‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 69 sur 109 · DERNIERS ACTES D' ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

DERNIERS ACTES D' ADMINISTRATION

tenterait pour toute profession de la reconnaissance de la.primutie de Cauterbury ; niais il lui assigna uu delai, et fixa le 8 novembre pour terme fatal. Thomas, excité, dit-on, par ses chanoines, jaloux à l’excès de l’honneur de leur Église, osa lui écrire cette lettre : « Une cause retarde mon sacre, dont personne plus ardemment que moi ne voudrait hâter le moment ; et ceux qui l’ont produite, cette cause, ne font que la fortifier '. Votre sagesse sait ce qu’il y a de danger et de honte à envahir le gouvernement d'une Église contre l’avis de cette Église môme; mais , aussi , combien il faut craindre, combien il faut éviter la malédiction sous l'apparence de la hé" nédiction. »

Le primat consentit encore à lui envoyer, pour le ramener, les évôques de Londres et de Rochester. Mais Thomas allégua qu’il avait écrit au roi, en Normandie, et qu’il attendait sa réponse. Ce prince, en effet, manda à Anselme qu’il voudrait voir ajourner à Pâques, après son retour, une question qu’il ferait résoudre dans son grand conseil; mais sur les observations que lui portèrent, de la part d’Anselme, Odon, doyen de l'Église de Chichestcr, et Albold, moine de Saiute-Marie-du-Bec, il l’assura de toute sa sollicitude pour l’unité religieuse de son royaume. Alors, prenant uu ton de maître, Anselme adressa à tous les évôques individuellement une

1 Il veut parler évidemment de la résistance du clergé d’York h toul acte de soumission U l'archcvèché de Canlerbury.

CfUPITRE XVIII.

lettre scellée de son sceau, et qui commence ainsi : « A toi, Thomas, en présence du Dieu tout-puissant, moi, Anselme, archevêque de Canterbury et primat de toute la Bretagne, je parle. Et parlant de la part de Dieu, je t’interdis l’office sacerdotal, que, par mon ordre, tu as, dans mon diocèse, reçu de mon suffragant. » En cas de rébellion, la lettre prononçait l'anathème'. Ce fut le dernier acte important de l’administration d’Anselme ; administration si orageuse d’un homme si paisible, acte si impérieux d’un homme si doux. Sa mort même ne compromit point ses droits, car, peu de jours après qu’il eut expiré, le cardinal Ulric arriva de Rome, lui apj>ortant, à lui, le pallium de l’archevêque d’York, et pour celui-ci une lettre du pape qui lui enjoignait, de se soumettre; le légat fut d’abord un peu embarrassé, à cause du pallium, mais le roi, qui était de retour, évoqua l’affaire, et la soumit à sa cour, lorsqu’elle se réunit à Londres, aux fêtes de la Pentecôte. On fit mille efforts pour le rendre favorable aux prétentions de Thomas. Ranulfe, évêque de Durham, voulut le tenter en lui offrant mille marcs d’argent, avec cent autres pour la reine; tout fut inutile; quand on lut la lettre d’Anselme au conseil, elle produisit bien quelque agitation, le comte de Meulan demanda qui des évêques avait osé recevoir une telle lettre, écrite sans la permission du roi. Douze évê-

1 Hisl. nov., IV, p. 82. — Ep., IV, 153.

MORT d’à.NSELME.

ques étaient présents : ils convinrent de s’eu remettre au jugement de Samson, évéque de Worcester . C’était le père de Thomas, et avec une émotion pleine de dignité, il se déclara hautement pour l’autorité du primat. Richard deBayeux opina de même, quoique frère du réclamant. Les évêques se réunirent à ce sentiment, et allèrent en rendre compte. Déjà Robert de Meulan secouait la tête, prêt à les réprimander, quand le roi déclara qu’il était de leur avis, et ne voulait pas encourir, fût-ce pour une heure, une excommunication prononcée par Anselme. Le légat demeura immobile; les chanoines d’York n’osèrent parler. Il fallut céder. Thomas aurait persisté peut-être si sa santé lui eût permis de supporter l’exil et les privations; mais il était trop gras, disent ses partisans. Il se soumit en chicanant seulement sur les termes de la profession. Un acte fut dressé pour établir la prérogative de la métropole de Canterbury; Thomas la reconnut par un écrit formel, mais sans faire profession à aucune personne déterminée, et en insérant dans l’acte qu’il obéissait à l’exprès commandement du roi, et qu’il réservait tous les droits de son titre. Il remit cette pièce, le 28 mai, jour de son sacre, dans l’église de Saint-Paul, à l’évêque de Londres, et celui-ci la passa sur-le-champ à Conrad, prieur de la congrégation de Canterbury depuis \ \ 08, et qui était présent entouré de ses religieux. Puis la consécration fut donnée par l’évêque de Londres, choisi comme

