DES DEUX PUISSANCES. — DE LEUR LUTTE HISTORIQUE. — TRANSACTION
Lorsqu’on lit avec attention le Nouveau Testament, il est plus facile d’y retrouver les fondements de la foi du chrétien que ceux de la constitution de l’Église chrétienne, telle qu’elle se manifeste dans l’histoire. La sagacité la plus ingénieuse aurait eu peine à dériver, soit de l’enseignement, soit du récit évangélique, soit môme de la narration des Actes des Apôtres , la prévision du rôle politique que la puissance pontificale a joué en Europe. A la première vue, le règne du Christ est si évidemment le règne de l’esprit, qu'on répugne à reconnaître à ses disciples et à leurs successeurs une autre mission sur la terre qu’une mission de prédication, d’exhortation, de bon exemple. Une autorité purement morale semble l’attribut exclusif d’un ministère purement spirituel.
Il n ’en a pas été ainsi cependant; et, pour peu
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qu’on y réfléchisse, on aperçoit qu’il ne pouvait en être absolument ainsi. D’abord, rien n’est uniquement spirituel ici-bas. Les hommes ne sont pas de purs esprits, et le corps parle au corps, même dans les communications d’une raison inspirée à des intelligences attentives. Non-seulement l’imagination et les sens entrent eu jeu dans tout enseignement de la parole, mais la passion même ne peut guère manquer d'y intervenir. Entre les hommes animés d’une même croyance, il se forme des relations déterminées par la diversité des facultés, des caractères et des situations , en un mot, une société soumise aux conditions de toute société humaine. En vain semble-t-il que l’association chrétienne devait du moins rester à l’état d’association intellectuelle, c’est-à-dire de secte, d’école, de congrégation libre. Je sais qu’il est des âmes pleines d’une foi vive et pure qui verraient là, pour la religion, sa meilleure forme sociale, et considéreraient comme un progrès désirable le retour de l'Église à une situation d’isolement dans l’État, à l’indépendance comme à la faiblesse d’une simple communauté de consciences et de croyances au milieu de la grande société. Même au prix de quelques persécutions, elles retourneraient de grand cœur aux réunions des Catacombes. Pour elles, du moins, le régime par excellence est celui où la puissance publique ignore en quelque sorte la religion, et tient le ministère sacré, la profession d’un culte, pour un acte libre de la vie
privée, tel qu'une occupation libérale ou une opinion scientifique. C'est ce qu'on appelle le système américain; et les États-Unis sont, en effet, le seul grand pays où ce régime ne soit pas une pure hypothèse. Peut-être est-il celui qui conviendra le mieux aux peuples à venir ; peut-être, pour des âmes d’élite on d’exception, est-il le plus favorable à la piété désintéressée; mais il ne s’est établi chez aucune des vieilles nations catholiques. Toutes mettent la religion au rang des choses sociales, et même des choses politiques. Le christianisme devait sortir de l’enfantement du monde moderne, tel, qu’il agît notablement sur les. institutions, les pouvoirs, les événements, et devînt, par conséquént, lui-même, quelque chose comme une institution, comme un pouvoir, comme un perpétuel événement. Il ne pouvait rester une simple doctrine, une pure croyance, qui se tînt écartée des affaires du monde. Est-ce que les affaires du monde ne sont pas l’empire de la volonté humaine? Est-ce que la volonté humaine n’est pas sujette à la loi de Dieu , et la morale sacrée connaît-elle d’autres limites que celles de la conscience? Les hommes n’ont pas uniquement des devoirs privés, et les gouvernements sont des hommes, en définitive, et non pas des choses. On ne voit pas bien comment, chez les nations chrétiennes, le monde politique, pouvoirs ou citoyens, aurait pu se maintenir absolument hors de la religion sans se placer hors de la loi morale.
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D’ailleurs, ou les progrès de la foi devaient s’arrêter, ou elle devait gagner les puissants du siècle. Leur conversion individuelle devait s’accomplir un jour ; et ceux qui se plaignent de ce que l’Église a fait pénétrer la religion dans le temporel, regrettent apparemment aussi que Constantin se soit fait baptiser. Du moment que les empereurs, c’est-à-dire les maîtres absolus d’une bonne part du monde civilisé, ont confessé le Christ, la séparation du spirituel et du temporel est devenue plus obscure en théorie et plus difficile en pratique. Le despotisme devait, par sa nature, tantôt commander la religion, tantôt commander à la religion, la servir à sa manière et se servir d'elle dans son intérêt. En même temps, la religion , ou plutôt ce qui la représente dans le temps, l’Église, devait tour à tour dominer le pouvoir ou fléchir sous lui, le contenir ou le seconder, lui résister ou lui complaire. Est-il besoin de dire que, sur cette pente, glisser dans l’abus était bien facile, et que l’orgueil ou la faiblesse devait entraîner le pouvoir à la tyrannie, tantôt contre le peuple, tantôt contre l’Église, et faire passer quelquefois l’Église elle-même de la sympathie à la complicité, de la résistance à la sédition? C’est dire seulement que les rois et les prêtres sont des hommes.
