ANALYSE DE LA PREMIÈRE PARTIE. ORIGINE DE LA DOCTRINE
On lit dans Isaïe (VII, 9) : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » Cette parole, cent fois citée, était devenue au moyen ûge un principe. Jusqu’à cet esprit si libre, Erigène, qui la répète, et qui en conclut que la foi marche la première et que l’intelligence n’entre qu’à sa suite1. Le croire donc doit précéder le comprendre. C’est d'abord une règle monde. Il est indispensable au salut d’avoir la foi; la foi intelligente n’est qu’utile, si elle n’est un précieux superflu. La foi suffit au simple chrétien, c’est là une vérité pratique, et, comme elle règle la conscience, elle peut aussi bien régler l’esprit. Non-seulement elle est à sa place, quand on s’adresse à des fidèles ; mais il est naturel de partir de la religion qu’ils professent pour leur enseigner la doctrine de cette religion. 11 y a entre les dogmes auxquels ils croient, et la théorie raisonnée de ces dogmes, le môme rapport qu'en métaphysique entre les notions de fait qui se rencontrent nécessairement dans l’es-
1 « Prffcedil fides... deindè scqucns inlral inlelleclus. » ilorail. Erig. in init. Johan , llapp. de M. Itavaisson, Jpp-, p. 334.
prit, et les notions scientifiques qui sont l'exposition et le développement méthodique des premières. Mais, enfin, dans l’ordre spéculatif, il peut être bon, môme en faisant abstraction de la foi pour raisonner, de la supposer. On n’y fait pas un appel direct, on ne commande point en son nom ; mais on sait qu’elle est dans l’intelligence comme un premier principe. Puis on procède analytiquement pour la démontrer; c'est-à-dire qu’on la ramène à l’idée la plus simple et la plus générale qu’elle contienne, et que l’on part de cette idée pour refaire progressivement toute la synthèse du dogme. On relève tout l’édifice sur une seule base. Dans la foi, ainsi méthodiquement reconstruite, se retrouve l’ordre entier des vérités admises d’ensemble par la foi naïve; et de cette coïncidence, ou, plutôt, de cette harmonie, résulte en môme temps une confirmation de la religion comme croyance, un éclaircissement de la religion comme idée. On comprend ce que l’on croit, et on croit ce que l’on comprend ; on croit mieux parce que l’on comprend mieux.
Telle doit être, ce me semble, la théologie. Ainsi l’entendait Néander, lorsqu’il disait : <* Sans la foi enfantine, il n’y a ni christianisme, ni théologie chrétienne. » Car pour la théologie au sens où la prenait Aristote, lorsqu’il la classait au premier rang des sciences théorétiques ', elle est une partie de la
' Màlaph . , Vt, 1, el IX, 7 de lalrad. Cf. Pial., Rtp., II.
MONOLOGION.
philosophie, celle qui traite de Dieu et de ses attributs. Celle-là est la théologie profane, si cette alliance de mots est permise , et l’on aime mieux l’appeler aujourd’hui théodicée. « La théologie sacrée, dit saint Thomas, est une science dérivée des principes d’une science supérieure qui est propre à Dieu et aux bienheureux ‘. » Ou, si l’on veut une définition plus scolastique, elle est une habitude discursive avec évidence d'après la révélation1 2. En termes plus généraux, c’est un rationalisme chrétien.
« La théologie, dit Fénelon, est essentiellement discursive, et n’est, à proprement parler, qu'une logique qui raisonne sur les dogmes sacrés, et qui en déduit clairement les vérités qu’ils contiennent. » Anselme entend ainsi la théologie ; mais, en qualité de métaphysicien, il l’élève encore à une plus grande hauteur ; car il expose rationnellement le fond des dogmes et les identifie avec les vérités philosophiques. Quoique sa méthode n’ait été ni suivie , ni conseillée par tout le monde, elle a obtenu l’approbation de l'Église, et son nom se lit aux premières pages de tous les traités de théologie.
Essayons maintenant d’analyser clairement, non pas ses ouvrages, ce qui nous entraînerait trop loin,
1 S. Thom., Summ., I, q. 1, a. 2.
* Habitus evidenter ex revelatione discursivus. Tournely, prælect. Tbeol., t. I, Disp. præv. A. I. — Il faut, pour comprendre celte définition, savoir que, dans l’école, une science est une habitude (catégorie de l’aooir) , c’est-à-dire une chose qu'on a, cl qui est discursive, quand elle est raisonnée.
mais les parties fondamentales de sa doctrine, celles qui peuvent servir à la caractériser, et qui touchent à l’existence et à l’essence de Dieu.
Nous les trouverons, comme on sait, dans deux écrits, et avec une certaine différence dans l'un et dans l’autre. Nous distinguerons après lui ce qu’il a lui-même divisé.
On se rappelle qu’il ne cherche pas à comprendre pour croire, mais qu’il croit pour comprendre1. Selon le mot du prophète, s’il ne croyait pas, il ne comprendrait pas. Dans ses écrits, c’est la foi qui cherche l’intelligence, fxdes quœrens intellectum. Mais la foi étant donnée , comme détermination générale de la volonté, l’esprit peut librement se livrera la méditation touchant l’essence divine, et, sans rien emprunter aux Écritures , se laisser conduire, par la nécessité de la raison , à la lumière de la vérité. Le résultat de celte suite de recherches peut être établi dans une discussion simple, en style ordinaire, par des arguments vulgaires. C’est ce qu’Anselme se propose dans le Monologion. Il fait parler un personnage qui discute avec lui-même , et retrouve par la seule réflexion ce qu’il n’avait pas encore aperçu9.
* ISeque quæro intelligere ul credaffi , sed credo ut intelligam. — Proslog.. rti. I.
* De meditanda Divinitatis essentia et quibusdam aliis huic meditalioni cohcerenlibus... piano stylo, et vulgaribus arguments
simplicique disputatione per singulas investigationes ra-
tionis nécessitas, reritatis claritas sub persona secum sola