CHAPITRE IV
Ch. de Rémusat a fait cette réflexion que la vie de saint Anselme peut être connue aussi facilement que celle de n'importe quel écrivain contemporain. Son secrétaire Eadmer en a laissé un récit très détaillé *. On peut recourir encore à une histoire fragmentaire du même auteur, qui donne beaucoup d'indications sur les rapports du saint avec les rois d'Angleterre. Enfin plusieurs écrivains des temps immédiatement postérieurs, tels que Jean de Salisbury et Orderic de Vital, ont recueilli des renseignements précieux. De toutes ces données, Rémusat a composé une histoire très vivante et très dramatique. Notre but principal n'étant pas ici la biographie du saint, nous nous contenterons d'indications résumées.
Saint Anselme naquit à Aoste en l'année 1033. Son père était un gentilhomme lombard, nommé Gondulfe ;
1. La Vie de saint Anselme par Eadmer a été publiée en tête de l'édition de ses œuvres par Gerberon. Paris, 1675.
sa mère, une sainte femme , descendait d'une riche famille d'Aoste. Le jeune Anselme montra de très bonne heure une disposition particulière à la piété et à la méditation. On sait qu'Aoste est entouré de hautes montagnes qui semblent toucher le ciel. L'enfant portait sans cesse sa pensée vers le Père qui est au ciel. Dans sa naïve imagination, il croyait que ce Dieu tant aimé résidait au haut de la montagne. Plusieurs fois il essaya de l'y aller trouver.
Il était jeune encore quand il perdit sa mère. Ce fut une vive douleur pour lui et un grand isolement. Son père, tout entier aux plaisirs, le laissait à lui-même. Néanmoins quand Anselme manifesta les premiers symptômes de la vocation monacale, l'irritation du père fut si grande que le jeune homme n'osa rester à la maison et prit la fuite. Vanité des calculs de l'orgueil humain! Si Anselme n'eût pas renoncé au monde et ne se fût pas renfermé dans le cloître, qui parlerait aujourd'hui d'Anselme et de son père Gondulfe.
Le jeune homme ne s'enfuit pas au hasard. Il savait qu'il y avait au Bec un autre Italien, dont la réputation était européenne. Ce fut là qu'il dirigea ses pas. Il arriva heureusement au Bec, y fut reçu par Lanfranc, alors prieur, et demanda son admission parmi les moines.
Mais Lanfranc, en homme prudent, ne voulait pas admettre le jeune novice sans le consentement de son père. Ce fut la cause de délais très douloureux pour Anselme. Le père refusait obstinément. Il fallait déses-
pérer de le toucher. Mais, un jour, on apprit au couvent la mort de Gondulfe. Rien ne s'opposait plus dès lors au désir d'Anselme. Il reçut l'habit à 27 ans en 1060. Sa profonde piété et son amour pour la science le mirent bientôt en relief. En 1063, Lanfranc ayant quitté le couvent du Bec pour celui de Saint-Étienne, Anselme, quoique bien jeune encore, fut élu prieur à sa place.
Anselme resta 14 ans dans cette situation, s'occupant d'études, copiant lui-même les anciens manuscrits, enseignant les jeunes novices et dirigeant l'administration intérieure du couvent. Il traitait les moines et en particulier les novices avec affection et douceur. Il répugnait aux moyens violents. Un jour, \nx abbé du voisinage- se plaignait à lui de ne pouvoir rien faire des enfants qui lui étaient confiés, bien qu'il employât très ^fréquemment les verges : « Laissez les verges, lui dit saint Anselme, employez la persuasion et vous en viendrez facilement à bout. » Lui-même agissait ainsi. Il avait parmi ses moines un jeune homme qui refusait absolument de se plier à la règle. Il le fit venir, causa avec lui, le décida à lui ouvrir sa conscience et le renvoya complètement changé. Ce jeune moine était Bosou qui devint, par la suite, un de ses amis intimes et qu'il a fait figurer dans plusieurs dialogues.
