwich, et à Robert, évêque deChesler. Il leur donna pour le pontife cette lettre, vraie lettre de roi d’Angleterre 1 : « Je me réjouis fort avec vous de votre promotion au siège de la sainte Église de Rome, souhaitant que l’amitié qui unissait mon père à vos prédécesseurs demeure intacte entre nous. Aussi, pour que la bienveillance et l'affection commencent par se montrer de mon eêté, je vous envoie le bénéfice* que saint Pierre a tenu des rois qui ont régné avant moi*, et je veux que vous ayez de mon temps les honneurs et la même obéissance que vos prédécesseurs ont obtenus dans ce royaume du temps de mon père; avec cette convention expresse que les dignités, droits et avantages établis dont mon père a joui dans le royaume d’Angleterre du temps de vos prédécesseurs , je continue à en jouir de votre temps dans ce même mien royaume. Et que Votre Sainteté soit bien avertie que, moi vivant et Dieu aidant, les privilèges et coutumes du royaume d’Angleterre n’éprouveront aucune atteinte. Et si moi , ce qu’à Dieu ne plaise, je me laissais tomber dans un tel abaissement, mes barons, bien plus, le peuple de toute l’Angleterre ne le souffrirait pas. Ainsi, très cher père, après meilleure délibération, que Votre Bénignité se conduise envers moi de façon à ne me
1 Ep.( lit, 47 et 48. — Bromton, Chron., scr. X. p, 999. * Le tribut de saint Pierre. Voyez ci-dess., p.72.
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point forcer, ce que je ferais à regret , de me retirer de votre obédience. »
Deux des envoyés du roi avaient eux-mêmes pour leur compte quelque affaire à régler à Rome ; l'archevêque d’York, recommandé par son primat et par son prince voulait avoir le pallium ; Herebert prétendait recouvrer sa juridiction sur l’abbaye de Saint-Edmond, dont, quelques années auparavant, l’abbé avait obtenu du pape Alexandre 11 le privilège de relever exclusivement du primat. 11 arriva môme à Herebert un événement qui peint les mœurs du temps. 11 s’était séparé de ses compagnons de voyage, et, en entrant dans la province de Lyon, il fut arrôté par un certain Gui, homme de mœurs brutales, puissant dans ces quartiers, et qui lui fit un crime, étant de l’Église d’Angleterre , d’aller à Rome desservir l’archevôque de Canterbury. 11 fallut que le prisonnier jurât le contraire sur de saintes reliques, et payât en outre pour rançon à peu près quarante marcs d’argent, qu’à son retour il eut soin d’imputer sur les revenus de l’Église de Saint-Edmond.
Que se passa-t-il à Rome, et que fit la nouvelle ambassade? On l’ignore. U était impossible qu’elle obtînt le désaveu des principes ultramontains. Elle ne l’obtint pas, ni même la concession écrite d’un ajournement ou d’un moyen terme. La correspondance officielle est sous nos veux: elle ne contient
1 Ej> , 111, 48 et IV, 2. Brointun, ibid.
rien de semblable. Est-il impossible de supposer que, dans la négociation orale, le pape ait montré plus de complaisance , et autorisé des atermoiements, s’ils étaient accordés par les deux partis? Cette prudence conciliante est-elle en opposition avec la politique romaine? On en jugera. Une chose mieux assurée, c’est que les trois prélats qui représentaient le roi auraient désiré qu’il en fût ainsi, ou, du moins, qu’on pût croire qu’il en était ainsi. Ce qui est tout à fait certain, c’est que le roi était absolu et opiniâtre. Parce qu’il n’aimait ni la guerre ni les violences, parce qu’il préférait aux voies directes les voies détournées, ne pense* pas qu'il fût médiocrement jaloux de son pouvoir. Dans la guerre de chitine qu’il entreprit contre Anselme, il montra toutes les ressources d’une volonté patiente qui se contient et ne se lasse pas.