La législation impériale est le code du despotisme. L’Évangile est une loi de liberté pour les fidèles ; liberté scrupuleuse, qui ne se déploie qu’à la voix du devoir. On voit dans l’histoire de Byzance com-
bien il était difficile d’accorder ensemble l’empire et l’épiscopat. Les jurisconsultes et les théologiens se formaient de la puissance royale des idées fort différentes, et, plus tard, en Occident, c’est encore le droit romain, ou plutôt le droit byzantin qui inspira aux légistes cet idéal de la monarchie qu’on les vit opposer à l’idéal du souverain pontificat . Mais dans cette région de l’Europe, il avait commencé de s’accomplir, à partir de la fin du cinquième siècle, une révolution qui modifia profondément les rapports de l’Eglise et de l’Etat, sans rendre l'une beaucoup plus indépendante de l’autre; seulement, les conditions de la dépendance furent changées. L’invasion de l’Europe occidentale par des populations diverses, mais toutes parties de l’Orient septentrional; la conquête, qui subjugua, à des époques différentes, à des degrés différents, tout l’ouest du monde romain, étendit, par des causes qui ne sont pas définitivement fixées*, depuis l’Ecosse jusqu’à la Sicile, depuis la Baltique jusqu’à la mer de Cadix, un régime, non pas identique, mais marqué d’assez
1 Les circonstances de l’établissement du système féodal, ses formes, scs phases, scs conséquences, les idées et les sentiments qui présidèrent k sa naissance ou qui résultèrent de son existence, tout cela maintenant est bien connu, ayant été parfaitement ex? posé. Ce qui me paratt plus incertain, encore obscur, même après les travaux de Uontesquieu, même après ceux de M. Guizot, qui, mieux que personne, a compris et décrit la naissance de la féodalité, c’est la raison de son établissement universel et presque identique; c’est la cause primitive et, en quelque sorte, perpétuelle, je dirais volontiers immanente au sein des sociétés ger-
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grandes analogies pour avoir partout conservé un caractère reconnaissable, le caractère féodal. La féodalité n’a pas été universellement la même ; elle a varié avec les peuples auxquels elle s’appliquait; elle s’est modifiée suivant l’état des lois, des mœurs, des coutumes ; mais elle s’est partout superposée aux civilisations existantes, et elle a partout introduit cette combinaison particulière de la propriété territoriale et de l’autorité politique qui la distingue et la définit combinaison où le droit de propriété n'est pas aussi absolu que dans la loi romaine, où l’autorité n’est pas amovible et transitoire comme dans le monde romain. Des prérogatives attachées à la possession foncière en sont plus stables ; mais la propriété cesse de l’être autant, car elle ne reste plus un simple droit civil, et dépend du fidèle accomplissement de certaines obligations envers l’État ou envers les chefs de la hiérarchie des hommes et des terres. C’est cette solidarité singulière entre les fonctions de la vie publiquè et les intérêts de la vie privée que lç conquête a réalisée chez toutes les nations formées par elle au moyen âge. Partout les masses ont été défendues, jugées, servies, exploitées, possédées même, par une aristocratie guerrière, vraie nation politique,
*”* maines, qui, en tous lieux, h plusieurs siècles de distance, a porté et comme contraint les conquérants barbares & instituer une organisation territoriale dont on ne voit pas bien clairement qu’ils apportassent le type ni le souvenir de leur patrie. (Voyex surtout l’Histoire de la Civilisation en France, l. 3 de l’éd. de 1846; Leçons IIe et IIIe, et aussi le t. 2, passim.)
hiérarchie régulière, dont les rangs n'étaient intervertis que par la faveur ou la force. La guerre devenait, entre les membres d’une telle organisation, et le seul moyen d’agrandissement, et le dernier instrument de la justice. Elle n’était donc pas toujours publique ; il y avait des guerres féodales, c’est-à-dire locales, et plus ou moins privées. Ainsi, ce grand fléau des sociétés, la guerre, rarement nationale, rarement ennoblie par le patriotisme, imminente partout, sans cesse renaissante, disséminée comme les fiefs, ne faisait connaître aux peuples le régime féodal que comme le règne capricieux de la force. Et de là cet immense ressentiment que leur cœur garde encore au régime féodal, à tout ce qui en vient, à tout ce qui lui ressemble.
On a vu plus d’une fois , dans cet ouvrage , comment l’Eglise prit part à la féodalité. Sous la domination impériale, elle tendait à se changer en magistrature. A Constantinople, on ne voulait que des fonctionnaires. Avec la féodalité, l’Église acquit des droits de possession et de juridiction, des devoirs d’hommage et de service , à la fois des obligations et des privilèges militaires. Elle eut des soldats pour le seigneur local, et quelquefois pour elle-même. C’étaient là les conditions auxquelles on était un pouvoir, moyen d’être libre. 11 fallait bien qu’elle s’accommodât aux formes de la société où elle devait vivre.
En devait-il résulter pour l’Église une plus grande indépendance ? La séparation entre le spirituel et le
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temporel devait-elle en devenir plus claire et plus complète? Nullement. L’histoire moderne tout entière dépose d’une lutte continuelle entre les deux puissances. Jamais on n’a pu les amener à une reconnaissance mutuelle et concordante de leurs droits respectifs. Elles se sont souvent ménagées, môme appuyées et réciproquement servies ; avec le temps, ce qui, entre elles, avait amené des guerres n’a plus provoqué que des ruptures diplomatiques , parfois môme que de simples controverses de chancellerie et d’école ; mais nul principe irrévocable n’en est sorti unanimement proclamé. Entre les deux domaines du spirituel et du temporel , la limite est restée indécise. C’est vainement que les plus grands esprits se sont efforcés de concilier l’inconciliable. La question a lassé sans fruit l’érudition, la dialectique, l’éloquence; elle a divisé Fénelon et Bossuet '.
Ne serait-ce pas que la question même, considérée en dehors des intérêts, des préjugés et des passions, est insoluble? Au fond, la distinction du spirituel et du temporel est celle de l’esprit et du corps. Or, y a-t-il en ce monde un pouvoir qui ne gouverne que l’esprit, un pouvoir qui commande seulement au corps ? Tous les actes de l’esprit, lorsqu’ils sortent de l’immobilité apparente de la réflexion, deviennent des mouvements corporels, et l’homme est une ftme
1 Cf. Bossuet, G allia orthotloxa cl Defcnsio declarationis cleri gallicani (Ed. de Besançon, t. XV, p. S33 el 626) el Fénelon, De summi pontifias auctoritate (Ed. de Paris, 1838, 1. 1, p. 660).