Déjà il avait le don de prophétie et celui des mira-
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des. Un vieux moine, étant tombé gravement malade, restait sans connaissance. Anselme eut l'impression que ce moine était coupable et avait besoin de se réconcilier avec Dieu. Il se mit en prières et obtint la guérison du moine qui put alors se confesser. En même temps, il lui prédit l'heure de sa mort, qui arriva au temps et de la manière qu'il avait dite.
Voyageant un jour avec un de ses frères, il entra pour se reposer dans une chaumière. Son hôte lui exprimant le regret de n'avoir rien à lui offrir : « Ne vous inquiétez pas, lui dit Anselme, on vous apporte du poisson. )) En effet, quelques instants après, un homme se présentait à la porte et remettait un magnifique poisson.
Plus tard, étant à Londres, le feu prit dans la maison voisine ; il menaçait de se communiquer à celle de ses hôtes. Ceux-ci, effrayés, commençaient déjà leur déménagement. Le moine Baudoin, ami du saint, ayant déjà éprouvé son pouvoir, le supplia d'éteindre -l'incendie : « Comment voulez- vous, répondit Anselme, que le bon Dieu fasse cela pour moi? » — « Faites au moins le signe de la croix, » répliqua Baudoin. Comme Anselme protestait que ce serait tenter Dieu, Baudoin l'entraîna hors de la maison, et, lui prenant la main, lui lit faire le signe de la croix sur les flammes. L'incendie s'arrêta aussitôt.
Anselme avait pour ainsi dire le don de double vue . Une nuit qu'il était à méditer dans sa cellule sur la manière dont les prophètes avaient pu connaître l'avenir, il vit très distinctement les frères dans l'église préparant l'of-
fice de minuit. Il en conclut que si Dieu peut faire voir à travers les murs, il lui est tout aussi facile de faire voir par delà le temps.
Cette époque de son priorat fut pour saint Anselme la plus heureuse de sa vie. Son administration lui laissait beaucoup de loisirs. C'était un esprit profondément méditatif. Il pouvait se livrer librement à son goût pour la prière et Tétude. Il écrivait rarement. Il n'a jamais écrit que pour répondre à une nécessité. Mais il lisait beaucoup. Il réunissait tous les ouvrages dont il pouvait obtenir des exemplaires. Il causait avec ses moines. Il les instruisait. Cette vie toute calme et tout intellectuelle ne devait pas durer. Nous allons maintenant avoir le spectacle d'un homme de vie intérieure, doux, tranquille, confiant, jeté au milieu des agitations du monde et, à force de conscience, trouvant l'énergie nécessaire pour défendre la cause de l'Église et faire face à la persécution.
En 1078, l'abbé Herluin mourut, laissant sa fondation dans une prospérité dont sa médiocrité n'était certainement pas la cause. Les moines, qui chérissaient leur prieur, désignèrent Anselme d'une voix unanime pour remplacer Herluin. Ce fut un coup très douloureux pour le saint religieux qui n'aspirait qu'à la retraite avec Dieu et avec ses chers livres. Il refusa d'abord absolument. Il alla jusqu'à se jeter aux pieds de ses moines, les suppliant avec larmes de chercher un autre abbé.
Les moines, qui avaient éprouvé sa bonté et sa sagesse, tenaient bon. Enfin, ne pouvant vaincre sa résistance, ils lui firent accepter de s'en remettre au jugement de Tarchevêque de Rouen.
Ansehne se crut délivré. Il se hâta de se rendre dans la capitale de la Normandie pour plaider la cause de sa liberté. Mais les délégués des moines y étaient déjà. L'archevêque le reçut avec bonté, et lui déclara qu'il devait accepter. Devant cette intimation de son supérieur ecclésiastique, Anselme se soumit. Il fut sacré en 1079 et prit charge de l'administration des nombreuses communautés qui relevaient alors de l'abbaye du Bec.
Il n'était pas au bout des difficultés que la Providence lui ménageait.
