JUGEMENTS DIVERS SUR LA DOCTRINE
est évidente, et Leibnitz ne manque pas de dire que M. Descartes, qui avait étudié assez longtemps la philosophie au collège des jésuites de La Mèche, a eu grande raison d’emprunter et de rétablir la démonstration d’Anselme, ce célèbre archevêque, qui a, sans doute, été un des plus capables hommes de son temps'. « II ne méprise point , dit-il encore, l’argument inventé il y a quelques siècles par Anselme. Il le trouve même très beau et très ingénieux. Mais il le juge imparfait, parce qu’il y manque la démonstration de ce que l’argument suppose , savoir : que l’être parfait est possible, ou n’implique point de contradiction. Cette critique n’est pas indifférente; mais l’argument d’Anselme, devenu celui de Descartes, en a encouru de plus sévères et de plus développées. Les censeurs de Descartes, Hobbes, Huet, Gassendi, ont répété sous toutes les formes l’objection naturelle, que le pur concept n’implique ni la possibilité, ni la réalité de son objet, et qu’il ne suffit point d’ajouter en pensée à l’idée d’une chose l’idée d’existence pour donner à la chose l’existence même. A cela, Descartes répond à peu près comme Anselme, que par l’idée de l’être souverainement parfait, il connaît clairement et distinctement, c’està-dire avec certitude, qu’une actuelle et éternelle
1 Nouv. Ess., loc. cil. Leibnitz est revenu souvent sur ce sujet, presque dans les mêmes termes. Voy. lîoucliillé, Inlrod., p. lxxii et suiv., et Saisset, De varia, etc., p. 56 et suiv. On peut voir, dans ce dernier ouvrage, comment l’idée de possibilité doit, ainsi que le demande Leibnitz, être introduite dans l'argument, p. 66.
CIUPtTRE V.
existence appartient à sa nature, et que, tandis que dans les choses créées et contingentes, l’existence et l’essence peuvent être séparées, l’existence ne peut non plus être séparée de l’essence de Dieu que de l’essence du triangle ses propriétés. En d’autres termes, il ne peut concevoir Dieu que comme existant, d’où il suit que ce n’est pas sa pensée qui impose aux choses aucune nécessité, mais la nécessité qui est en la chose même, qui le détermine à avoir cette pensée 1 . C’est là déjà une réponse. Mais la meilleure défense de Descartes, ce qui donne à son argument sa force, c’est que ce même argument ne joue qu’un rôle secondaire dans sa démonstration de l’existence de Dieu, ou plutôt n’est qu’une addition à sa preuve fondamentale, puisée, non dans une combinaison logique, mais dans une métaphysique plus profonde. J'iguore si Descartes se souvenait d’avoir lu quelque part, peut-être dans saint Thomas, le raisonnement d’Anselme; il le donne hardiment comme sien*. Tout au plus était-ce pour
* Médit. V, p. 314.
* Rép. aux premières Obj., t. I, p. 374. — Les avis sont partagés sur ce point. Outre Leibnitz, qui est suspect, Bayle veut que Descartes ait mieux connu la scolastique qu’il ne lui conviendrait de l’avouer. M. Bouclutlé, M. Ampère sont d’une autre opinion. J’incline A celle de M. Saisie! ( De varia, etc., p. 41). Voyez sur l’origine et l’histoire de l’argument de Descaries les Objections et Réponses dans ses Œuvres, t. 1 et il ; Bayle , Dict. , art. Zabarella ; R. Cudworlh, Confutatio Atheism., sec. I, § 94 et suiv. ; et les Notes de Mosheim, dans son édition du Syst. intell., t. U, p. 881 et suiv.; M. Bouillier, Hist. de la Révolution Cartésienne, passim.