doyen du chapitre de Canterbury, et comme représentant mieux qu’un autre l’Église primatiale. Ce n’est qu’après cette cérémonie que le cardinal Ulric porta à Thomas le pallium , dont il le revêtit dans sa cathédrale. « Ainsi Anselme, absent de ce monde, dit Eadmer, gagna la cause de son Église'. »

Mais retournons au temps où Anselme voyait chaque jour décroître ses forces, sans rien perdre de son zèle ni de son influence. 11 continuait, le roi absent, à exercer les fonctions générales du gouvernement, une sorte de régence bornée à la surveillance du royaume et à la décision provisoire des questions imprévues et urgentes. Les affaires retinrent assez longtemps Henri en Normandie; il y était venu principalement pour régler ses différends avec le roi de France. Celui-ci n’avait pas vu 6ans ombrage un voisin puissant, un roi son égal, mettre le pied sur sa terre, et devenir maître d’une grande et belle province. C’était un de ces feudataires dont l’hommage flattait l’orgueil et inquiétait la prudence d’un suzerain. Des difficultés s’étaient élevées au su- , jet du château de Gisors, situé en deçà de l’Epte, et que Henri devait raser. Louis VI, qui venait d’hériter de la couronne, paraissait ardent à défendre ses droits, à soutenir ses prétentions, et il avait à se plaindre deThibauld de Blois, fils de la comtesse

> Hist. nov., IV, p. 83. — Angl. tac., pari. 1, Hist. dec. et prior eccl. Cant. p. 136. — Th. Slubbs, Acl. pontif. ebor., p. 1711, Angl. ter. X.

Adèle, et neveu du roi d’Angleterre. Les deux rois, chacun à la tête d’une force assez imposante, eurent une conférence après s’ être donné mutuellement des otages, et se séparèrent sans avoir établi un accord définitif. C’est ce qui résulte de la lettre où Henri rend compte de cette conférence à l’archevêque, et se vante autant de sa modération équitable qu’il se plaint de l’injuste arrogance de Louis le Gros. 11 ajoute qu’il s’est mieux entendu avec l’empereur, et termine en disant au prélat, dont il veut que la volonté et la prudence disposent de tout en Angleterre, qu’il lui confie le soin de son fils et de sa fille. La lettre, datée de Rouen, est contre-signée par le chancelier Ranulfe. La réponse d’Anselme est pleine d’humilité et de gratitude; mais il ne manque pas d’y rappeler les droits de l’Église de Canterbury contre les prétentions de celle d’York*.

Au milieu de ses infirmités et de ses affaires, il trouva encore le temps et la force de mettre la dernière main à son Traité sur l’accord de la prescience, de la prédestination et de la grâce de Dieu avec le libre arbitre*. C’est un de ses bons ouvrages, souvent cité, fort digne de l’être, où de saines et austères doctrines philosophiques sur la liberté sont établies , et ramenées à une concordance suffisante avec le fait inconnu et certain de la prescience

« Ep., IV, 92 et 93.

* Tractalus de concordia prasscientice et prœdestinationis, necnon gratiœ Dei, cum libero arbitrio, pages 123-154.

divine, avec les dogmes difficiles et encore indéterminés de la grâce et de la prédestination. Mais quoique ce livre ne soit pas d’un esprit affaibli, on observa que pour la première fois le travail sembla lui coûter et qu’il était lent à écrire.

