DE LA PHILOSOPHIE D'ANSELME
l’orthodoxie des distinctions empruntées à la philosophie païenne, et, par son adoption, donné comme une sorte de baptême aux idées des gentils. Lors donc que la religion prit décidément l’empire des Gaules, elle ne fut pas seulement la croyance naïve dont les compagnons de Clovis balbutièrent les mots sacrés, elle devint aussi pour les lettrés une doctrine mixte où la parole antique s’unit à la parole de Dieu. En un mot, elle fut plus qu’une foi et un culte; elle fut une théologie. Or, cette théologie demeura longtemps la philosophie unique. 11 fallut beaucoup d’années pour que l’élément profane fût de nouveau retiré de l’ensemble et tout au moins distingué de l’élément sacré , et les esprits n’arrivèrent que peu à peu à cette abstraction qui rétablit la science proprement dite dans une sorte d’indépendance. C’est cette abstraction qui produisit la scolastique, science distincte et de la religion, et de la théologie même, dont elle reconnut la suprématie, tout en gardant ses franchises. La scolastique eut la liberté du temps, la liberté à la condition de l’hommage. Son existence séparée date du douzième siècle, et le travail qui la devait produire est de l’époque de saint Anselme. Lui-même contribua indirectement à cette séparation qu’il entrevit parfois et ne souhaita jamais. Mais tous les esprits élevés et actifs travaillent sans le vouloir à l'émancipation de la pensée, et leur exemple agit souvent en sens inverse de leurs principes. Anselme ne peut donc être appelé proprement un
en APURE II.
scolastique. Il n’aspirait pas à voir la logique se développer pour elle-même , ni la science s’élever en regard de la foi. Hors dans un seul ouvrage, le De Gratnmalico, il ne discute pas à la manière de l’école. 11 parle môme dédaigneusement des dialecticiens de son temps, de ces dialectiques modernes, ou plutôt de ces gens dialectiquement hérétiques « qui ne croient à rien de ce que leur imagination ne peut concevoir. Dans leurs âmes, ajoute-t-il, la raison, qui doit être juge et reine de tout ce qui est dans l’homme , est tellement enveloppée par leurs imaginations corporelles, qu’elle ne peut s’en dégager, ni en distinguer les choses qu’elle doit contempler seules, pures, en elles-mêmes1. »
Ce serait donc le méconnaître et devancer l’ordre des temps, que de le comparer aux docteurs qui ne cherchaient que la science, au risque de s’égarer en la cherchant. Sans doute, il n’ignore pas la dialectique profane; il s’en sert à merveille; mais elle ne semble pour lui qu’un instrument qu’il saisit ou rejette dans l'occasion. C’est le fond des choses qui l’intéresse, et le fond des choses , c’est Ta religion , c’est la vérité fondamentale et suprême, c’est Dieu.
Mais, au moins, dans les choses divines, aurait-il introduit la dialectique du temps? Mabillon est de
1 De fid. Trin cli. Il, pages 42 et 43, el ch. III, p. 44. Ce passage a donné lieu à diverses inlerprélalions. — Voy. Cousin , Inlrod . aux Œuvres d'Abélard, p. 89; lluuréau, De la Philos, scol., I. I, ch. IX, p. 178.