‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 91 sur 109 · EXAMEN ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

EXAMEN ET CONCLUSION

Quel a été le sort de l’argument de saint Anselme? Il a rencontré de puissants adversaires; en général, tous les scolastiques, Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, Duns Scot, Ockam, Gerson même, quoique un autre mystique, saint Bonaventure, ait réclamé, mais il loue l’argument et ne s’en sert pas. Henri de Gand lui seul semble l’avoir adopté. Citons uniquement saint Thomas, qui, fidèle à la doctrine d’Aristote, ne croit pas l’existence de Dieu démontrable à priori'. « Celui, dit-il, qui entend ce nom, Dieu, ne comprend pas qu’il signifie ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être pensé, puisque plusieurs ont cru Dieu corporel. Mais en concédant que quelqu’un entende ainsi le nom

* Voy. l’excellente dissertation de M. Saisset: De varia s. Anselmi in Proslogio argument i fortuna, p. 28 et suiv. Cf. Hauréau, De laphil.scol., t.I, ch. VIII, p. 207. — S. Thom. Aq., Sum. Theol., pars I, quæst. 2, a. 1. Conférez cependant ce qu’il dit en commençant que cette proposition Dieu est est connue par elle-même, parce que le prédicat est contenu dans la définition du sujet. Mais il ajoute qu’elle est connue secundum se et non pas quoad nos. Saint Thomas ne s’est jamais bien rendu compte des connaissances à priori.

de Dieu, il ne s'en suit pas qu’il comprenne que ce que ce nom signifie existe dans la nature des choses, mais seulement dans l’appréhension de l'intelligence. On ne peut conclure qu’il soit réellement, que s’il est accordé qu’il y ait dans la réalité quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être conçu. Or, c’est ce que n’accorderont pas ceux qui posent en thèse que Dieu n’est pas. » Cette objection est celle du sens commun, et elle viendra naturellement à l’esprit de quiconque entendra pour la première fois le raisonnement que le prieur de Sainte-Marie du Bec enseignait à ses moines : « Les scolastiques, dit Leibnitz, sans en excepter leur docteur angélique, ont méprisé cet argument et l’ont fait passer pour un paralogisme ; en quoi ils ont eu grand tort'. »

Après la chute de la scolastique, il est advenu à saint Anselme une singulière fortune. On sait que Descartes, qui ne lisait guère, qui ne ressentait que du mépris ]>our les sciences du moyen âge, qui, probablement, n’avait ouvert de sa vie les œuvres de saint Anselme, écrivit dans ses Méditations : « 11 n’y a pas moins de répugnance à concevoir un Dieu, c’est-à-dire un être souverainement parfait, auquel manque quelque perfection, que de concevoir une montagne qui n’ait point de vallée *. » L’identité

1 Nouv. Ess. sur l'entend, hum., 1. IV, ch. X.

* Médit. V. — Princ. de la phil., première partie, 14. — Rép. aux object. de Mersenne, 1. 1 de t'éd. de U. Cousin, p. 461 .

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