Depuis sa maladie à Saint-Edmond, ses forces étaient en grand déclin. D ne pouvait plus supporter le cheval et ne voyageait qu’en litière. Des souffrances vives venaient de temps en temps le condamner à l’inaction ; mais il n’oubliait pas les devoirs de la vie monastique ; il ne renonçait ni aux méditations, ni aux exhortations pieuses, ni aux autres bonnes œuvres. Pendant les trois dernières années de sa vie, il avait pris toute nourriture en dégoût. C’est dans ce temps peut-être que la savante reine Mathilde lui écrivit une grande épître où elle lui cite le De Senectule pour l’engager à ne pas suivre avec excès l’exemple de Pythagore et d’Antisthène, et à se départir des habitudes d’un jeûne immodéré1. Pendant les six derniers mois, il était devenu si faible, que, pour assister au sacrifice de la messe, il se faisait porter sur une chaise dans son oratoire; et quand on l’y déposait, le souffle semblait prêt à lui échapper. Un jour, c’était le dimanche des Rameaux, on n’osa plus l’enlever de son lit. Il y restait à regret, mais il continuait d’exhorter d’une voix éteinte à vivre selon Dieu tous ceux qu’on jugeait dignes de l’approcher. Tous les

• Ep., lil, ss.

siens étaient assis autour de lui. Un d’eux lui dit :

« Notre seigneur et père, autant qu’il nous est donné de le savoir, tu iras, quittant le siècle, à la cour de notre divin maître , pour le jour de Pâques. » Il répondit : « Si telle est sa volonté, j’obéirai de bon coeur ; mais s’il aimait mieux me laisser encore parmi vous, au moins assez longtemps pour résoudre une question que je médite touchant l’origine de l’âme, j’accepterais avec reconnaissance, d’autant que je ne sais si, moi mort, personne la résoudra. » Puis il ajoutait : « Car si je pouvais manger, j’aurais l’espoir de me rétablir ; je ne me sens nulle part aucune douleur, je n’éprouve qu’une grande faiblesse. »

Vers le soir du troisième jour de la semaine sainte, il ne pouvait déjà plus se faire entendre. L’évêque de Rochester le pria de donner l’absolution et la bénédiction à tous ceux qui l’entouraient comme des fds désolés , au roi, à la reine, à leurs enfants, à tout le peuple enfin de la terre soumise à son obéissance. 11 leva la main droite comme s’il n’eût pas été malade, et fit le signe de la croix, puis il laissa retomber sa tête. Cependant les frères du couvent chantaient dans la grande église laudes de matines, et un de ceux qui veillaient près de lui prit les Évangiles, et lut devant lui la Passion qu’on devait lire à la messe du jour. Quand il vint à ces paroles de saint Luc : « Vous êtes ceux qui êtes toujours demeurés fermes avec moi dans mes tentations, et

moi je vous prépare le royaume comme mon père me l’a préparé, afin que vous mangiez et buviez avec moi dans mon royaume (XXII, 28), » Anselme commença à respirer plus lentement. On vit que le dernier moment approchait, et on le leva de son lit pour le déposer sur un cilice et sur la cendre. Tout le monde se réunit en silence autour de lui, et il rendit le dernier soupir à l’aube du quatrième jour avant Pâques, ou le 21 avril 1109. C'était la seizième année de son pontificat 1 et la soixanteseizième de son âge. On célébra ses funérailles le lendemain de sa mort, jour du jeudi-saint, et son corps fut déposé dans la cathédrale, auprès de la tombe de Lanfranc, au sud de l’autel de la chapelle de la Trinité.

Un des témoins de sa mort raconte que lorsqu’on voulut oindre son visage et sa main, qui avait écrit de si belles choses, avec le baume qui servait au saint-chrême, le vase, qui n’en contenait que quelques gouttes, se trouva assez rempli pour qu’on pût en couvrir toutes les parties de son corps. Puis,

* Quinze ans, quaire mois, dix-sept jours de pontifical. (Angl. sac.. Canon, indic. do success. arcb. cant., p. 109.) Orderic Vital dit qu’Ansclme, moine & vingt sept ans, demeura moine trois ans, prieur quinze ans, quinze ans abbé, seize ans archevêque, et mourut à 76 ans, quarante-neuf ans après son entrée au Bec, et dans la dix-septième année de son pontificat (t. II, 1. V, p. 306). Le dernier chiffre parait erroné. Eadmer fait mourir Anselme la seizième année de son administration, dans la soixante-dix-septième année de son Age. (K«l., I, p. 2 et Hist. nov., IV, p. 33.) 11 faudrait alors reporter sa naissance en 1032. Voyez ci-dessus, p. 22.