L'archevêque de Cantorbéry, Lanfranc, mourut en 1089, peu après le roi Guillaume le Conquérant, dont il avait été le confident et le serviteur dévoué. Guillaume le Roux, monté sur le trône d'Angleterre, ne se pressait pas de donner un successeur à Lanfranc. Il trouvait très commode de jouir indéfiniment des revenus de l'archevêché, un des plus riches du monde. En ce temps-là, les archevêques et les évêques n'étaient pas seulement des princes de l'Église ; c'étaient aussi de grands seigneurs féodaux. Ils avaient de vastes domaines et de nombreux vassaux. S'ils n'allaient point eux-mêmes à la guerre, ce qui arrivait quelquefois*, ils avaient des hommes d'armes et même des chevaliers sous leurs ordres qui faite Voir, dans Baluze, 1. 1, p. 287, les défenses de Charlemagne à ce sujet.
saient la guerre pour leur compte. Nous voyons un évêque prêter des vaisseaux à Guillaume le Conquérant pour la descente en Angleterre. Nous en voyons un autre, évêque espagnol, solliciter d'un de ses collègues anglais un vaisseau et vingt ciievaliers pour l'aider à défendre ses droits. Plusieurs princes de l'Église avaient fait la guerre avec habileté et succès. On sait que ce fut un évêque nommé, mais non encore consacré, qui dirigea les opérations de l'armée française à la bataille de Bouvines. Le pouvoir spirituel et le pouvoir politique étant si étroitement mêlés, on comprend facilement cette fameuse querelle des investitures entre les papes et les rois, dont nous allons bientôt voir un épisode.
Guillaume le Roux était donc très heureux de lever des impôts sur les domaines de l'archevêque défunt, et de pressurer ses vassaux avec le peu de scrupule d'un homme qui sentait que ces domaines allaient d'un jour à l'autre lui échapper.
La vacance du siège de Cantorbéry durait déjà depuis quatre ans, lorsque Guillaume se rendit à une assemblée chez le comte de Chester. Suivant l'usage établi après la conquête, il y avait chaque année une réunion des grands et des prélats pour délibérer sur les intérêts généraiLx. L'assemblée supplia le roi de désigner un archevêque. La vacance indéfinie de l'archevêché, dont le titulaire était primat de toute l'Angleterre, créait une foule de difficultés d'administration. Le roi répondit avec violence qu'il n'avait pas besoin d'un archevêque et qu'il n'en ferait qu'à sa tète.
bk SAINT ANSELME.
Sur ces entrefaites, l'abbé Anselme vînt à Londres pour visiter un couvent dépendant de Fabbaye du Bec. Dès que sa présence fut connue, la rumeur publique le désigna comme le successeur naturel de Lanfranc. On lit de nouveaux efforts auprès du roi. On lui proposa de nommer Anselme. Le roi refusa avec sa hauteur et sa violence ordinaires ; mais presque aussitôt il tombait gravement malade.
Cet accident le fit réfléchir. Il pensa qu'il serait dangereux de mourir ayant entre ses mains les biens de l'Église. Il se décida à nommer Anselme archevêque de Cantorbéry.
Restait à obtenir le consentement de celui-ci. Ce n'était pas le plus facile. Il lit une résistance obstinée ; il fallut presque employer la violence pour en venir à bout. En vain, il fit connaître au roi les conditions sévères que sa conscience l'obligerait à poser. Le roi avait pris son parti. Il dut obéir.
Anselme fut sacré archevêque en 1093 par l'évêque de Londres, et reçut l'investiture du roi par la crosse et l'anneau. Il ne connaissait pas alors la grande lutte commencée à ce sujet par le pape Grégoire VII contre les empereurs d'Allemagne. Il suivait de bonne foi Tusage adopté pour l'investiture de son prédécesseur.
AvecTévêché commencent les grandes tribulations de notre saint. Prêtre humble et pacifique, conciliant quelquefois avec imprudence, mais inébranlable quand sa conscience était enjeu, il va se trouver engagé, malgré lui, dans une lutte qui durera presque jusqu'à sa mort.
Il est assez de mode aujourd'hui, parmi les catholiques, de regretter ces temps du moyen âge où la foi était générale et où les populations étaient soumises en tout à l'Église. Il est certain que nous avons tristement perdu à ce point de vue. Mais il ne faut pas croire que jamais Notre-Seigneur ait laissé son Église sans lutte et sans souflfrances. Sa vie, comme celle du Sauveur, doit être jusqu'à la fin une longue passion. Toujours sera vrai pour elle le mot de saint Paul : frappée, mais non jusqu'à être tuée.
