TRANSACTION
C’est ce danger d'un despotisme incomparable qui a inspiré et autorisé la répugnance des sociétés modernes pour l’extension du pouvoir spirituel. Elles ont senti que le principe théorique de ce pouvoir menaçait leur liberté, plus que l’autorité, souvent capricieuse et brutale, des gouvernements. Ce n’est pas la seule fois que l’esprit libéral s’est trouvé d’accord avec le pouvoir royal. Ces publicistes, accusés de servilité pour être venus en aide à la monarchie contre l'Église, -étaient les promoteurs indirects de l’esprit libéral; et la philosophie n’a pas toujours eu tort de se ranger du côté des rois et des parlements, car elle défendait ainsi la nationalité des gouvernements et une certaine liberté de la pensée.
Ainsi et pour conclure, la théocratie absolue serait un effrayant despotisme. Les écrivains qui ne répondent de rien peuvent s’amuser à la prêcher par amour pour la logique extrême; l’Église ne la revendiquera pas. La pure suprématie spirituelle est un principe moins outré, plus acceptable, plus doux; mais, par ses conséquences, réduite même à l’action d’un pouvoir indirect , elle engendrerait encore de grands excès, si elle était pratiquée comme elle est conçue. Heureusement tempérée par l’usage, limitée par la nécessité, elle se voile et se modère. Il y a pour les choses humaines une sagesse qui domine la logique, et les apparentes inconséquences de l’une valent mieux que les spécieuses déductions
de l’autre. C’est ce bon sens pratique qui, par des transactions successives, amène à vivre en paix, l’esprit de l’Église et l’esprit du siècle.
Au moyen âge, sous cet empire de la violence, la puissance spirituelle était la seule forme que pût prendre la liberté de l’esprit ou du principe moral de la société. Le spiritualisme n’avait pas d’autre asile que les temples. Depuis la réforme et surtout depuis la renaissance, il s’est sécularisé. La société laïque, en se développant, en se complétant, l’a conçu et suscité dans son propre sein, et désormais, dans l’omnipotence de l’Église, ce n’est plus une protection que trouverait le génie de l’humauité. Telle est la transformation des temps. Ainsi la puissance du clergé a été légitimement ramenée dans l’intérieur du sanctuaire. Là, plus restreinte et plus pure , elle conserve pour les âmes d'immenses ressources de méditation, de réformation, d’apaisement. Dans l’heureuse impuissance d’être oppressive, elle promet à la religion de longg et paisibles jours d’empire sur le cœur des nations.