qui meut. Ou dit que, parmi ses actes, les uns concernent le temps, les autres, l’éternité. Lesquels? Les actions d'une créature morale sont toujours morales ; elles donnent toujours lieu à responsabilité ; elles violent ou attestent une loi suprême. L’homme agit dans le temps, mais pour l’éternité. Prétendra-t-on que, de ses actes, les uns soient exclusivement religieux, les autres purement moraux? Essayez donc d’arracher à la religion toute juridiction sur les consciences , ou de rompre les liens qui rattachent la morale à un principe divin. Insisterez -vous et voudrez- vous isoler ce qui est religieux au sens catholique de ce qui est moral au sens politique? Faisons cette épreuve, écartons et la question même de la divinité première de l’Église, qui, cependant, touche au dogme; et ces contestations en matière canonique qui intéressent la foi et la conscience. Ne parlons pas de ce pouvoir péuitentiel qui rend le prêtre juge du devoir, et bannissons de la politique ces doutes de l’âme qui font tomber le plus fier monarque aux pieds du plus humble moine. Toujours il restera dans la vie des sociétés telles choses que des guerres injustes, que des lois iniques, que des actes d’usurpation ou d’oppression. Or, la religion, oui ou non, la morale religieuse, du moins, a-t-elle un avis sur ces choses? Et si elle a un avis, est-il possible et digne que l’Église le taise? Doit-elle se soumettre docilement à l’iniquité puissante, et, seule sur la terre, sera-
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t-elle sans conscience? Jamais l’opinion des nations catholiques ne l'a fait descendre si bas. Que serait le sacerdoce, si, lui qui règne par la parole, il devait, toutes les fois que la société est en question , se condamner au silence? Quoiqu’on aime à opposer aux témérités superbes de l’Église de Rome la douceur de l’Évangile, ce n’est point là l’exemple laissé par le Christ; il a subi la force, il ne s’est point tu devant elle.
Ces principes pourraient, je le sais, mener à des conséquences énormes, devant lesquelles l’Église a reculé. Elle les a supprimées ou adoucies dans la pratique, et ce n’est en général qu’avec des ménagements qu’elle a soutenu par instant la thèse de l’omnipotence universelle du saint-siège.
Je dis plus; sur le pouvoir direct et franchement politique, réclamé pour elle quelquefois, elle a transigé, elle a cédé. Il faut bien l’accorder à Bossuet et aux gallicans, Rome est loin d’avoir constamment soutenu que les royaumes de la terre fussent à elle ni qu’elle dût en disposer à volonté. Si cette prétention s’est parfois produite, elle n’est pas la doctrine permanente, la tradition publique du saintsiège. Mais le pouvoir indirect, celui qui appuie sa compétence universelle sur l’universalité de la mo^ raie, celui qui atteint le temporel par le spirituel, et qui , même en ne prononçant que des peines canoniques , se fait le juge du monde , celui-là , l’Eglise romaine, non plus qu’aucune Église eatho-
CIUPITRE I.
lique, n’en saurait renier le principe ni désavouer la prééminence. Dans sa sagesse, l’Église en a pu limiter l’usage, adoucir la forme, taire les conséquences. Par amour de la paix , il est permis de laisser dans l’ombre la portée de cette arme redoutable. Mais des ménagements ne sont pas des renonciations ; et la prudence qui modère les actes n’implique point l'abandon des droits.
Ces droits mêmes cependant, les clergés nationaux les ont contestés , ou du moins ils en ont restreint l’application , au risque de se mettre en contradiction avec le principe même du pouvoir spirituel comme avec le chef spirituel de la chrétienté. Le plus célèbre effort de cet esprit intermédiaire qui veut concilier la suprématie de l’Église et l’indépendance des gouvernements, c’est le gallicanisme, et sans nier que par ses dernières conséquences il pût entraîner à la servitude et au schisme, nous ne devons parler qu’avec respect d’une doctrine illustrée par tant d’esprits supérieurs, professée par tout ce que la France a produit de plus sage dans le gouvernement et même dans l’Église. Si la métaphysique du gallicanisme est quelque peu inconséquente, il a eu en général le bon sens pour lui , ce qui arrive assez souvent aux métaphysiques inconséquentes. C’est une doctrine pratique qui laisse à l’Église les quatre cinquièmes de son domaine pour ne lui disputer qu’une part dont elle a rarement besoin et des droits extrêmes dont elle
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n’use guère. C’est une bonne politique religieuse. La mauvaise politique a presque toujours été de l’autre côté. Depuis la fin du moyen âge, l’ultramontanisme a eu rarement raison.
Cependant aujourd’hui il s’est relevé dans le champ de la théorie. Très modéré dans l’action, il est soutenu en thèse avec beaucoup de force et de hauteur par des écrivains dignes d’étre écoutés. Parmi les ruines du moyen Age, on va chercher les souvenirs qui peuvent l’absoudre ou le grandir dans l’esprit du temps. On travaille à le justifier par l’histoire comme par le raisonnement. A défaut d’un pouvoir de fait, auquel il me parait qu’il ne prétend plus, on s’efforce de lui attribuer un pouvoir de droit qu’il n’a presque jamais possédé. On nous prêche en spéculation l’absolutisme de l’Église 1 .
1 Ce mouvement doctrinal es^venu de In littérature politique. C'est M. de Maistre qui a commencé. M. l’abbé Je Lamennais a ému le clergé français dans ce sens par ses publications de 1826 à 1830 Le vieil et sage esprit de notre Église, celui des Bergier, des La Luzerne, des Fravssipous, a perdu depuis lors de son empire. Si l’on veut se mettre bien au courant de la controverse, il suffit de lire deux ouvrages intéressants et de tout point contradictoires, l’un de M. l’abbé AITre, mort saintement archevêque de Paris, défenseur habile de la doctrine de Bossuet (Essai historique et critique sur la suprématie temporelle du pape et de l'Église; Amiens, 1820); l’autre de M. l’abbé Kohrbacher, qui soutient avec vigueur cé qu’il regarde comme la doctrine de Fénelon ( Des rapports naturels entre les deux puissances, Paris, 1838). Les deux écrivains, également chrétiens, ne semblent pas être membres de la même Église.
L'absolu n’est pas de ce monde. L’expression même de pouvoir absolu est une hyperbole inventée par l’orgueil des tyrans ou la colère des opprimés; un pouvoir vraiment absolu n’existe pas. Cependant, s'il devait exister, si, par la plus chimérique des révolutions, tous les pouvoirs limités disparaissaient, et que la souveraineté catholique demeurât seule, cette dictature inouïe pourrait retrouver son principe dans les doctrines de quelques défenseurs de l’Église; mais cette dictature, qui serait logique peut-être, l’Église ne l’ambitionne pas.
