De GrammaticOj 17, éd. de Gerberon, Paris
r un médecin, célèbre, Fautre savant universel. Celui-ci fut le premier qui écrivit des ouvrages scientifiques en langue vulgaire.
En France même, le souci de l'étude fut conservé par Heiric venu de Fulda, où il avait été élève de Haimon, évêque d'Halberstadt (853), celui-ci disciple lui-même d'Alcuin. Heiric ouvrit une école à Auxerre. Il commentait le livre De r interprétation^ le Traité de dialectique de saint Augustin et celui des Catégories du même docteur. Il prenait ce dernier ouvrage pour une traduction de celui d'Aristote. Il commentait aussi 17/^/rorf^^c/^on de Porphyre. Sur la nature des universaux, il parait hésiter. D'un côté, il dit que le genre est la pensée collective des individus semblables, cogitatio collecta ex singularium similitudine ^. D'un autre côté, il déclare que ce sont les choses mêmes que la raison perçoit et affirme 2.
Son disciple, Rémi d' Auxerre, se montra franchement réaliste, on pourrait dire réaliste outré. Il enseignait en effet que l'humanité est Tunité substantielle des individus humains.
Peut-être ne faut-il pas attacher une trop grande importance aux expressions de ces vieux auteurs, écrivant
1. Glose sur Y Introduction de Porphyre, manuscrit de Saint-Germain, f.61.
2. Res sunt quas aniroi ralione percipimus intellectuque discernimus, intellectu vero ipsas res addiscimus. (/d., f. 26.)
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à une époque où la langue philosophique était encore dans Tenfance.
Rémi d'Auxerre enseigna à Reims et à Paris. Il mourut en 908.
Les écoles continuent pendant la durée dux® siècle, avec peu de noms marquants, surtout en philosophie. Les savants de cette époque sont plutôt des canonistes et des historiens. Tels Rathier, évêque de Vérone (974) ; Atton, évêque deVerceil;Flodoard, chanoine de Reims (966), et cette savante religieuse, Hélène de Rossow, morte en 984, qui chanta en latin rimé les exploits d'Othon le Grand.
Cependant le réveil du xi* siècle se prépare, et s'annonce par un homme éminent, le savant Gerbert, qui depuis fut pape sous le nom de Silvestre II.
Gerbert professait à Reims dès 972. Il y enseignait, suivant l'usage du temps, le trivium et le quatrivium : arithmétique, astronomie, musique, etc. En rhétorique, il expliquait Virgile, Horace, Lucain. En dialectique, il commentait V Introduction de Porphyre, les Catégories d'Aristote,les Traités de Boèce. Il savait distinguer les notions d'acte et de puissance, distinction devenue si fondamentale en philosophie scolastique *. Gerbert
1. Est autem natura prius potestas, |30slerias actus (De rationali et rortione ti^i,ch. iii).Patrol. de Migne, t. CXXXIX.
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était avant tout un chercheur. 11 fut un des premiers exemples de cette curiosité scientifique qui a illustré tant de savants modernes. Il voulait tout connaître. 11 alla jusqu'en Espagne, où venaient de se former les écoles arabes de Cordoue, pour s'initier à leurs doctrines. 11 ne dédaigna même pas Talchimie. A notre époque, il eût voulu avoir le dernier mot du magnétisme animal. Les hommes du temps, effrayés des profondeurs où il s'aventurait, le traitaient volontiers de magicien.
Gerbert mourut en 1003 sur le trône pontifical. Il avait formé plusieurs élèves éminents, tels que le poète-évôque Adalberon (988) et Fulbert, qui fonda l'école de Chartres.
Fulbert de Chartres fut platonisant. Il trouvait Aristote trop nominaliste. Hauréau l'accuse d'avoir incliné au mysticisme. Quoi qu'il en soit, son école acquit une très grande réputation. Il en sortit une foule d'hommes de valeur, parmi lesquels il faut compter Yves, évéque de Chartres, contemporain de saint Anselme, et le platonicien Bernard de Chartres. De cette école sortit encore Bérenger qui enseigna à Tours et depuis tomba dans l'hérésie.
Cependant les écoles et les hommes remarquables se
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multiplient dans toute l'Europe. C'est l'école de Liège mise en réputation par l'évêque Rolker et son successeur Waton (1007). C'est l'école de Paderborn fondée par l'évêque Meinwerk en 1009. Le couvent de Fontc- Avellana en Italie est renommé pour la supériorité de ses professeurs et pour l'éloquence d'un de ses moines, saint Pierre Damien (1006-1072), qui fut uû des principaux agents de la réforme du clergé. L'archevêque de Mayence Luitpold et l'empereur Henri II de Saxe, portant sur le trône les goûts et les idées d'un moine, créent de tous côtés de nouveaux centres d'instruction.
