DES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES D’ANSELME
un seul monceau toutes les pensées de ses devanciers » Ce jugement est encore juste, et il faut l’entendre en ce sens qu’Anselme aurait compris dans son argumentation toutes les idées de ses prédécesseurs, et non qu’il aurait appris et su tout ce qu’ils avaient dit. C’est à sa philosophie, non à son érudition, qu’il faut attribuer ce caractère de généralité.
Mais il ne cache pas ce qu’il doit à saint Augustin. Quelques passages de ce Père ont donné l’éveil à la plus grande de ses pensées; il l’imite, ou plutôt il le reproduit dans sa manière de considérer l’alliance de la religion et de la philosophie. Je n'entends rien ôter à son mérite, ni môme à la spontanéité de ses conceptions. Dans tous ses écrits, il est trop luimême pour qu’on l’accuse d’imitation par impuissance. La vérité n’est pas tenue d’être sans précédents, et il faut bien penser après un ancien, quand on pense comme lui. D’ailleurs, l’originalité d’un auteur ne se témoigne pas uniquement par celle de ses doctrines ; il y a encore celle de son esprit. Il peut s’approprier ce qu’un devancier a dit, d’une telle manière qu’il ne cesse pas d’être son égal, et quelquefois même se montre son supérieur.
On sait que saint Augustin, après avoir flotté longtemps, passa entin de la littérature païenne à une philosophie platonique, puis d'une philosophie qui
1 Hist. angl. scr. X, t. Il, p. 2378.
accueillait la religion à un christianisme qui acceptait la philosophie. Une fois prise, cette dernière position fut définitive, et nous la regardons comme la plus sûre que puisse choisir un prêtre qui veut penser et qui veut croire. Un christianisme sans philosophie peut être admirable comme vertu, mais il sépare ce qui doit être uni, la piété et la science. Une philosophie sans christianisme est de la science pure, et il n’en saurait être ici question. Il est vrai qu’entre ces deux extrêmes, on peut encore concevoir une philosophie qui, toute rationnelle dans ses principes, arrive méthodiquement à la foi, ou plutôt la concilie avec ses principes, et tont ensemble l’affermisse et la subordonne. Cette marche ne conduirait pas nécessairement à l’incrédulité ni à l’hérésie. Dieu me garde de méconnaître le mérite des œuvres où elle a été suivie, et de contester l’orthodoxie des nobles et fermes intelligences qui ont ainsi procédé. Mais assurément cette méthode n’est pas sans péril. Quand on met les principes au-dessus des dogmes, on peut bientôt faire de ceux-ci les symboles de ceux-là, et on tend à transformer la religion en une auguste et vaste métaphore. En tout, il y a dans une telle entreprise, même prudemment conduite, je ne sais quoi de contraire à cette humilité d’esprit, qui est jieut-ôtre un des caractères et une des conditions de la foi catholique. La piété modeste ou la prudence scrupuleuse préféreront toujours une autre manière de rendre le christianisme philosophique.
MOXOLOGION.