Revenons donc aux réalités historiques. Les hommes engagés dans la querelle de: deilx puissances se sont peu préoccupés du droit absolu. Dans ces affaires, tout est relatif, contingent, limité. On a vu comment la question se posait à la fin du onzième siècle. Entreprendre la réforme morale de l’Église était assurèrent uij^louahle entreprise. Déclarer la guerre à l'incontineirce et à la vénalité, c’était plus louable encore. Pour atteindre le premier vice , proscrire avec la dernière rigueur le mariage des prêtres, ce pouvait être un iqisyen coiilcstable ; mais quoi que l’on pense du célibat du clergé, c’est au moins une règle de discipline qui n’a rien d'odieux ni d’insensé. Quant à la vente des dignités ecclésiastiques, quant à la simonie, quoi de plus sage et de plus honnête que de l’abolir? Pour réussir dans tout cela, qu’il ait fallu ramener les clergés nationaux sous l'autorité des conciles d'Italie, et rompre
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les liens qui assujettissaient les Églises aux pouvoirs politiques par l’usage des investitures, la conséquence était inévitable ; les moyens sortaient de la nature des choses. Enfin, la lutte une fois commencée, qu'on en soit venu à mettre le pouvoir spirituel en présence du pouvoir temporel, à revendiquer pour le souverain pontife, sur les points contestés, le droit de décision , quelle autre manière de terminer le débat? Qui pouvait prononcer, hormis le juge spirituel, quand il s’agissait du titre et du devoir des évêques? Ceux donc qui, tels que saint Anselme, ont embrassé la cause de Rome, sont assurément irréprochables, et parce qu’ils obéissaient à une sincère conviction, et parce qu’ils opposaient au fait une idée de droit. Non-seulement pour le catholique fervent, mais pour le philosophe spiritualiste, mais pour tout esprit libéral, la cause de l’Église, à cette époque, mérite la sympathie et le respect. Et qui ne croit lire, sur son drapeau, ces mots sacrés : Résistance à l'oppression !
Nous ne refaisons pas une théorie à l’usage de l’Église romaine. Nous parlons d'après des documents authentiques. Grégoire VII, dans ses actes et dans ses lettres, expose avec beaucoup de force et de clarté les principes mêmes de sa conduite*. Deux prélats éminents du onzième siècle se sont
* Voyez seulement Vllisloire de Grégoire Pli dans la Iraduclionde U. Jager, Inlrod., pages xv, xxiij, xxxij, xxxv, et dans le récit, pages 62, 172, 331, 523, 363 (édit, de 18*2); et passim.
Cn A PITRE I.
faits les théologiens et les publicistes de la politique du saint-siège : Pierre Damien et Anselme de Lucques ont laissé des écrits remarquables où tout est soutenu et expliqué. Treize papes, de 1045 à 1124, ont agi, régné, vécu pour le triomphe de la même cause. C’est pour elle qu’a souffert notre Anselme, plutôt dans un esprit de dévouement et de soumission, que de domination et de propagande. Ces autorités et bien d’autres auraient dû, ce semble, concilier à leur cause l’opinion du monde. Et pourtant les événements n’ont pas donné raison à la puissance des papes. La civilisation, en se développant, l'a diminuée au lieu de la grandir. Ses antiques prétentions ont disparu. Les écrivains, qui, depuis deux ou trois siècles, donnent le ton à l’Europe, attaquent ce qu’ils appellent la politique ultramontaine. Ce n’est pas la révolution française, ce n’est pas la philosophie du dix-huitième siècle, c’est la critique ferme et sensée des meilleurs esprits du dix-septième, ce sont les excellents jurisconsultes, les historiens judicieux, les hommes d’Etat habiles, qui se prononcent unanimement contre la puissance spirituelle, et pendant longtemps la mémoire de Grégoire VH a plus embarrassé qu’enorgueilli les défenseurs de l’Église. La perplexité de Bossuet est visible lorsqu’il touche à ces questions On reconnaîtra pour l'Eglise, nous osons l’es-
* Lorsque M. l'abbé Rohrbacher impute à Bossuet des men-
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p<?rer, dans cet ouvrage, une équité bienveillante, même une véritable sympathie. Est-ce donc que nous nous inscrivions en faux contre le jugement traditionnel de l’esprit français? Nous déclaronsnous ultramontain ? Nullement. Nous aspirons à l’impartialité.
On peut, dans une discussion théorique, réduire un parti à sa cause, et cette cause à une idée. On fait aisément abstraction des sentiments et des actions des hommes, de tous ces faits issus de la volonté, et qui ennoblissent ou dégradent les principes au nom desquels ils se produisent. Mais dans le champ de la réalité, c’est sur l’ensemble des faits et des idées que porte le jugement des contemporains et même de la postérité. Souvent, l’imagination séduite par des qualités brillantes, l’humanité émue par de grandes infortunes, la conscience soulevée par des actes odieux , dictent ce jugement et font taire la raison. Le parti de l’Eglise n’a pas toujours, sous ces points de vue, échappé à une sévérité légitime. Je sais qu’on a plus exigé de lui que des pouvoirs séculiers. L’incrédulité exalte quelquefois la mission du clergé pour le mieux accabler. Mais , enfin, le plus équitable ne saurait absoudre h toutes les époques et dans tous ses chefs la conduite de l’Eglise. Qui peut voir, par exemple, sans indignation, Grégoire, dans la forteresse de Canossa, se
songes, il a tort assurément. Mais il est plus dans le vrai quand il l’accuse i’embrouillements (ouv. cilé, t. H, p. 295).
complaire insolemment aux humiliations cruelles qu’il inflige à l’empereur Henri IV?
Cependant , là n'est pas encore le grief fondamental devant l’opinion du monde. Écartons les torts accidentels; recherchons ceux qui naissaient de la situation de l’Église de Rome.