Au moyen âge, la croyance à l'autorité de l'Église et l'observation de ses pratiques étaient générales. Mais quelle grossièreté dans les mœurs ! Quel débordement de passions, que l'on condamnait sans doute, mais qui n'en avaient pas moins leurs conséquences désastreuses! Quel relâchement parmi les moines d'une foule de couvents! Quels désordres parmi ces prêtres qui répondaient à Grégoire VII qu'ils aimaient mieux quitter le sacerdoce que le mariage! Surtout quelles luttes terribles et quelquefois sanglantes avec des princes fantasques, avares, cruels, ne connaissant que leur bon plaisir! Plus d'un évêque, plus d'un pape y laissèrent la vie. On se rappelle l'exclamation douloureuse du grand pape Grégoire VII, mourant chassé de Rome par la soldatesque allemande : « J'ai aimé la jus-
tice et j'ai haï Tiniquité, voilà pourquoi je meurs en exil! »
Saint Anselme allait connaître toutes ces amertumes.
Sa première querelle avec le roi fut pour une question d'argent. Guillaume le Roux lui avait fait dire qu'il exigeait un don pour sa nomination à l'archevêché. Le saint prélat ne voulait pas d'abord y consentir; il y voyait un acte de simonie. Sur les représentations de la plupart de ses collègues, il se ravisa cependant. Il offrit au roi cinq cents livres. Le roi, qui comptait sur une somme considérable, lui tourna le dos, Anselme reprit son présent qu'il avait offert à contre-cœur et ne voulut jamais entendre parler d'un don plus considérable. Il jugeait avec raison que ses vassaux avaient été suffisamment exploités par le roi pendant la vacance du siège et qu'il ne pouvait, sans les réduire à la misère, en obtenir davantage.
Le roi fut profondément irrité de la résistance d'Anselme et ne la lui pardonna jamais.
Ce fut bien pis quand, poussé par sa conscience, l'archevêque vint demander au roi, comme il l'en avait prévenu d'ailleurs, la restitution des biens de l'Église que la couronne s'était appropriés. Le roi refusa avec hauteur et dès lors il fut décidé à se débarrasser du prélat.
L'opposition du roi ne tenait pas seulement à son caractère violent et emporté. Il avait un système dont son père, Guillaume le Conquérant, lui avait tracé les grandes lignes. Les instructions du fondateur de la monarchie contenaient ces recommandations très nettes :
point de pape, point de concile, point de peines canoniques sans l'ordre du roi. C'était, comme on le voit, la constitution d'une Église nationale. Lanfranc, avec sa souplesse d'italien, avait trouvé moyen de se conformer à ce programme, sans se brouiller ouvertement avec le pape. Mais Anselme ne savait pas s'arranger avec sa conscience. 11 suivait droit où elle le menait. Les tendances si opposées du roi et de l'archevêque rendaient une crise inévitable.
A ce moment la papauté ne jouissait pas de la paix plus que les églises particulières. Victor III avait succédé à Grégoire VII, mais il ne pouvait entrer à Rome qui était occupée par l'antipape Guibert. Victor III, après un court règne, fut remplacé par Urbain IL Presque en même temps,. Guibert avait pour successeur un individu prenant le nom de Clément, appuyé, comme le précédent antipape, par les armées de l'Empire.
Anselme était convaincu qu'Urbain était le pape légitime et l'histoire a ratifié son jugement. Il s'agissait alors pour lui de demander le pallium, insigne de la primauté de l'archevêque de Cantorbéry. Anselme vint exprimer au roi l'intention de demander cette faveur au pape : « A quel pape? » dit le roi, Anselme répondit qu'il ne connaissait qu'un pape légitime, le pape Urbain II, élu canoniqucment. Le roi déclara qu'il ne voulait avoir aucune affaire avec Urbain. Alors Anselme demanda un concile national pour décider la question d'obédience entre les deux prétendants. Le roi refusa encore. S'il lui avait convenu de rester pendant quatre
ans sans archevêque, il lui convenait encore plus de rester indéfiniment sans pape certain.