A cette époque l'organisation de l'enseignement supérieur en Europe était assez analogue à ce qui existe encore en Allemagne. Point d'universités toutefois. La science n'était point encore assez étendue. Ce n'est qu'au XIII® siècle que les écoles les plus importantes prirent le nom d'universités. Mais il y avait un grand nombre d'écoles supérieures dans les couvents ou auprès des cathédrales. Comme les universités allemandes de nos jours, chacune de ces écoles vivait pour son compte. Tantôt l'une, tantôt l'autre avait une réputation exceptionnelle, suivant la chance qu'elle avait de posséder un habile professeur.
Les masses étaient encore très ignorantes et dans le clergé même il y avait de vrais barbares : tel cet évêque anglais auquel saint Anselme envoya en cadeau un alphabet. Mais une foule d'hommes étaient déjà pénétrés du désir de s'instruire. On les voyait accourir nombreux à l'école où la notoriété publique signalait un talent
hors ligne. Un professeur éminent était pour un couvent une source àe prospérité. Quelle ardeur ne fallait-il pas à ces jeunes clercs pour braver les distances, les moyens imparfaits de transport, l'absence de sécurité des routes, afin d'aller entendre un maître en renom ! Malgré tant d'obstacles, ils accouraient auprès de lui de toutes les extrémités du monde chrétien, d'Allemagne, d'Italie, de France, d'Angleterre. Avec le latin, ils trouvaient toujours moyen de se faire entendre. Us allaient de monastère en monastère, sûrs d'y trouver une hospitalité fraternelle. Ils n'arrivaient pas toujours; il y eut bien des martyrs de ce zèle scientifique. Beaucoup succombaient aux fatigues du voyage, périssaient dans des naufrages, étaient dépouillés par des voleurs. Ceux qui arrivaient se croyaient bien payés de leurs peines, quand ils avaient entendu une parole subtile interpréter un des grands maîtres de l'antiquité.
Voici le moment où se place la fondation de l'abbaye du Bec qui jeta un si vif éclat à la fin du xi* siècle et que le génie de saint Anselme a pour jamais illustrée.
Nous empruntons le récit de cette fondation à Charles de Rémusat *.
Il existait vers le premier tiers du xi® siècle un gentilhomme nommé Herluin. Il se révolta contre le seigneur
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dont il était vassal; mais il fut battu et obligé de fuir. Ce malheur le porta vers les pensées pieuses. Il se réfugia dans une forêt, non loin de Rouen, réunit quelques compagnons et forma ainsi, en 1031, un monastère, dont ilse trouva le premier abbé. Huit ans après, le monastère fut transporté au Bec, au confluent de la Seine et de l'Eure (1039J.
C'était le temps où les ducs de Normandie se plaisaient à fonder des monastères dont plusieurs sont devenus célèbres. A cette époque remontent l'abbaye de Jumièges, celle de Saint-Vandrille, celle de Cérisy, etc. Les ducs étendirent leur protection sur l'abbaye du Bec et lui firent don de plusieurs domaines.
Herluin avait quarante ans quand il renonça au monde. Comme tout bon gentilhomme, il était d'une ignorance absolue. Il se mit courageusement à l'étude et parvint à savoir assez le latin pour se servir de cette langue. Mais il resta toujours brouillé avec la prosodie. Un jour, un de ses moines, dont nous parlerons tout à l'heure, lisant au réfectoire, prononçait docêi^e, en appuyant sur le premier ê, Herluin se fâcha tout rouge. Il fallut se résigner à prononcer le latin à la normande.
Les moines du Bec vivaient obscurément, s'adonnant aux exercices de religion et aux études ordinaires en ce temps, lorsqu'un matin un étranger vint frapper à leur porte. A son accent on reconnaissait un Italien. L'étranger raconta qu'il avait été dépouiUé par les voleurs dans une forêt voisine et qu'il était absolument sans ressources ; il priait de le recevoir. On lui ouvrit charita-
blement la porte. Après un court séjour, ritalien demanda à rester définitivement et à prendre Thabit.
Herluin était en défiance vis-à-vis de cet étranger; il rejeta longtemps ses prières. A la fin, vaincu par les instances du candidat , il consentit à l'admettre au nombre de ses moines. Il n'eut pas à s'en repentir. C'était le lombard Lanfranc, qui avait étudié à l'école de Bologne, et qui devint une des gloires du couvent du Bec.
On reconnut bientôt les talents de Lanfranc pour le professorat. On le fit écolâtre, c'est-à-dire qu'on le chargea d'enseigner aux jeunes moines le triviiim et le quatrivium. La réputation de cet enseignement se répandit très vite au loin et fut pour la communauté une source de prospérité.