C’est l’ordinaire faiblesse de l’humanité que de confondre et de renverser dans l’action les relations régulières des choses. L’ accessoire devient principal, le moyen remplace le but. Ainsi une réforme morale devait être le premier objet d’une politique chrétienne au onzième siècle; mais elle ne pouvait s’opérer que par la prédominance du saint-siège; comme tous les pouvoirs de la terre, les papes étaient donc conduits à chercher leur agrandissement. « Grégoire VH, dit Bayle, qui a été le principal promoteur d’une conquête, ouvrage plus glorieux que celle des Alexandre et des César, doit avoir place parmi les grands conquérants. » Qui pourrait prétendre que l’intrépide pontife, et ses fidèles successeurs, et ses fidèles lieutenants, n’aient pas souvent interverti les rôles, et, mettant la réforme au second rang, poursuivi d’abord le pouvoir, et fait du moyen le but, à la manière des ambitieux ? Au vrai, l’amour d’une cause spéculative ne suffit pas pour engendrer les actes de dévouement, d’audace et d'opiniâtreté, nécessaires à son triomphe; il faut encore la passion, et la passion ne prend les idées que pour ses prétextes. En se disant, en se croyant désin-
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léressée , elle remue le monde pour son plaisir. C’est l’action qui la tente, encore plus que le résultat final de l’action , et la blanche tunique du lévite ne cache pas toujours un cœur moins sensible aux charmes du pouvoir et de la renommée que la brillante cuirasse du guerrier.
De là le penchant des historiens et des moralistes à prononcer, contre certains héros de l’Église, ce sévère jugement philosophique, dont il est d’usage d’accabler les grands hommes et de poursuivre la gloire. On l’aggrave encore quand on l’applique à ceux que leur profession oblige aux dehors de l’humilité. Il y a, entre les engagements modestes de la vie religieuse et les violences inséparables de la vie active, un contraste qui prête à la satire, et dont on abusa souvent contre l’Église. Mais n’a-t-elle pas provoqué ces attaques en prétendant renfermer dans sa constitution et reproduire dans sa conduite un caractère de divinité, qui ne peut appartenir qu’à son fondateur et à ses dogmes ? Nous touchons ici à un point fondamental, peut-être au côté faible de la cause que nous avons jusqu’à présent paru défendre.
L’Église peut être considérée sous deux points de vue. Entre ces deux points de vue, on propose l’option.
L’Église est-elle une pure institution politique, organisée pour la garde de la vérité divine, chargée ainsi d’une cause sainte, mais en elle-même et dans
sa conduite justiciable du bon sens de l'humanité comme toute autre puissance constituée? Ou bien, est-elle l'autorité du dogme rendue visible, la religion vivante, la vérité incarnée, en telle sorte que, non pas les membres individuels de l’Église, mais que l’Église en elle-même soit parfaite, et que le pouvoir spirituel, divinement institué, divinement inspiré, soit dans sa parole et dans son esprit la représentation adéquate de .son divin fondateur? La seconde hypothèse est donnée souvent aujourd’hui comme orthodoxe ; mais nous raisonnerons successivement dans les deux suppositions.
Suivant la première , quelque sacré que soit le dépôt qui lui est confié, l'Église n'est qu’une institution sociale, et ses grands ministres ne sont que des hommes d’État. A ce point de vue, quel est sur eux le jugement qu’autorise l’histoire, et que dicte l'esprit impartial de notre époque?
L’Église a eu raison d’en appeler du jugement du dix-huitième siècle. C’était le temps où les plus éminents esprits, refusant de se placer sur son terrain, lui appliquaient la règle de leur incrédulité, et, à celte mesure, une institutioji religieuse, quelle qu’elle soit, n’est plus même compréhensible. Les meilleurs écrivains ne s'identifiaient jamais alors avec les générations d'un autre âge, laissant entre eux-mêmes et le passé toute la distance qui sépare un juge d’un accusé. Or il n’y a pas de justice en histoire sans sympathie; et, avec l'équité, l'intelli-
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gence échappe à celui qui ne sait pas, au moins par l’imagination, vivre quelques moments de la vie des hommes qui ne sont plus. C’est ce qu’on eût demandé vainement à Hume et à Voltaire, pour ne citer que des esprits supérieurs. Aussi, pendant de longues années, l’histoire a-t-elle été écrite avec sévérité pour l’Église. Mais cette sévérité n’est pas uniquement le fait des philosophes modernes ; elle se retrouve chez des historiens peu suspects de philosophie. Nous ne parlons pas des écrivains protestants; l’injustice leur serait permise, si elle pouvait l’étre. Mais les publicistes et les jurisconsultes monarchiques, mais les amis des droits populaires ont tous pris parti contre la puissance spirituelle ; et l’Église a été tour à tour attaquée au nom du pouvoir et au nom de la liberté. Elle pourrait dire que l'histoire n’a été écrite que par ses adversaires.
Mais , depuis qu’une réaction s’est fait sentir, les rûles ont changé et l’on a retourné l’objection. S’il est vrai que jusqu’aux temps modernes l’ignorance, la passion et la violence aient tout dominé, que ne devez-vous pas, a-t-on demandé, à une institution spirituelle dans son principe ; à une autorité gardienne des études civilisatrices ; à un pouvoir qui , pour toute la durée du moyen Age, a conservé le culte du savoir et des lumières relatives; qui, seul, enfin , a pu résister à des tyrannies barbares , e gourmander les oppresseurs de l’humanité? On » donné ainsi au clergé, pendant une suite de siècles,
un rôle tout libéral ; on a rapporté à ses efforts tout le perfectionnement de la société. On l’a dépeint comme ayant longtemps représenté seul la puissance de la pensée. C’est dans ses mains qu’aurait résidé le dépôt de la dignité humaine. Ce point de vue ne manque pas de vérité, et il doit plaire à quiconque fait gloire d’unir les croyances chrétiennes de tous les temps au goût des nobles institutions du nôtre.