lorsqu’on se mit à l’ensevelir, on s’aperçut que le cercueil était trop peu profond. Cependant on ne voulait pas poser la lourde pierre sur ces restes vénérés; mais l'évêque de Rochester étendit son bâton sur lui, et tout à coup le corps s’enfonça dans le cercueil qui parut se creuser. En rapportant un récit mêlé de miracles, que l’auteur espère plutôt qu’il ne les affirme, nous remarquerons que la dernière pensée qu’ait exprimée le saint philosophe, c’est de n’avoir pu terminer un ouvrage de pure métaphysique. La recherche de la vérité passionne encore ces grands et inquiets esprits au moment où ils vont à elle. Ils préfèrent l’amour à la jiossession, et, sur le seuil du ciel, ils regrettent de la terre le travail et l’espérance.

Avant de rechercher quel doit être sur notre héros le jugement de l’histoire et de la philosophie, il nous reste encore quelques mots à dire du personnage vénéré dont la biographie touche à la légende, et que l’Église sanctifie. Nous avons rendu plus d'une fois hommage à la sincérité judicieuse du moine qui nous a retracé sa vie. C’est d’un ton modeste et presque défiant que le disciple fervent, le confident dévoué d’Anselme, aborde les parties de son récit où la foi de son temps commande à la sienne d’introduire le surnaturel, et il semble ne s’y résoudre que parce que les miracles étaient à ses yeux l’accompagnement et le signe de la vertu. Cet humble moine, qui ne put rester un an évêque, et quitta, en

H 21 , le siège de Saint-André, pour revenir à la congrégation du Saint-Sauveur, Eadmer le chantre, a pris grand soin de dégager sa responsabilité, de garantir sa véracité, en rapportant comment il a préparé, justifié, achevé son récit : <• La majeure partie « de cé que contient le premier livre, dit-il, je l’ai « entendue de la bouche du père Anselme lui-même. k Homme de l’entretien le plus agréable, il aimait « à raconter, comme en se jouant, et avec une « extrême simplicité, ce qu’il avait fait depuis son « enfance et aux diverses époques de sa vie. Quant « aux miracles semés dans cette portion du récit, « je les ai recueillis en écoutant Baudoin , Bozon , « Biculfe , tous religieux du Bec, qui disaient en « avoir été les témoins, quelquefois même les sujets, « ou qui les tenaient de gens disant les avoir vus. « Quant aux événements qui remplissent le second « livre, j’ai moi-même presque tout vu ou entendu, « ne l’ayant point quitté depuis son avènement à « l’épiscopat. Écrire sciemment le faux dans une « histoire sacrée, je le tiens pour une chose défen- « due; car il y a, dans ce cas, perte d’âme pour « l’écrivain , chaque fois qu’il trouve un lecteur; « c’est comme si, chaque fois, sa bouche criminelle « renouvelait le mensonge.

« Enfin j’avais mis la main à l’œuvre, et déjà « transcrit sur parchemin une grande partie de ce « que j’avais dicté sur tablettes de cire, quand, un « jour, le père Anselme me prit à l’écart, et me

MORT d’anselme. 393

« demanda ce que j’avais à dicter et à écrire conti- « nuellement ainsi. Je voulus me taire; mais il « m’ordonna de renoncer à mon travail ou de le « lui montrer. J’obéis, espérant que, puisque son u secours m’avait déjà tant aidé, il m’indiquerait « les corrections à faire et les choses à mettre en « meilleur ordre. Et, en effet, il rectifia, il transa posa, changeant ici, approuvant là. Mais, comme « peut-être, dans ma joie, je m’enorgueillis plus « que de raison de l’appui et de l'autorité qu’il don- « nait à mon œuvre, il me fit appeler quelques « jours après, et me prescrivit de détruire entière- « ment mes cahiers, se disant indigne de louanges « transmises à la postérité par un monument litté- « raire de quelque valeur. J’étais fort contrarié; « n’osant pourtant pas lui désobéir tout à fait, et ne « voulant pas anéantir mon ouvrage, je détruisis, « comme il l’avait dit, mes cahiers, mais après avoir « préalablement rempli d’autres cahiers de tout ce « que les premiers contenaient; action, toutefois, « qui n’est peut-être pas exempte du péché de dés- « obéissance, car j’ai exécuté son ordre autrement « qu’il ne l’entendait. Si donc quelques-uns de « ceux aux mains de qui tomberont ces feuilles , « trouvent dans ma narration quelque chose qui « plaise, qu’ils daignent prier pour que ce péché, « comme tous mes autres péchés, me soit par- « donné, et que le fardeau ne m’en accable pas au « point de m’empêcher de parvenir jusqu’à celui