Lanfranc était né à Pavie en 1005. Il approchait de quarante ans quand il arriva au Bec. Il n'était pas un homme de génie, mais il avait une aptitude remarquable pour l'enseignement. Il forma presque tous les hommes distijigués de la fin du xi* siècle. On accourait de toutes parts au Bec pour l'entendre. L'abbaye prit un développement qui l'obligea à essaimer des colonies. Une foule de monastères furent fondés tant en Normandie qu'en Angleterre, sous la. haute juridiction de Tabbé du Bec.
La renommée de Lanfranc fut encore accrue par sa controverse avec Bérenger, écolâtre de Tours, puis archidiacre d'Angers.
Bérenger avait complété et précisé les idées de Scot
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Erigène sur lEucharistie. Il enseignait que la présence de Notre-Seigneur dans ce sacrement est une présence simplement spiritueQe.
Plusieurs Pères ont employé en eflfet l'expression ad moû?t/m5/9eW/t/<spour caractériser la présence de l'humanité sainte sous les espèces sacramentelles. Ils voulaient seulement dire, ainsi que saint Thomas l'enseignera bientôt, que le corps de Jésus-Christ n'est pas dans le sacrement d'une manière locale, circumscriptive, enfermé et contenu dans un lieu, mais comme Fange est présent dans un lieu, définitive , par l'application de sa vertu. Le corps de Notre-Seigneur est de même présent par le rapport établi entre lui et les saintes espèces contenues dans le lieu. La substance du pain a disparu, les accidents seuls sont restés, et le corps de Jésus-Christ a contracté avec ces accidents le lien spécial qui constitue la présence de la substance sous l'étendue impénétrable.
Ce lien a quelque chose de supra-sensible et quasi spirituel ; il implique toutefois une présence réelle et physique.
Bérenger Tentendait tout autrement. Il réduisait la présence de l'humanité sainte à une présence purement idéale.
Lanfranc fut au premier rang de ceux qui défendirent la doctrine traditionnelle. Il reprocha vivement à Bérenger de s'attacher à des subtilités logiques, au lieu de suivre la tradition des Pères. Par là, il acquit dans l'Église une très grande autorité.
Lanfranc n'était pas seulement un fort dialecticien et
un théologien de renom. C'était aussi un esprit avisé et ce que Ton appelle un habile homme. Un jour, le duc de Normandie, Guillaume, futur conquérant de l'Angleterre, fut mécontent des moines du Bec ; il s'imagina que Lanfranc les détournait de lui. Il leur ordonna de le renvoyer sous peine de voir confisquer leurs biens. Il fixa même un jour où il viendrait s'assurer que l'Italien était parti et, dans le cas contraire, s'emparer de l'abbaye. Grande fut l'émotion des moines menacés de perdre celui qui faisait l'honneur et la fortune de leur, couvent. Lanfranc seul ne s'émut pas ; il déclara qu'il partirait plutôt que de compromettre l'abbaye.
Au jour dit, il alla à l'écurie prendre la plus mauvaise rosse qu'il pût trouver. Monté sur son vieux bidet, il se dirigea du côté par où le duc devait venir. Il ne tarda pas à le rencontrer : (( Monseigneur, lui dit-il, voulez-vous me faire donner un meiUeur cheval pour que je puisse plus vite accomplir vos ordres? » Le prince rit et fut désarmé.
Guillaume ne tarda pas du reste à reconnaître que Lanfranc avait un esprit politique et tout à fait propre aux grandes affaires. Il lui accorda sa confiance et lui donna plusieurs missions. Lanfranc, de son côté, se plia aux idées du duc et s'appliqua à faire prévaloir en tout ses désirs. C'est ainsi qu'il se chargea de négocier la reconnaissance par Rome de l'union irrégulière de Guillaume avec Mathilde sa parente à un degré prohibé. Élu prieur du Bec en 1046, il fit profiter l'abbaye de son crédit à la cour de Normandie. En 1063,
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il quitta le couvent du Bec pour prendre la direction de celui de Saint-Étienne, et, après la conquête d'Angleterre, il fut nommé archevêque de Cantorbéry (1070). Il reçut le pallium du pape Alexandre II, qui avait été son élève au Bec.
Par ses soins, l'organisation religieuse de l'État anglonormand fut opérée dans un sens absolument conforme aux idées et aux intérêts de Guillaume le Conquérant. Il en résulta par la suite de fâcheux conflits avec la cour de Rome, conflits dans lesquels nous verrons engagé, bien malgré lui, son saint successeur, l'illustre Anselme.
Il nous reste à faire connaître celui-ci et à raconter sa vie, avant d'entrer dans l'étude de ses travaux philosophiques.