C’est, en effet, à l’origine de notre histoire, un frappant spectacle que l’établissement à peu près simultané des monarchies germaines et des Églises nationales ; car , bien que le christianisme ait précédé Pharamond dans les Gaules, les Églises n’y prirent, comme institution, une forme arrêtée et durable qu’à partir de Clovis. D’un côté est la force, avec tous les excès qui signalent son passage sur la terre; de l’autre, la pensée, avec les mœurs douces et les habitudes régulières qui lui servent de cortège. Ici se déploie la barbarie franke ; là se montre encore la civilisation gallo-romaine. Ici point d’autre ordre que le vasselage, cette subordination qui vient des régions transrhénanes, et qui s’unit à la distribution des terres conquises entre les artisans de la conquête; là un reste de liberté municipale s’abrite à l’ombre de l’épiscopat, qui, du moins, soustrait à l’oppression armée le territoire des cités et les biens consacrés au temple. En regard de cette grandeur sauvage qui ne peut manquer à une race faite pour le commandement et pour la victoire, se redresse en chan-
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celant la grandeur morale d'une civilisation qui tombe et d’une religion qui s’élève, se protégeant Tune l’autre, à défaut de la force dont l'une ne sait plus , dont l’autre ne saurait pas user. Et toutes deux succomberaient bientôt, si la foi n’étendait sa main sur le front des vainqueurs, et ne le courbait, au moins par instants, devant les autels des vaincus. On peut dire que le baptême de Clovis donna aux peuples leur seule sauvegarde contre les dernières violences de la tyrannie. 11 n’empêcha pas la servitude, mais il l'adoucit; du moins, les esclaves lui durent-ils quelques moyens de défense, qui longtemps restèrent dans les seules mains du clergé. Cette époque étrange a rencontré un admirable historien, Grégoire de Tours, lui-même digne représentant, dans sa personne, de l’institution de l’Église, ou, si l’on veut, de la pensée morale au milieu d’une société barbare. Et ces tableaux ont, à leur tour, trouvé de nos jours un admirable peintre; M. Thierry a su, des matériaux recueillis par l’érudition historique, former un corps « auquel, pour répéter une de ses expressions , est venu le souffle de vie par l’union de la science et de l'art*. »
Mais le monde n’est pas resté tel que l’a connu Grégoire de Tours. Le pouvoir temporel n’est pas éternellement demeuré ce que l’avait fait la conquête ; il a été autre chose que la violence organisée.
1 Récits des Temps mérovingiens. Introduction.
Il s’esl peu à peu modéré, civilisé, éclairé. Guidé par son intérêt véritable ou par une inspiration plus haute, il a conçu l’idée et le besoin de l’ordre, et d’un ordre plus général peut-être que celui de l'Église même. L’ordre politique, en effet, comprend l'Église dans son sein, et le pouvoir temporel, sous ses formes diverses, est devenu l'instituteur ou le défenseur de toutes les garanties sociales; instituteur souvent oppressif, défenseur souvent passionné, mais qui, marchant peu à peu vers le droit commun, vers le règne de la loi, a, sans peut-être le prévoir, beaucoup fait pour la liberté de la raison et de la conscience, c’est-à-dire pour l’intérêt spirituel aussi de la société. De son côté, celle-ci n’est pas restée ce troupeau de vaincus humiliés ou de serfs tremblants qui ne savaient se protéger eux-mêmes. Elle aussi, elle a redressé la tête ; ses yeux se sont ouverts, ses mœurs se sont ennoblies, sa condition s’est relevée. Eu partie par l’influence du clergé, mais aussi, il faut bien le dire, par des influences différentes et quelquefois contraires, elle s’est améliorée et instruite; elle s’est rangée autour du pouvoir laïque, le secondant, le contenant, le combattant tour à tour. Comment supposer que l’Église ait été l’unique ressort de la civilisation moderne? Le travail matériel, les développements de l’industrie et du commerce ne viennent pas de la spiritualité, et en améliorant les conditions, ils ont adouci, régularisé les mœurs, et servi indirectement les dévelop-
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pements de la pensée. La découverte, ou plutôt la propagation du droit romain, a introduit, accrédité dans la société les maximes et les sentiments de l'ordre civil. De là, pour premier effet, la destruction ou la restriction des juridictions ecclésiastiques. La justice a été inaugurée sous son propre nom, en dehors du clergé, et c’est depuis lors, surtout, qu’elle semble vraiment la justice. Les lettres antiques , mieux connues et mieux cultivées, ont amené ces renaissances successives qui ont marqué le progrès des lumières et préparé l’émancipation de l'esprit humain. Ainsi peu à peu il se créa, en présence de l'Église, un monde politique où la pensée morale tint une importante place, où se relevèrent par degrés les grands intérêts intellectuels de l’humanité. L’Église continua à s’appeler le pouvoir spirituel, lorsqu'elle ne l'était plus seule, ou, du moins, lorsqu’elle ne représentait plus qu’une idée de l’esprit humain, non l’esprit humain tout entier. Dès lors, la liberté, qu’elle défendit, ce fut la sienne; elle se mit en défiance de toutes les autres libertés; elle parut n’admettre qu’à regret, ue comprendre qu’à demi ces nouveaux devoirs sociaux qui naissaient autour d’elle. Les yeux fixés sur la cité de Dieu, elle sembla méconnaître cette cité nouvelle qui s’élevait sur la terre, et l’universalité lui échappa. Tout grandit, excepté elle, et elle ne s’en aperçut pas. Elle laissa naître, en dehors d’elle et souvent contre elle, une nouvelle puissance, l’opinion du monde.
En ces matières, on ne peut trop prendre ses sûretés. La pensée peut si facilement être méconnue; il faut la donner avec sa nuance exacte. Si l’Église est restée immobile au milieu du mouvement social, si elle s’est laissé dépasser par la civilisation moderne, elle n’a pas cessé, du moins jusqu’au dix-septième siècle, d’offrir de temps à autre d’intéressants spectacles. Dans son sein, la sincérité des convictions s’est perpétuée à des degrés inégaux , mais elle n’a point péri ; quelques actes généreux de résistance à la force se sont çà et là signalés. Sans parler de cette foule obscure de ministres modestes qui protestaient, par leurs vertus privées, contre les faiblesses des chefs de la hiérarchie, on peut citer d’habiles docteurs, de dévoués missionnaires, des écrivains puissants, de nobles pasteurs, dignes de vénération, même lorsqu'ils s’égarent et qu’ils confondent leurs passions avec, leurs croyances. L’historien, depuis les temps où Grégoire de Tours résistait en face aux iniquités du farouche Hilpérik, jusqu’au jour où nous avons vu un doux et bienveillant pontife outragé par les ingrats dont il avait préparé la délivrance, doit une sympathie respectueuse aux hommes grands ou bons de l’Église. Surtout c’est un devoir de ne pas en croire aveuglément tous ces laïques, éclairés pour leur temps, qui, tantôt dans l'intérêt de la magistrature, tantôt dans celui de la royauté, ont souvent fait, des annales du monde, des mémoires contre le clergé. Enfin le despotisme
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n’est pas excusable , môme contre le despotisme.
