DES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES D' ANSELME
• Mais pour le style, comme pour le reste, beaucoup de choses s’expliquent par la lecture assidue de saint Augustin. Je crois certain qu’Anselme ne savait ni l’hébreu ni le grec. La connaissance de cette dernière langue avait à peu près disparu avec les monuments où l’on aurait pu l’apprendre. Nous possédons un catalogue de la bibliothèque du couvent du Bec , accrue de la liste des livres que lui avait donnés Philippe, évéque de Bayeux; et, d’après ce document, qui est du douzième, et peut-être, en partie du treizième siècle ', le monastère, même alors, ne renfermait pas de livres grecs, du moins appartenant à l’antiquité païenne. On dit bien que Lanfranc savait le grec, mais on n’en donne aucune preuve; et quoique, alors, on passât pour savoir cette langue, quand on en lisait les caractères, nous ne voyons nulle raison de faire d’Anselme même le plus faible des hellénistes, parce qu’il croit quelque part que latitude se dit en grec 7tXa-roç, et donne le mot altéré d 'anagogen comme synonyme de contemplation. Quant au latin, nous l’avons dit, il le
1 Le manuscrit du catalogue peut, suivant M. Kavaissou, qui l’a publié, être du treiziéme siècle (R a/>p. sur les Bibliolh. de l’Ouest, p. I6i, et Append., p. 373j. Li s livres de l’évêque Philippe ne pouvaient avoir été donnés plus lard que Il 64, époque de sa mort. Mais c'est cent ans après l’arrivée d'Anselme au Bec; et dans l’espace de ce siècle, la richesse en livres des classes lettrées avait augmenté. Le commencement du treizième siècle amena encore un grand progrès. Il y aurait un travail curieux à faire sur les catalogues de ces lemps-là.
* Hamil., I, p. 137, et Lib. de SimiL.CXCIV, p. 1 91 . est un mol emprunté aux œuvres du pseudo-Denys , où il signilie le
savait et l’écrivait bien. Cette langue devait être une partie importante de son enseignement. Quelques-uns des écrivains qui l’ont illustrée lui étaient familiers ; mais il serait fort difficile de dire lesquels. 11 n’invoque jamais l’autorité de Cicéron, ni d'aucun des grands classiques, non plus que d’Apulée, de Maerobe, de Cassiodore, de Boèee, de Martianus Capella, qui demeurèrent assez constamment répandus dans la république des lettres. 11 cite un vers de Perse et l’explique *. Cela ne prouve même pas qu’il ait lu Perse, car les citations elles-mêmes peuvent être empruntées à d’autres citations. 11 parle de Virgile comme l’ayant lu, el d'avtres auteurs, dit-il, mais il ne les nomme pas *. Quand il nomme Aristote, il ne paraît, non plus que tous ses contemporains, en connaître autre chose que les premières parties de l’Or^anon, et il cite le premier livre des Catégories dans la version de Boèee *. Il ne nomme point Platon, dont le Timée était traduit, et le disciple ignorait son maître. Ce n’est même que par conjecture qu’on rattache ses doctrines à celles de Jean Seot Érigène , cet héritier du plato-
mouvemeut par lequel l’ôme s’élève aux plus secrètes des choses divines. (Voy. l’Onomasitccm Dyonisiacum de Cordier, daus let. Il de son édition des Op. S. Dionys., 1033).
* Ep., I, 10.
* Ep., 1, 53.
* Voy. de Grammat., p. 1-18, el Cf. Boelh., Jn Caleg. Ariit., lib. I, p. 127, éd. de Bâle, 1570. — Aristote est encore cité dans le même ouvrage, et dans le Cur Deus homo. H, c. 17, p. 94, mais toujours comme auteur de Y Or y arum.