Bientôt cependant il se ravisa, et, sans doute sur le conseil de quelques évêques, il permit la réunion d'un synode général, composé des évêques et des grands. Son but secret était de faire destituer Anselme.
Le synode s'ouvrit. Anselme prit la parole et exposa les raisons qui militaient pour la légitimité du pape Urbain II. Mais les évêques, qui connaissaient les volontés du roi, n'osaient le suivre. Le roi parla ensuite contre Tarchevêque et demanda sa déposition. Chose singulière et qui s'est reproduite plusieurs fois dans l'histoire de l'Église, ce furent les laïques qui défendirent les intérêts de la religion, en présence d'évêques trop lâches devant les menaces du pouvoir civil. Plusieurs grands du royaume encouragèrent directement Anselme et tous refusèrent de consentir à sa déposition.
Anselme toutefois restait bien inquiet. Sa conscience était troublée ; il ne voyait plus clairement son devoir. Il demanda au roi un délai pour consulter. Le roi, n'ayant pu obtenir ce qu'il voulait, le lui accorda. Anselme en profita pour écrire au pape. En même temps, il sollicitait les conseils de l'archevêque de Lyon.
Celui-ci était le cardinal Hugues, un des principaux personnages de l'Église. Ami de Grégoire VII, il avait été désigné par le grand pape comme un de ses successeurs possibles. Son siège était d'ailleurs considéré comme ayant une primauté d'hoiineur sur tout l'Occident de l'Europe.
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Nul ne pouvait être plus en état de fortifier la conscience de l'archevêque de Cantorbéry dans la lutte où il était engagé.
En réponse à la lettre d'Anselme, le pape envoya un légat, Gauthier, évêque d'Albano, avec le pallium destiné à l'archevêque. Mais cette mission en couvrait une autre. Le pape tenait avant tout à assurer la reconnaissance de son élection par l'épiscopat anglais. Le légat vit donc le roi. Tout en refusant de déposer Ansebne, il montra les dispositions les plus conciliantes. Il alla même jusqu'à laisser le pallium à la disposition du prince. Mais en même temps, il mettait saint Anselme au courant de la querelle des investitures et lui reprochait de s'être laissé investir par la crosse et l'anneau.
Anselme ne comprenait rien à toutes ces finesses de la politique. Il allait tout droit son chemin. Aussi refusat-il de recevoir le pallium des mains du roi. Pour en finir, on convint que le roi mettrait le pallium sur l'autel et que l'archevêque l'y prendrait.
C'était au fond ce que voulait le légat. Il n'avait manœuvré que pour gagner le roi à la cause du pape Urbain II. Le pape fut reconnu en Angleterre. Mais toute la mauvaise humeur du roi retomba sur Anselme.
Celui-ci n'en avait cure. Il savait maintenant son devoir, il l'accomplissait strictement. Par suite, chaque élection nouvelle était l'occasion d'une crise , l'archevêque ne consacrant pas un évêque sans lui enjoindre de refuser l'investiture du roi.
Les choses en vinrent au point qu'Anselme demanda la permission d'aller à Rome, prendre de nouvelles instructions. Le roi ne demandait pas mieux que de le voir s'éloigner. Néanmoins, il refusait. Il espérait mettre l'archevêque dans son tort. Anselme ayant déclaré à la fin qu'il était indispensable pour lui de faire un voyage sur le continent, le roi lui dit de se rendre à Douvres où il trouverait une personne chargée de lui communiquer ses ordres. Il trouva en eflfet à Douvres un des confidents (Je Guillaume le Roux. Celui-ci le laissa partir, mais il fit fouiller le bateau et les bagages du prélat pour s'assurer qu'il n'emportait pas le trésor de l'Église. Anselme, débarqué en France, se rendit d'abord à l'abbaye de Saint-Bertin. Là, il apprit que le roi lui défendait de rentrer en Angleterre et avait fait saisir les biens de l'archevêché.