Cette impartialité n’est qu’un devoir; l'Église la mérite, fût-elle ramenée au rôle d’une institution politique. A ce titre, elle a conservé cet honneur d’avoir pour principe l’idée de la domination la plus exempte d’intérêt vulgaire et grossier. Elle est établie en ce monde pour quelque chose qui n’est pas de ce monde : privilège admirable, et qu’aucune institution n’a possédé, du moins au même degré. Mais une telle mission pourrait bien être au-dessus des forces humaines. Peut-être est-il difficile de la concilier avec tout le positif, avec tout le matériel d’une constitution, d’une hiérarchie, d’un gouvernement. Comment soutenir ce nom sublime : une puissance spirituelle! Sur la terre, un pouvoir ne saurait être divin que par son origine. Quoi qu’il prétende, il est encore humain, c’est-à-dire temporel et séculier, puisqu’il est sur la terre. Grégoire VIÏ disait : « De même qu’une chose spirituelle n’est visible que par une forme terrestre, et que l’àme ne peut agir sans un corps, de même la religion ne peut agir sans l’Église1. » Mais si l’Église est un corps, elle en a les infirmités et les misères. Le miracle de l’incarnation ne s’est fait qu’une fois. D’un autre côté, comme la nature primitive d’une telle institution est purement morale, la force lui est interdite. Ainsi désarmée , elle est exposée au
• Voigt, Hist. de Grig. Vil, I. V, p. 173.
danger de suppléer à la force par la ruse , de dérober le pouvoir, quand elle ne l’usurpe pas. Aussi a-t-on accusé tour à tour l’Église de tyrannie et d'intrigue, de persécuter ou de séduire; et, condamnée aux faiblesses de la politique humaine, elle a pu les pousser à leur dernier degré, précisément parce qu'elle est chargée d’une mission surhumaine.
Je ne voudrais pas dire que le vaisseau de saint Pierre n’ait jamais touché ces écueils; sans insister, convenons que, prise dans l’ensemble et sur le pied d’une institution sociale, l’Église a été un mélange de bien et de mal, de vérité et d’erreur, de justice et d’iniquité. Sous ce rapport, son royaume est de ce monde.
Un seul fait est bien grave : c'est l’opinion universelle sur sa politique. La notoriété publique lui est contraire. Dès longtemps, hommes d’État, publicistes, historiens, ont regardé comme funeste sa domination, et dénoncé ses prétentions et sa conduite à la vigilance de tous les gouvernements. En dehors de l’hérésie , de l’incrédulité , de la philosophie, les meilleurs esprits, dans les conflits entre les deux puissances, ont préféré le trône à l’autel. Les peuples redoutent comme un fléau le gouvernement ecclésiastique. La politique de l’Église n’a pas réussi; sa puissance est allée en décroissant dans tous les grands États, et les progrès des idées de gouvernement, d’ordre et de légalité, les progrès de la civilisation ont été marqués parles revers
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de la puissance spirituelle. Plus les gouvernements ont passé pour perfectionnes, plus ils en sont devenus indépendants. A mesure que l'autorité royale, la distribution de la justice, le règlement de la vie civile, la direction de l’éducation ont été affranchis de la domination du clergé, on a cru toutes ces choses en voie d’amélioration, et la société a paru s’élever. On le croit encore, malgré quelques écrivains ingénieux, malgré quelques réactions passagères. L’instinct des sociétés européennes les aurait-il donc trompées depuis quatre cents ans?
Si, maintenant, nous passons à ce que j’ai appelé la seconde hypothèse, si nous la jugeons avec les idées que la première nous a suggérées, que devrons-nous penser? On sait qu’il s’agit de prendre au pied de la lettre la qualification de puissance spirituelle. Il faut y voir la vérité divine en action, la sainteté de la mission s’étendant au missionnaire. Daus ce système, toutes les fois qu’elle parle ou qu’elle agit comme Église, l’Église n’a rien d’humain. Son infaillibilité ne l’abandonne jamais; ses maximes se lient à ses dogmes; sa politique est inspirée.
Telle est la pensée de la doctrine nouvelle; jugez des conséquences. Il faut alors que toutes les thèses soutenues par l’Église aient l’unité et la perpétuité qui sont les caractères de la vérité. Il faut que toutes ses entreprises, fondées sur des prétentions inattaquables, triomphent au moins avec le temps, car
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sa cause est celle de Dieu même. Une main toutepuissante l’a lancée à travers les siècles; un miracle éternel protège l'institution contre laquelle l’enfer ne prévaudra pas.
Or toutes les vérités métaphysiques qui constituent la religion sont, en leur qualité de vérités, invariables, éternelles. La Trinité, la Rédemption, la mission du Christ, le Péché, sont des idées qui ne changent pas ; elles ont traversé tous les orages de la pensée humaine. Elles sont ou doivent être, au sein du catholicisme, ce qu’elles ont toujours été. En est-il de même des maximes de l’Église? Elle a dit qu’elle disposait des royaumes, et que la terre étant à elle seule, elle en pouvait faire le partage ; oserait-elle, aujourd’hui, le dire encore? Elle a réclamé le droit de prononcer l’indignité des rois et de les déposer à sa volonté ; cette prétention s’est condamnée elle-même au silence. Arbitre du bien et du mal, seul juge de ce qui est légitime, elle a parfois prêché aux sujets que leurs serments étaient de son ressort, et qu’elle pouvait les relever de la fidélité au souverain ; on ne sait si elle le pense toujours, mais on sait qu’elle se tait sur ce qu’elle en pense. Elle a produit jadis une prétention plausible assurément, celle d’avoir la haute main sur la collation des bénéfices ecclésiastiques, et surtout des premières fonctions du ministère sacré , et aujourd’hui, dans la plupart des États catholiques, l’autorité spirituelle a renoncé même à la préroga-
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tive si naturelle de choisir seule les évêques. Bien plus, il est de grands États où c’est le pouvoir temporel qui les nomme. On pourrait passer en revue toutes les doctrines que l’Église a produites dans le passé au sujet de ses droits ; il n’en est aucune qu’elle n’ait modifiée, dissimulée ou abandonnée. Ses droits ne sont-ils plus sacrés, les principes de sa constitution ne sont-ils plus invariables? Elle dépend du temps , elle s’accommode aux circonstances : comment donc, à la juger dans les faits, reconnaître la vérité sainte là où l’immutabilité n’est pas? Évidemment les principes constitutifs du pouvoir spirituel n’ont point la rigidité du dogme; et la règle de la politique religieuse n’est au fond que la prudence. Sur ce pied-là, l’Église redevient ce qu’elle prétendait ne pas être, une institution humaine.