« dont j’ai écrit, du style que j’ai pu, la vie et les « actions ; car elle ne saurait nie sortir de l’esprit, la « réponse qu’il me fit, une fois que je lui deman- « dais, puisqu’il m’avait pris ici-bas pour compa- « gnon de ses travaux, de me rendre participant de « sa récompense. Il me dit qu’il le ferait avec joie, « mais que j’eusse soin seulement de ne pas me « rendre trop pesant à enlever 1 ... »

11 me semble que ces aveux naïfs ont un certain charme, et donnent, en tout cas, une véritable autorité à l’historien. Ce n’est pourtant pas sur son récit même que la cour de Rome s’appuya pour pro-, noncer la canonisation de son maître. Plus d’un demi-siècle après la mort d’Anselme, le plus célèbre de ses successeurs voulut obtenir pour lui les honneurs que décerne l’Église. Il fallait produire une relation de la sainte vie de son devancier, et Thomas Becket la prit des mains d’un écrivain ingénieux, beaucoup plus habile et beaucoup moins naïf que notre candide Eadmer. Il la fit faire par Jean de Salisbury, qui était de sa maison. Celui-ci, le disciple de tous les grands philosophes de son temps, le juge intelligent et un peu moqueur des systèmes et des écoles du douzième siècle, resserra dans un style plus châtié et plus élégant la narration d’Eadmer, en supprimant plus de vues historiques ou phi-

* Jngl. tac., part. H, Prœf. in Vil. S. Ans. a Johan. Sarisb., p. XV. Eadm., i.ibr. de Vit. ejusdem quæ desuni, pages 181-183. Cf. Wright, Biog. brit. lit., p. 80.

losophiques que d’épisodes miraculeux; et c’est cet ouvrage, conservé jusqu’à nous, que l’archevêque de Canterbury fit mettre, en 1163, sous les yeux du pape Alexandre 111, au concile de Tours, pour servir de pièce justificative à la canonisation sollicitée. Nous en donnerons quelques extraits.

C’est surtout la mort d’Anselme que le récit de Jean de Salisbury entoure de prodiges. Ainsi, il raconte, avec une grande précision de détails, comment le vase aux parfums s’étant trouvé vide, Eadmer, voyant que Baudoin pouvait à peine en retirer un peu de baume au bout de son doigt, engagea l’évêque de Rocbester à renverser le vase en le secouant. Aussitôt la liqueur balsamique, coulant en abondance, remplit tout le creux de sa main , et la merveille se renouvela tant qu’on voulut, au point que l’on put arroser, en quelque sorte, le corps entier plusieurs fois.

L’auteur montre ensuite la fin d’Anselme annoncée par une foule d’avertissements mystérieux et prophétiques. Un homme est mourant; un ange lui apparaît : « Que souffres-tu? — Je meurs. — Le père de la patrie, destiné à l'éternelle vie, va en ce moment à Dieu, et tu meurs! Lève-toi et glorifie le Seigneur! » Le malade se lève et va tout raconter.

Puis c’est un jeune homme qui voit en songe le chœur des anges *, présidé par un pontife, qui sans

' Albarum personarum.

cesse sort et rentre comme s’il attendait quelqu’un, et vient tout à coup annoncer l’arrivée du nouvel élu.

Hélie de Canterbury voit de même saint Dunstan converser avec Anselme dans l'église du Christ, et lui demander son anneau pour le garder jusqu’au jour où Dieu lui-même le lui rendra.

