NAISSANCE ET JEUNESSE «'ANSELME
table, car nous verrons qu’il craignait avec excès la malveillance et les reproches; et comme c’était une de ces âmes que n’effrayent pas les sacrifices, il résolut de renoncer à ses biens et à sa patrie/
Quoique les voyages fussent alors difficiles, on ne les redoutait pas. Accompagné d’un seul clerc pour le servir, le jeune fugitif partit à pied; mais en passant le mont Ceuis, il se sentit accablé de fatigue, et, pour réparer ses forces, il ramassait la neige du chemin et il en mettait un peu dans sa bouche. Un âne portait leur mince bagage ; le serviteur inquiet chercha s’il n’y trouverait pas quelque nourriture, et, contre son attente, il trouva du pain blanc qui leur rendit la vie. Anselme, en rappelant cette petite aventure, songeait sans doute au pain céleste du rôve de son enfance. Peut-être se demandait-il si le rêve n’avait pas été une vision de l'avenir; si le pain terrestre ne s’était pas rencontré par un miracle dans le bissac du voyageur. En ce temps-là, le merveilleux semblait toujours tout près des moindres événements de la vie.
Après avoir passé près de trois ans partie en Bourgogne, partie en France, il poussa jusqu’en Normandie, et demeura quelque temps dans la ville d’Avranches, qui était alors un centre d’études et d’enseignement. U y trouva, il y cherchait sans doute les traces de l’école ouverte quelques années auparavant par un Lombard qui professait maintenant au monastère du Bec.
("était le temps de la fondation des grandes abbayes de l’ancienne Neustrie, pays alors renommé pour la piété, la doctrine et une certaine civilisation. Les princes de la race de Rollon, premier duc de Normandie, avaient été depuis cent cinquante ans des bienfaiteurs de l’Église. L’abbaye de Jumiéges fut rétablie par Guillaume-Longue-Épée, son fils. Son ]>etit-fils, Richard 1er, en institua trois autres, dont la plus célèbre est celle du Mont-Saint-Michel. Celle de Saint- Wandrille fut relevée sous l’administration du quatrième duc, Richard II, restaurateur ou fondateur des maisons de Fécamp et de Bernai. Robert le Diable ou le Magnifique, son fils, n’eut que le temps de créer l’abbaye de Cérisi avant de partir pour la croisade. Nous verrons quelles furent les œuvres pies de son successeur, Guillaume le Bâtard ou le Conquérant.
La noblesse imitait le zèle de ses princes. Une complète énumération serait fastidieuse. Disons seulement que l’abbaye de Couches fut l'ondée par Roger de Toéni (1035); celle de la Trinité-du-Mont, près Rouen, par Goscelin, vicomte d’Arques (1030); celle de Notre-Dame ou de Saint-Pierre-sur-Dive, par Guillaume, comte d’Eu (1046); celle de Cormeilles, par Guillaume Fitz-Osbernc (1060); celle de Saiut-Évroult, par les seigneurs de Giroie et de Grerttemesnil (1050). Nous devons plus de détails à la naissance de l’abbaye de Sainte-Marie-du-Bec.
Le Bec, mot germain qui désigne un cours d'eau