La députation, en revenant d’Italie, rapporta des lettres du pape, pour le roi, pour l’archevêque. Celles que ce dernier reçut étaient positives ; son autorité était confirmée, sa conduite louée. Tant que Dieu le conserverait au royaume d’Angleterre, le pape ne devait plus avoir d’autre légat que lui. « Grâces soient rendues à Dieu 1 Placé parmi des barbares, l’autorité épiscopale se maintient en toi; ni la violence des tyrans, ni la faveur des puissants ne te détache de la vérité. Fais ce que tu fais, dis ce que tu dis... Naguère, dans le synode tenu au consistoire de Lalran, nous avons renouvelé les décrets
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de nos pères , en interdisant qu'aucun clerc ne reçût, de la main d’un laïque, des Églises ou des biens d’Ëglise. Là, en effet, est la racine de la corruption simoniaque, car des hommes insensés cherchent à plaire à des personnages séculiers pour obtenir les honneurs ecclésiastiques. » En même temps, le pape, dans une instruction détaillée, résolvait sept questions de droit canonique et de discipline qu’Anselme lui avait soumises ; le doute n’était donc plus possible ; sa conduite était toute tracée '.
Cependant, le roi convoque, pour la Saint-Michel 1102, sa cour plénière à Londres ; il y appelle l’archevêque, et il renouvelle son alternative : ou reconnaître les usages traditionnels de la royauté, ou quitter le royaume. • Qu’on lise les lettres récemment arrivées , dit l’archevêque ; et si mon honneur et mon devoir d’obéissance le permettent, je m’efforcerai de lui complaire. — Qu’on voie ses lettres, s’il le veut, dit le roi. Quant aux miennes, qu’il sache bien que, cette fois, on ne les verra pas. — Quand il lui plaira de les montrer, reprenait l’archevêque, il obtiendra ce que j’étais prêt à faire. — Les lettres, répliquait le roi, ne me font ni me feront agir. Mais plus d’incertitude ni de détours ! Qu’il dise s’il veut en tout se conformer à ma volonté. » Ces réticences parurent singulières. Anselme laissa lire et relire à qui le voulut les lettres qu’il avait
1 B lit. no»., III, p. 61. — Ep., III, 44 el 45.
reçues. On vient de voir que la doctrine des conciles italiens contre l’investiture, source empoisonnée de la simonie, était confirmée. C’est alors que les évôques qui revenaient de Rome donnèrent à entendre que ces lettres n’étaient point d’accord avec les paroles qu’ils tenaient de la bouche môme du saint-père. Pressés de s’expliquer, ils soutinrent que le pape leur avait dit que, puisqu’en toute autre chose la conduite du roi était celle d’un bon prince, il tolérerait, sa vie durant, qu’il donnât l’investiture, et ne l’excommunierait pas, s’il investissait, par la crosse et l’anneau , des personnes religieuses. II n’avait pas voulu , ajoutèrent-ils , leur donner acte par écrit de cette concession, dans la crainte unique que, venant à être connue, elle n’encourageât ailleurs d’autres usurpations. Les religieux envoyés par Anselme ne manquèrent pas d’attester que le pape n’avait rien dit à personne qui démentit ses lettres. Les évôques répondaient qu’avec eux le pape n’avait pas été le môme en public et en secret. Baudoin , ne pouvant souffrir qu’on accusât ainsi le saint-siège d’avoir varié, leur reprocha d’aller contre ce qu’en sa présence ils avaient juré au pape par la foi et les sacrements. La querelle fut vive, et elle partagea les esprits. On disait ici qu’il fallait en croire le dire des moines , confirmé par des écrits portant le sceau du pape ; là , qu’on devait ajouter foi à l’assertion de trois évôques, plutôt qu’à une peau d'agneau noircie d’encre et chargée d’un mor-
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ceau de plomb, sans écouter des moinillons qui, en faisant profession de renoncer au siècle, avaient perdu tout droit de témoigner dans une affaire séculière. « Mais ce n’est point une affaire séculière , » objectait Baudoin. Et on lui répondait : » Nous te connaissons pour un homme de bien ; mais l’ordre même exige que le témoignage de trois prélats, dont un archevêque, l’emporte sur celui de deux moines.
— Et le témoignage des lettres? répliquait Baudoin.
