DES OUVRAGES D’ ANSELME
A parler franc, c’est de loin en loin que brillent dans les œuvres d’Anselme de vraies beautés littéraires. Les idées sont toujours élevées, rarement originales. Quoique juste et soignée, affectée quelquefois, l’expression est rarement pittoresque ; il n’y a point trace d’une forte imagination, et le talent, ou plutôt l’effet, n’y vient que de la vérité du sentiment. L’écrivain est un peu froid, mais l’homme est ému. Ses grands traités de philosophie mis à part, il me semble que les lettres d’Anselme sont ce qu’il a fait de mieux. Lorsqu’un homme supérieur a laissé une correspondance, il est rare qu’elle ne vaille pas tous ses ouvrages. Les richesses qu’en ce genre nous a léguées le moyen âge sont immenses ; la critique et l’histoire en ont largement profité. C’est une littérature tout entière. N’espérez pas, cependant, y trouver les qualités éminentes du genre épistolaire, la vivacité simple, la variété, la naïveté, l’abandon. Oubliez surtout les lettres de Cicéron. Les lettres des hommes du moyen âge ne sont pas en langue vulgaire. Or, quelque facilement qu’ils écrivent le latin, c’est l’idiome du style soutenu, c’est toujours une langue savante. Ceux qui font une lettre composent; ainsi, dans la forme,
dit qu’il était poëte, et on lui attribue des vers en l’honneur de son prédécesseur Lanfranc (I. IX, pages 435 et 443. — Ans. 0)1., Rythm ., pages 272 et 286. — Hymn. et Psalt., p. 303. — De Contemptu Mundi, p. 195. — Ord. Vit., VIII, t. III, p. 309. — - Lanf., Op., éd. D’Achery, p. 17. — Wright, Biog. brit. lit., p. 452).
Cfl A PITRE II.
point de naturel. Attendez-vous à de petits ouvrages d'art, à de petites amplifications, mais dictées par un sentiment actuel, en vue d’événements réels, dans l'intention de persuader, de plaire, de toucher, de retenir, d’entraîner. Plus qu’un livre, une lettre, même en latin, est un acte de la vie. 11 s’y rencontre forcément un fonds de vérité, et ici le langage seul est conventionnel. L’homme s’y traduit souvent dans l’écrivain. Les lettres d’Anselme ont éminemment ce mérite d’un naturel relatif; il s’y peint avec une sincérité persuasive. Toutes les préoccupations de son esprit, toutes les agitations de son existence, toutes les inquiétudes de sa vertu, scrupules, regrets, craintes, espérances, vives amitiés, bienveillantes remontrances, sévères conseils, tout est réuni dans ce précieux recueil; tout le remplit et l’anime d’un intérêt doux et soutenu. Tout y révèle l’intime secret de cette âme, qui ne connut que deux choses : les affections et les principes, aimer et penser. L’esprit n’y est pas cherché, mais il s’y rencontre; ce qu’on y admire à chaque page, c’est la délicatesse dans tous les sens du mot : celle de l’esprit, celle du cœur, celle de la conscience. Comme souvent les événements sont intéressants et les sentiments profonds, le sérieux du ton n’entraîne avec soi nulle froideur. Partout se trahit une sensibilité vive, qui, de loin en loin, arrive à l’éloquence. L’élévation des sentiments amène celle des pensées; c’est un grand esprit qui s’émeut. La gravité n’ête rien à la can-