‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 80 sur 109 · DE LA PHILOSOPHIE D’ANSELME · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE D’ANSELME

douzième ou treizième siècle le faisait pour la pensée. Voilà au vrai la scolastique. Mais de môme que dans le travail tout d'imitation des collèges, le goût littéraire se forme et le talent se développe, de même, sous l’apparente servitude de l’école, le génie philosophique prenait son essor. Derrière ces formes imposées par un despotique usage, se retrouvait le fond des choses, et c’était souvent la vérité même que l’on poursuivait en recherchant l’autorité.

Selon un mot du temps, la philosophie devait être la servante de la théologie. Mais on n’est servante que dans la maison, et la scolastique ne s’est vraiment asservie que dans le domaine de la théologie même. Là, sans doute, la science devait obéissance à la religion ; là, elle n’était admise qu’à titre d’instrument, et la raison était tenue de s’enfermer dans les limites de la foi. Encore pourrait-on citer plus d’un exemple d’indépendance involontaire ou réfléchie chez ceux mêmes qui ne semblaient vouloir que prêter une forme méthodique aux enseignements de l’Église. Mais la philosophie demeura presque toujours libre chez elle. Je ne dis pas que, de leurs personnes, les philosophes le furent également. Plus d'une fois, il leur fallut plier sous la puissance spirituelle qui les menaçait, ou bien ils captivèrent librement leurs idées sous la loi de leur croyance. Mais la plupart, sans se montrer pour cela- rebelles à l’Église, cherchaient par l’étude une vérité qui satisfît leur raison ou une doctrine qui exerçât leur

intelligence, s’inquiétant médiocrement de l’orthodoxie de leurs systèmes, tâchant après coup de les raccommoder avec le dogme, au lieu de prendre le dogme pour axiome et d’en déduire la science.

La théologie au contraire adoptait en général ce dernier parti. Elle soumettait à la foi ce qu’elle empruntait de philosophie. Si, par hasard, elle s’écartait de la ligne tracée par la tradition sacrée, c’était sans le vouloir; si elle y persistait, c’est qu’elle ne s’apercevait pas du danger. Nous acceptons volontiers pour la théologie scolastique cette dénomination d'ancilla, non pas philosophiœ, mais religionis. Tel fut le caractère qu’elle conserva , ou dut , au moins, conserver toujours. Son mérite et sa gloire est d’avoir été une philosophie de la religion , et j’aime à ajouter que, si, pour la pénétration et la puissance de la raison, elle a produit des hommes égaux aux maîtres de la philosophie, pour l’imagination, le talent, l’éloquence, elle en a produit de supérieurs. En écrivant ces mots, je pense à saint Anselme.

En lui se personnifie avec originalité et avec grandeur le caractère que je viens de reconnaître à la théologie du moyen âge. J’ai dit que, de son temps, elle n’était encore qu’incomplétement scolastique. Elle n’avait pas définitivement adopté cette uniformité technique qui, par la suite, la rendit triviale et routinière, et qui voila, sans la détruire, la puissante universalité du génie d’un saint Thomas d’A-

DES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES D’ANSELME. 455 quii). Elle n’était pas encore une science d’école; c’est tout dire. Nous avons vu, par la vie d’Anselme, comment, dans l’ombre du cloître, dans le silence de la méditation , dans la liberté d’une position isolée et supérieure, se développa sa pensée; comment il se forma une doctrine vraiment générale, non pour les besoins d’une cause, non pour l’hon neur d’une chaire ou d’une secte, mais pour la gloire de la vérité : « de la vérité que Dieu est, ditril ; et qui est immutable, parce que Dieu veut qu’elle le soit comme lui. '. »

Quoique Anselme ne manquât pas d’instruction classique, et qu’il montre du goût pour l’antiquité, on ne voit pas qu’il s’attachât à penser d’après elle. Qui connaissait-il des anciens ? On ne peut répondre avec certitude à cette question. Elle se lie à une question plus générale, débattue entre les habiles ; celle de savoir quel était le degré de culture intellectuelle du onzième siècle.

Il y a deux sortes d’ignorance : celle des barbares, qui ne savent pas qu’ils sont ignorants, et qui mèneraient une vie grossière et inculte au milieu même des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; et celle des peuples à qui manquent ces chefs-d’œuvre, et dont la curiosité intelligente ne peut s’abreuver aisément aux sources du savoir. La première, assurément, n’était pas universelle au onzième siècle; et l’on

1 Cur Deus homo? Liv. II, ch. XVlll, p. 93. — Uonol., ch. XVI, p. 10, elcta. XVIII, p. 11.

peut citer, en assez grand nombre, les etablissements et les personnages que distinguait le goût ardent des bonnes études. Cette époque n’est point comme le septième, comme le huitième siècle ou comme la fin du neuvième, un temps d’engourdissement dans les ténèbres. Mais on ne saurait la déclarer exempte de l’autre ignorance; les moyens d’instruction étaient rares et difficiles, et l’étude de l’antiquité d’autant plus méritoire, qu’il fallait en péniblement chercher les monuments obscurs ou dispersés. Je crois donc, comme Heeren, que les auteurs latins étaient peu connus, que leur influence était bornée; car le prix excessif que l’on attachait aux livres montre que l’on désirait l’érudition, mais non qu’on fût érudit. Les preuves que recueille en faveur de cette époque M. Ampère, appuyé de l’abbé Lebeuf et des auteurs de l'Histoire littéraire , indiquent assurément un mouvement des esprits trèsremarquable. Cet âge eut, si l’on veut, quelques-ui s des caractères d’une renaissance 1 ; mais , en fait d’instruction, il fut plus avide que riche, et il faut lui tenir plus de compte de ses efforts que de ses succès.

Je sais qu’Anselme, en sa qualité de penseur, n’aime point les citations, et qu’il pouvait être un peu plus savant qu’il ne le paraît. Sa latinité indique au moins une assez grande étude de la langue.

1 Voyez dans M. Ampère la discussion do l’opinion de Heeren (Wist. litl. delà France, l. III, ch. XXII).

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