— Quand nous ne recevons pas , lui répondait-on , le témoignage de deux moines, nous recevrions celui d’une peau d’agneau ! — Eh mais , disaient à cela les moines , est-ce que les Évangiles aussi ne sont pas écrits sur des peaux d’agneau? »
Anselme balançait. Paraîtrait-il ne pas tenir compte d’une lettre apostolique ? Donnerait-il un démenti à des évêques déposant dans leur caractère épiscopal? Voici le parti auquel il s’arrêta. 11 écrivit au pape une lettre pressante pour lui demander une injonction formelle : « J’invoque en suppliant la charité de toute la religion romaine. Je ne crains ni l’exil, ni la pauvreté, ni les tortures, ni la mort. Mon cœur, avec l’aide fortifiante de Dieu , est prêt à tout , pour l’autorité du siège apostolique et la liberté de ma mère, l’Église du Christ. Je demande seulement à votre grandeur de m’apprendre ce que je dois tenir pour votre volonté. . . Ou exceptez l’Angleterre de l’excommunication prononcée par le concile de Rome, ou signifiez-moi par une lettre que vous voulez tout
maintenir, quoi qu’il m’advienne, ou intimez-moi formellement les exceptions et le» restrictions qu’il plaît à votre sagesse d’admettre *. » Mais, en môme temps, Anselme avait une sincère envie de terminer, ou du moins d’assoupir la querelle. Toutes ces luttes le fatiguaient. « Vous avez éprouvé de rudes anxiétés, lui écrivait l’abbé de Cluni, et je sais que vous aimeriez bien mieux, comme Marie, vous asseoir aux pieds de Dieu et contempler sa face, que travailler, comme Marthe, au service actif*. » Deux évéchés étaient vacants. Le roi annonçait l’intention d’en disposer. Anselme déclara que la crainte seule de se tromper l’empêchait de permettre l’hommage réclamé ; mais que, par déférence pour la volonté unanime des grands du royaume, si le roi investissait de nouveaux évêques, il n’exclurait personne de sa communion, jusqu’à ce que ses nouveaux messagers lui eussent rapporté une décision définitive. 11 se réservait seulement le droit de ne consacrer aucun de ceux qui auraient acquis ainsi leur dignité, et de n’autoriser personne à les consacrer. Cet arrangement fut accepté; et le roi, se croyant en possession de la prérogative tant disputée, joyeux et triomphant, créa, par le don de la crosse, évêques de Salisbury et de Hereford , deux clercs , Roger, son chancelier, et un autre Roger, son lardier. C’étaient des choix de favoris, surtout le premier, qui fut par la suite dési-
* Ep., lit, 73.
• Ep., IV, 17.
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gné sous le nom de Roger le Grand. Du temps que Heuri était à la cour du duc, son frère, en passant un jour aux environs de Caen, il était entré dans une église et là il avait demandé au prêtre de lui dire la messe. Celui-ci s’en était acquitté si lestement, que les hommes d’armes de la suite du prince s’accordèrent à déclarer qu’ils n’avaient jamais vu homme plus propre à faire un chapelain pour des gens de leur profession. « Suis-moi, » lui dit Henri, et il trouva son chapelain si intelligent, si commode, qu’il lui confia ses affaires et l’administration de sa maison. Sur le trône, il en fit son conseiller intime, lui donna le titre de chancelier, et enfin d’évéque. Plus tard , il lui délégua pendant ses voyages le gouvernement tout entier. C’était un homme actif et habile, un prélat magnifique. Il y eut aussi plus tard un autre chancelier du nom de Roger, son neveu, et plus que son neveu, dit Guillaume’de Malmesbury '.
Quant au lardier, il ne garda pas son titre huit jours.
* Malm., Gest. Reg., V, p. 161; Novell., II, pages 181-183; Trad. angl., pages 441 et 500. — Gest. Pont., IV, p. 286. — Lardier, larderarius, prœfectus lardario, celui qui gardait les provisions de bouche. Ce titre devait être celui d’un officier du palais, comme pannelier, échamon (Du Conge. — Dict. de Trévoux).
SUITE DE LA RUPTURE. — CONCILE DE LONDRES. — SECOND EXIL d’ ANSELME.