DE LA PHILOSOPHIE D’ANSELME
Les similitudes lui servent d'ordinaire à amener des distinctions justes ou subtiles. Souvent, même, ce sont des distinctions sans similitudes, et s’il s'en trouve beaucoup de frivoles, il y eu a d'importantes et de bien faites. Je regarderais comme impossible de donner un exposé complet de la doctrine d’Anselme, sans puiser dans ce recueil de souvenirs de l’homme du monde qui l’avait le plus entendu.
Il nous tarde d’en venir aux véritables monuments du génie d’Anselme. Parlons du philosophe, du théologien, du précurseur de Descartes.
Descartes ne serait pas aisément convenu que saint Anselme fût un de ses maîtres. D’abord il ne se connaissait pas de maître, et le premier il a donné l’exemple suivi jusqu’à nous de dater la science de lui-même. Il a fallu du temps pour que l’histoire de la philosophie revendiquât ses droits , et rétablît comme un fait scientifique la filiation des systèmes. Si l’on eût, avant ces trente dernières années, raconté aux habiles de la philosophie moderne qu’il y avait dans un couvent de \ 050 un métaphysicien d’un ordre élevé mis par le pape au rang des saints, ils auraient souri d’incrédulité, et soupçonné d’une ignorante bonhomie le donneur d’une nouvelle aussi paradoxale. La confidence n’eût pas été mieux reçue de Kant que de Voltaire. On s’imaginait alors que
p. 159; LXXII, p. 167; LXXVI, p. 169; CXCIII, p. 189; CXCIV, p. 190. — Cf. Y Analyse des Similitudes, dans liasse, Anselm, 1. 1, I. I, cil. VU, pages 124-151.
le moyen âge était une nuit sans étoiles. Cependant plus d’un astre a brillé dans ces ténèbres, et semble, j’en conviens, s’être éteint à l’aube delà renaissance. Ce n’est qu’à l’observateur patient qu’il est donné de les apeieevoir encore dans les nuages sombres opposés à cette aurore, et de les y découvrir en quelque sorte comme des mondes perdus. Anselme est un de ces astres dont l’éclat perce à peine l’ombre qui le couvre, et que le savant contemple, qu’il admire même, mais qui ne guident pas le navigateur.
Depuis la chute des écoles païennes , il n’existait plus de philosophie en dehors de la théologie. Le nord de l’Europe, le monde gallo-germain, n’en avait jamais connu d’autre. La littérature romaine produisit dans les Gaules quelques écrivains, mais pas un philosophe. A peine le nom des écoles grecques y était-il parvenu. Mais avec le christianisme, une certaine philosophie avait aussitôt paru. De bonne heure en Orient, le dogme évangélique avait été traduit dans la langue de Platon et quelquefois dans celle d’Aristote. Les idées et les expressions accréditées par les sectes anciennes avaient servi à commenter la pensée enveloppée des premiers apôtres. La science humaine s’était efforcée de donner à la foi une forme systématique, et l’Eglise, sans reconnaître en principe la nécessité de ce complément, tout eu exprimant assez souvent le dédain ou la défiance pour la dialectique profane, avait plus d’une fois, par la voix même des couciles, introduit daus