Un moine nommé Robert, chapelain de l’évêque de Rochester, passait sur le pont de Londres, lorsque le cheval qui portait son bagage tomba dans la Tamise. Inquiet surtout pour un livre d’Anselme que contenait sa valise, il invoqua le saint prélat, et le cheval gagna le bord sans avoir perdu ni le livre, ni les hardes.

Le comte Arnulfe, fils de Roger de Montgomery, en passant en Angleterre, est surpris par un calme au milieu du détroit, et pendant deux jours le manque de provisions le met en grand péril. Mais il implore aussi le bienheureux Anselme, et soudain les nuages se dissipent, le vent s’élève et le conduit au rivage.

Un frère de la congrégation de Canterbury pria Dieu de l’éclairer sur le sort d’Anselme dans la vie future. Une vision lui donna aussitôt toute sécurité. Un novice de la même Église s’était joint à la foule de ceux qui venaient s’agenouiller au tombeau du primat, et, incertain s’il devait prier Anselme ou pour Anselme, il demanda à Dieu ce qu'il devait faire; et il vit aussitôt devant l'autel un

livre où était écrit : Saint Anselme. 11 crut lire dans le livre de vie.

Une religieuse de Lyon, Achaleïde, de l’oratoire de Sainte-Marie-Madeleine à Saiut-Irénée , se vit une nuit transportée devant le trône de la Vierge :

« Que faut-il penser, demanda-t-elle, de l'archevêque Hugues? — Bien. — Et de monseigneur Anselme? — Sois parfaitement rassurée *. »

Toutes ces anecdotes peuvent être vraies, et elles n’attesteraient que deux choses : l’état des imagi- , nations chrétiennes, et la tendre et inquiète vénération qu’ Anselme avait su inspirer autour de lui.

Mais au douzième siècle, on en jugeait autrement, et, touché de ces témoignages, Alexandre 111, au concile de Tours, entendit les vœux de l’archevêque Thomas Becket ; et par une bulle que nous avons encore, il annonça que, attendu qu’un trop grand nombre de demandes de canonisations lui avaient été adressées pour d’autres saints personnages, il jugeait convenable d’y surseoir; « mais, ajouta-t-il, plein de confiance dans ta probité et ta prudence, nous commettons cette affaire à tes soins et à ta discrétion , te mandant , par rescrit apostolique, de convoquer en ta présence nos frères les

1 Ce» récits, et quelques guérisons miraculeuses attribuées à la vertu d’Anselme après sa mort, se trouvent, non-seulement dans la narration de Jean de Salisbury, mais dans une partie de l’ouvrage d’Eadmer, qui n’a été publiée que par Dugdale dans I ’Anglia sacra (part. II, pages 173-173 et 181-183). Voyez aussi Hist. nov.,

évéques tes suffragants, les abbés et autres personnages religieux de ta province, et lecture faite devant tous de la vie du susdit saint homme, déclaration faite en public de la série de ses miracles ; avec le conseil et l’assentiment des assistants, touchant sa canonisation, tu procéderas, fort de notre autorité, suivant le résultat de la délibération ; sachant bien que ce que tu auras , de concert avec lesdits frères, jugé devoir être statué, nous le tiendrons, avec l’autorité divine, pour ratifié et pour valable *. »

On peut croire que Thomas Becket, à qui le saintpère donnait cette grande preuve de confiance, eut bientôt autre chose à faire que d’instruire des canonisations; car en 1163, il commençait, contre Henri II, cette longue suite d’orageux débats qui devait le conduire en exil et l’entraîner à la mort.

Ce qui est certain, c’est que la béatification se fit attendre encore plus de trois siècles. En 1 494 seulement, on trouve une bulle du pape qui, sollicité par le roi d’Angleterre Henri VH, donne au cardinal Morton, archevêque de Canterbury, mission d’opérer les recherches et les vérifications nécessaires pour la canonisation d’Anselme’. Cette bulle est d’Alexandre Borgia. Nous ignorons à quelle époque

1 Bull. Alex., III, Angl. sacr., part. II, p. 177. — Les pape» employaient souvent cette forme pour la canonisation, au lieu de la prononcer eux-mêmes. Fleury, Hist. ecol., t. XIII, p. 976.

* SS. Concil.,t. XIII, p. 1476. — Ni les Aolasanctorum, ni Baillet ne parlent avec détail de la canonisation.

précise la canonisation fut enfin prononcée; espérons que ce ne fut point par la bouche du môme pontife.