Mais laissons le fait, et voyons le droit. Quel serait le fond de la doctrine? L’Église est une autorité infaillible. Eu quoi est-elle infaillible? En matière spirituelle apparemment. Or quelles sont les questions qui s’agitent dans le monde entre les sociétés et les pouvoirs? Des questions qui touchent par leurs conséquences à des intérêts matériels , soit; mais est-ce tout? N’ont-elles rien de spirituel? Ne s’y agit-il pas de bien et de mal, de juste et d’injuste, du saint et du profane? Et la puissance spirituelle n'interviendra-t-elle pas en des questions semblables? Seul juge qui possède une loi cer-
taine, son autorité s’étend à tout le ressort de la conscience. Elle est dépositaire et vengeresse de la règle des actions; juridiction lui a été donnée sur les sentiments et sur les croyances ; ce qu’on appelle le jiouvoir des clefs n’a point d’autres limites que la vérité môme en matière spirituelle, en toute matière dont connaît le pape en consistoire, l’Église en concile, le prêtre au confessionnal. Il n’y a donc point en principe d’objection possible à la suprématie du pouvoir spirituel pour quiconque admet l’infaillibilité de l’Église. Sa suprématie est universelle ; l’infaillible doit être absolu. « Le Seigneur, dit Grégoire VII dans une lettre célèbre, a dit luimême dans l'Evangile : « Tu es Pierre, et sur cette « pierre je bâtirai mon Église. Je te donne le pouvoir a de lier et de délier dans le ciel et sur la terre. » Dans ce passage, est-il fait une exception en faveur des rois 1 ? » Le système de gouvernement qui résulte de là, il faut l’appeler par son nom : c’est la théocratie.
Ici je retrouve le sentiment universel. Comment la théocratie est-elle vue de par le monde? Nonseulement les peuples la détestent , mais tous les gouvernements estimés s’en défendent. Plutôt que de s’y soumettre à un degré quelconque, on a mieux aimé subordonner le pouvoir spirituel au temporel et l’autel au trône, exagérer même les droits du
1 Episl., VIII, 21. Voyez aussi ii., IV, 2.
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gouvernement en matière religieuse, comme en Angleterre, en Hollande, en Prusse ; la France et l’Autriche catholique ont limité par la prérogative royale la puissance ecclésiastique. Non contente de ces précautions séculaires, la France s'est couverte par toute une révolution. Pour soutenir contre de tels exemples la théocratie, il faut dire que ce sont là les pays les moins légitimement gouvernés , et citer pour modèles l’Espagne et le Portugal, tels que nous les avons vus, ou certains États de Fltalie. 11 faut admettre et défendre des propositions comme celle-ci : « Tout gouvernement protestant est de sa nature une absurdité et une tyrannie 1 . » Même dans le triste temps où j’écris, ces choses ne peuvent se soutenir sérieusement. Ajoutons que l’Église n’accepte pas ce nom de théocratie; elle aperçoit le piège, et désavoue l’ambition qu’on lui prête.
C’est que la théocratie est en elle-même une idée fausse et sacrilège. Un pouvoir théocratique serait en principe illimité ; il devrait être infini. Ce serait sur la terre le despotisme par essence. La Providence elle-même n’a point ainsi constitué le monde. Elle ne l’a pas mis sous le pouvoir absolu; elle a voulu la liberté de l’homme. Le monde, ce type du gouvernement suprême, n’est pas despotiquement
» Des rapports naturels entre les deux puissances (t. II, p. 219). Cf. la thèse de Bossuet : « Perfeclum regimen , quod allinet ad ordinem et jura societatis humanæ, sine \ero sacerdotio ac sine vcra religione esse potest ( Defens. decl. cler. gall., 1. I, s. Il, c. V, p 675).
gouverné. La raison infinie n’a point choisi le pouvoir infini. Lors donc que l’homme conçoit le pouvoir comme théocratique , il le conçoit nécessairement tout autre que Dieu même, et, dans son impiété, il aspire à la toute-puissance, et ne réalise que la tyrannie. Tous les pouvoirs sont de Dieu, mais aucun pouvoir n’est Dieu, et il n’y a que le divin d'infaillible.
La théocratie, si elle existait, serait donc un mensonge. Elle serait le nom d’un despotisme infini dans ses droits, fini dans sa nature, un droit divin, un fait humain, quelque chose enfin d’insupportable; de tellement insupportable, que ceux qui admettent l’infaillibilité en matière de dogme, c’està-dire tous les catholiques, l’ont proscrite en général de tout ce qui n’est pas le dogme. On a soustrait les questions politiques à la juridiction spirituelle, sans se demander si ce n’était pas nier que , dans ces questions, la vérité et la conscience fussent jamais engagées. On a ainsi mieux aimé exclure en apparence des choses humaines l’élément divin et éternel, que de s’exposer à livrer l’empire des réalités sociales à une autorité qui introduirait dans la politique l’idolâtrie qu’elle a bannie de la religion. Soyons juste, l’Église a reculé devant cette tyrannie qui pouvait sortir de quelques-unes de ces doctrines. Elle n’a point réclamé tout ce qu’elle soutenait. Elle a abusé quelquefois comme tous les pouvoirs ; mais, le plus souvent, elle a été modérée.