Notre saint, que nous avons vu si craintif des honneurs terrestres, eût été presque heureux des rigueurs de Guillaume le Roux, s'il n'eût eu la pensée du malheureux état de son clergé et de ses vassaux. Il continua son voyage, séjourna quelque temps à l'abbaye de Cluny, puis à Lyon. Là, il fut avisé que la traversée des Alpes était très dangereuse, vu le grand nombre de coupeurs de bourses qui y opéraient, 11 dut se déguiser et partit avec deux religieux sous un costume d'em-
prunt. Quand il reçut l'hospitalité chez les moines de Caspera, il les entendit raconter que les brigands s'étaient préparés à s'emparer de l'archevêque de Cantorbéry qui devait être d'une bonne rançon, mais que celui-ci était resté à Lyon.
Anselme arriva sans malheur à Rome. Il fut admirablement reçu. La réputation de sa science et de sa sainteté l'avait précédé. Le Saint Père l'accueillit avec toutes sortes d'attentions et d'honneurs, et le fit asseoir visà-vis de lui.
Urbain II, néanmoins, ne se hâtait pas de rendre justice à l'archevêque. Il était enchanté d'avoir auprès de lui un homme d'une érudition aussi profonde, et n'était pas pressé de le renvoyer à son troupeau.
En attendant, Anselme s'établit dans un petit village voisin de Rome, nonmié aujourd'hui Schiavi. On assure qu'il y fit jaillir miraculeusement une source que l'on voyait encore au xv* siècle. Tous les miracles qu'il fit, furent des actes de bonté. Voyait-il une misère, il était pris d'un grand désir de la secourir et ce désir montait jusqu'au cœur de Dieu.
Dans cette solitude tranquille, il reprit avec délices ses chères études. C'est à Schiavi qu'il termina le Cur Deus homo dédié à Boson.
Le pape venait précisément de convoquer à Bari un concile pour l'extinction du schisme grec. Les Grecs étaient toujours prêts à se réconcilier, quand ils avaient besoin de l'Occident. Or, à ce mome^t (1098), les croisés étaient aux prises avec leurs implacables ennemis, les
Turcs seldjoucides. Il fallait montrer quelque bonne volonté. Le pape voulut emmener Anselme, dont il connaissait le profond traité De fide Trinitalis dirigé contre Roscelin. Anselme siégea en effet parmi les Pères du concile. Il observait et écoutait, quand le pape, se tournant vers lui, Tinterpella : « Archevêque Anselme, pourquoi ne parlez-vous pas? vous auriez tant d'excellentes choses à nous dire. » Ainsi provoqué, Anselme obéit. Il prononça un discours qui ravit toute rassemblée, et dont il a fait plus tard le fond de son livre De processione Spiritus sanctù
Cependant le pape ne prenait aucune décision à son égard. Il craignait le mécontentement du roi, et ne voulait pas de lutte avec les puissances temporelles, en un moment où leur concours était si nécessaire pour le succès de la grande entreprise des croisades dont il avait été Thabile et heureux promoteur. Il mourut avant de connaître le résultat final de ses efforts, la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon (1099).
Son successeur Pascal II était encore plus porté à la conciliation. Mais un jour, dans un synode tenu à Latran, Reinger, évêque de Lucques, prenant la parole, signala à tous ses collègues la faiblesse de Pascal, et montrant Anselme aux assistants, il déclara qu'il était honteux de voir un tel archevêque si longtemps privé de son siège. Alors Pascal II se décida et excommunia Guillaume le Roux. Presque en même temps celui-ci mourait, laissant le trône à son frère puîné Henri P^, qui rappela Anselme à Cantorbéry.
Henri était le troisième fils de Guillaume le Conquérant. Il n'était point violent et cruel, comme son frère aîné, encore moins insouciant et prodigue, comme le cadet du dernier roi, Robert, qui avait eu pour sa part le duché de Normandie. Mais il était actif, habile et ambitieux. Il préférait les moyens détournés et plus doux en apparence ; toutefois rien ne pouvait le détourner du but qu'il s'était une fois fixé. Guillaume le Conquérant, qui connaissait bien son dernier fils, ne lui avait donné qu'une somme d'argent ; mais il lui avait prédit qu'il serait un jour plus puissant que ses frères. La prédiction allait s'accomplir.
