‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 87 sur 109 · PREMIÈRE PARTIE DE MONOLOCIO · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE DE MONOLOCIO

cole, se corrompre. Or c'est une impiété que de supposer le souverain bien corruptible ; il ne serait plus le souverain bien.

Anselme pose cette objection formidable, et voici comme il la résout. Tout ce qui est par un autre est de la matière de cet autre ou fait par un autre. Or comme tout ce qui est, étant inférieur à la suprême essence , ne peut en tirer sa matière sans que la suprême essence soit altérée et partant corruptible, il suit que la suprême essence a fait tout ce qui est. Elle a tout produit seule et par ellemême, elle a tout produit de rien.

« A ce mot de rien, le doute s’élève. » Comment rien a-t-il pu être cause de quelque chose? Toute cause entre pour quelque chose dans l'essence de » son effet. C’est une notion de l’expérience qui résiste aux attaques, échappe aux artifices de la discussion. La voix universelle dit que rien ne peut se faire de rien, il faut donc que l’être par excellence soit ce rien d’où vient toute chose. Comme on dit d'un homme qu’il est triste de rien, comme de pauvre un homme devient riche, ainsi les choses, passent de rien à l’être. Elles sont vraiment faites de rien; mais c’est l’essence suprême qui les a faites de rien. Elle les a faites quelque chose. Ainsi quand un homme est élevé par un autre aux honneurs, on dit que celui-ci en a fait de rien quelque chose.

Avant d’être, les choses n’étaient quelque chose que dans l’intelligence créatrice. Elles étaient le

modèle ou la forme, la ressemblance ou la loi de ce qui devait être. De même, nous avons la faculté de nous représenter les choses existantes ou futures ; nous nous les représentons avec ou sans un signe sensible, un nom qui les désigne, ou bien en les imaginant, ou bien en les pensant dans leur essence. C’est ainsi que nous nous représentons l’homme dans son essence universelle, comme un animal raisonnable mortel. C’est le langage intérieur, le signe naturel et commun à toutes les nations, le verbe propre et complet de chaque chose, que la représentation par essence '.

Ainsi l’intelligence suprême s’est en quelque sorte exprimé les choses dans leur essence, avant de les créer et pour les créer. Seulement, elle n’a pas, comme l’ouvrier, pris une matière pour réaliser sa conception. Cette conception même est créatrice. L’intelligence suprême a créé par sa parole. Son verbe créateur est elle-même.

Ce qui est ne peut durer que par la même vertu qui l a créé de rien, puisque rien que cette vertu n’est par soi-même. Là où n’est pas la substance suprême, il n’y a rien; elle est donc partout. Elle soutient , domine , enferme et pénètre toutes choses*.

1 Intueri ou cogitar» per ralionem. Dans le langage aristotélicien, ratio, essence, définition sont souvent synonymes.

* lpsa est qute cuncla alia portai et superat, claudil et pénétrât. C. XIV, p. 9.

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