Le culte conditionnel que l’Église accorde aux saints fut décerné avec empressement par le monde chrétien au grand métaphysicien de la foi. Sa fête est encore célébrée le 21 avril, anniversaire de sa mort. Dans le martyrologe anglican, il y a, le 3 juillet, une fête de la translation de son corps qui fut en effet déposé plus tard dans une chapelle située au midi du chœur, près de l’autel de Saint-Pierre , et cette chapelle, ainsi que la tour qui la domine, porte encore son nom. Le roi Étienne, qui succéda à Henri Beau-clerc, fit une donation pour qu’une lampe y demeurât perpétuellement allumée. Quelques-uns regardent cette partie de l’est de l’édifice comme la plus ancienne aujourd’hui , avec la tour de Saint- André. Ces constructions dateraient du temps d’Anselme lui-même, ou tout au moins du prieur Conrad qui a rebâti l’enceinte du chœur, et sous la direction de son archevêque, orné sa cathédrale avec une magnificence admirée des contemporains. On vantait surtout les grandes fenêtres vitrées , le pavé de marbre, et les peintures du haut de l’église. Mais si le souvenir de saint Anselme n’y a pas péri, on n’y montre plus son cercueil, et la place même de sa sépulture n’est pas connue avec certitude1.

1 Gervas., De combust. Dorob. eccl., scr. X, p. 1291 . — The hit tory of the cath. church of Cant., bv G. Darl. p. 8, 20, 119. —

Quelques-unes de ses reliques sont conservées et adorées, elles l’étaient, du moins, en vingt lieux divers; un fragment du haut de sa tête dans un couvent deCarmélites, à Cologne ; un morceau de l’épine dorsale et d’une côte, à Anvers, dans le couvent du Saint-Sauveur de l’ordre de Citeaux ; d’autres reliques à Bologne, dans l’église de Saint-Étienne et Saint-Nicolas. Un os de l'épaule a été apporté à Prague, par l’empereur Charles IV, et déposé dans l’église métropolitaine de Saint-Vitus '.

Credilur Anselmus cœlestibus associandus,

disait un de ceux qui ont versifié des épitaphes en son honneur. On voit dans une d’elles que sa figure était belle et digne*. Nous ne manquons pas d’hommages rendus à ses vertus, en hexamètres rimés, en vers élégiaques. C’est sur ce dernier rhythme que sont composées deux pièces publiées par Baluze *. L’une est destinée à célébrer sa grandeur, et à intéresser sa clémence en faveur d’un prêtre nommé Hugues, qui avait commis quelque grave offense et mérité d’avoir les yeux crevés, lumina fossus. L’autre est un chant funèbre, composé peu après sa mort, et où l’on ne trouve que des louanges banales et des regrets déclamatoires. Ces

Idem by J. Brillon, ch, II. — Vetust. monum., I. II. — Ward, Canl. Guide, p. 64.

* Ad. sand., t. Il, p. 865.

* Formaquecum facie. Ans., Op., Epilaph. post Vit.

» Miscell., I. IV, p. 15.

deux pièces, qui semblent de la même main, et d’une main de moine, sont attribuées à Guillaume de Chester, ainsi nommé parce qu’il fut du nombre des religieux du Bec qu’ Anselme réunit à Sainte- Werburge, à la demande du comte Hugues le Loup *. Il n’y a rien d’intéressant à chercher dans ces vers, inférieurs à des compositions de collège. La poésie latine du moyen âge n’a presque jamais de valeur littéraire, et le lieu commun y abonde au point d’en annuler souvent la valeur historique.

Il est temps de renoncer à l’histoire. Nous n’essayerons pas un portrait de celui que les faits ont dû peindre. Il a joué un rôle politique, un rôle philosophique. Quittons les faits, et discutons les idées. Un seul mot encore. Luther appelait saint Bernard le meilleur des moines; il me semble que cet éloge conviendrait à saint Anselme.

1 Quid nos, quid miseri monachorum nomen habentes t — Voyez ei-dessus, p. 110, et Ep., III, 34 et 49. — Hist. litt. de la France, t.X, p. 12. Cf. Wright, Biogr. Brit. Litt., p. 67.

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