Tandis que Robert hésitait, Henri accourait à Londres et se faisait reconnaître roi d'Angleterre par les hauts, barons. Robert fut extrêmement blessé. Il déclara même la guerre à son frère. Mais la partie était perdue. Henri se contenta de sourire de cette impuissante colère.
Plus tard seulement, après avoir bien assuré sa domination en Angleterre, il aUa attaquer Robert dans ses propres domaines et s'empara de la Normandie à la suite de la brillante victoire de Tinchebray (1106). 11 n'aimait pas la guerre par goût, mais il savait la faire.
Quant à ses droits royaux, il avait des prétentions
tout aussi absolues que son frère aîné. Anselme ne devait pas tarder à l'éprouver.
Cependant les premiers rapports furent agréables. Le roi fit à l'archevêque un accueil tout bienveillant. Saint Anselme en profita pour le réconcilier avec son frère de Normandie. Le moment de la vengeance n'était pas encore venu; Henri se laissa faire.
Anselme rendit au roi un service d'un autre genre. Ce prince avait remarqué une belle et noble jeune fille, nommée Edith. Il avait été frappé de sa beauté et plus encore, sans doute, du fait qu'étant issue des rois anglosaxons, il se donnait, en l'épousant, un caractère de légitimité vis-à-vis du peuple anglais. Edith était dans un couvent; il la fit enlever et la prit pour femme. Le cas semblait grave : oser détourner de ses devoirs une vierge consacrée à Dieu ! Anselme s'entremit pour éclaircir cette situation scabreuse. Dans l'enquête qui fut ouverte, l'abbesse déclara que cette jeune fille ne lui avait pas été confiée par ses parents pour en faire une religieuse, qu'elle n'avait d'ailleurs jamais fait de vœux. Anselme put donc se prêter au désir du roi et consacra son union avec la fille des anciens rois saxons. Edith, élevée sur le trône, prit le nom de Mathilde et co;nserva toujours une affectueuse vénération pour saint Anselme.
Mais déjà les difficultés commençaient. Nouveau suzerain, le roi Henri prétendait donner une nouvelle investiture à ses vassaux et par conséquent à l'archevêque de Cantorbéry. Celui-ci, qui connaissait désor-
mais les intentions des Souverains Pontifes, s'y refusa. Henri essaya inutilement de vaincre cette résistance à se prêter à une formalité qui n'avait fait aucune difficulté vis-à-vis de son prédécesseur. Il fut enfin convenu qu'Anselme demanderait à Rome de nouvelles instructions. Le caractère doux et conciliant du saint prélat se prêta à cette démarche, bien qu'il en connût d'avance le résultat certain. En effet, la réponse de Pascal II fut défavorable et maintint la défense de Grégoire VII d'accepter l'investiture de la part des laïques.
Le roi n'était point satisfait, mais il dissimulait. Il prétendit que le pape n'avait pas bien compris la question, qu'Anselme la lui avait mal expliquée. Il voulut envoyer lui-même à Rome une mission chargée d'éclaircir les véritables intentions du Saint-Siège. Anselme envoya de son côté un délégué. Qu 'arriva- t-il? Le délégué de l'archevêque revint avec une lettre confirmant la première. Mais les envoyés du roi prétendirent que cette lettre n'exprimait pas les vraies intentions du pape, que celui-ci, dans la conversation qu'ils avaient eue avec lui, s'était montré infiniment plus accommodant. Les envoyés avaient-ils interprété à leur convenance quelques paroles bienveillantes du pape , ou le Saint-Père que , dans d'autres circonstances, nous ayons trouvé assez faible, s'était-il laissé circonvenir par leurs protestations? Toujours est-il que la question, selon le vœu secret du roi, devenait de plus en plus obscure.
Anselme, toujours ferme dans son devoir, réunit un
concile à Londres. Il lut devant les évêques assemblés la lettre qu'il avait reçue de Rome. L'efifet fût tel que plusieurs renvoyèrent au roi la crosse par laquelle ils avaient été investis. Mais le roi ne voulait pas se laisser convaincre, et Tarchevêque, dans sa simplicité, offrit d'aller lui-môme à Rome.
Le roi y consentit. Anselme partit ; maïs dès son arrivée à Rome, il trouva un confident du roi, Guillaume de Warlewast. Celui-ci fit tout ce qu'il put pour modifier les intentions du pape. Le Souverain Pontife ne se laissa pas ébranler. Il confirma ses ordres à Anselme et le renvoya en Angleterre. Mais à son passage à Lyon, l'archevêque retrouva le même Guillaume de Warlewast, qui lui intima Tordre d'y rester et le prévint que tous ses biens étaient séquestrés.
Par là, il apparut clairement que le roi ne cherchait pas à connaître les vraies intentions du pape, mais à le faire entrer dans ses desseins.
Le pape répondit à la décision du roi par une sentence d'excommunication.
Anselme resta longtemps à Lyon; mais cette situation finit par fatiguer tout le monde. L'archevêque recevait des lettres désolantes de son diocèse, où tout était en désordre depuis son absence. Il résolut enfin, puisque l'Angleterre lui était fermée, de se rapprocher du moins de ses administrés. Il se sentait d'ailleurs malade de tant de fatigues et d'émotions. Il vint résider au Bec, dans son ancienne abbaye. Le roi, de son côté, consentit à une entrevue à Laigle. Là, on convint d'envoyer
une nouvelle ambassade à Rome. Le pape, satisfait de cette démarche, consentit, sans approuver ce qui s'était passé, à lever l'excommunication. Le roi, de son côté, laissa Anselme rentrer dans son diocèse et lui rendit ses biens. Après de longues négociations, le pape admit que les évêques fissent hommage au roi pour le temporel et le roi renonça à l'investiture par la crosse et Tanneau. Ce régime, qui donnait satisfaction à tous les intérêts essentiels, fut peu à peu admis dans toute la catholicité. C'est la gloire de saint Anselme de l'avoir fait appliquer pour la première fois en Angleterre.
VU
Notre saint était né pour aimer la paix et ne l'obtenir jamais. A peine était-il rentré dans son diocèse et avaitil pu remettre un peu d'ordre dans les affaires de l'Église d'Angleterre, qu'il lui survenait un nouveau déboire. L'archevêque d'York refusait de reconnaître la suprématie de l'archevêque de Cantorbéry. L'affaire fut portée à Rome et le pape donna raison à saint Anselme. Mais celui-ci n'eut pas la satisfaction de connaître ce succès. Il était mort avant que la réponse de Rome arrivât.
Depuis quelque temps il se traînait. Il n'avait plus de force que la volonté d'accomplir ses devoirs. Son estomac s'était affadi ; il se plaignait de ne pouvoir plus manger. Un jour enfin, tout effort devint impossible;
il fallut s'aliter. Comme à tous les intervalles de tranquillité, il s'était remis au travail. Il méditait un traité sur l'origine de l'àme, qui eût été bien précieux, car ce que nous connaissons le moins de ses opinions philosophiques, c'est sa psychologie. Il ne put qu'exprimer dans ses derniers moments le regret de ne pas avoir réalisé cet ouvrage. Il rendit son âme à Dieu au milieu des moines du couvent fondé par lui à Cantorbéry ( 1 109) . Ame vraiment pure, vraiment sainte, d'une hauteur de méditation incomparable et qui eût égalé saint Augustin, s'il fût né dans des circonstances plus heureuses. Homme simple et droit, chez qui la droiture même était devenue une force et qui mérite plus que personne ce grand éloge que l'Église fait de saint Martin : Bienheureux pontife qui ne craignait point le pouvoir du prince, beatum pontificem qui non formidabat imperii principatuml Ce sont ces évêques-là qui ont sauvé l'Église de la servitude et l'Europe de la barbarie. Ce sont de tels évoques qui arracheront la France aux étreintes de l'impiété et de l'anarchie.