‹ Saint AnselmeChapitre 16 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les chapitres qui précèdent ont fait suffisamment connaître au lecteur saint Anselme et son siècle. Toutefois, avant d'exposer par le détail ses opinions philosophiques, nous croyons utile d'établir la bibliographie de ce grand docteur.

Ce travail a été fait très consciencieusement par Dom Gerberon, bénédictin, dans l'édition qu'il a donnée des œuvres de saint Anselme K Nous n'aurons qu'à nous y référer.

Le premier ouvrage de saint Anselme et l'un des plus solides fondements de sa réputation, fut le Monologium^ sorte de soliloque ou de méditation solitaire sur l'existence et les attributs de Dieu.

1. L'édition de Gerberon a été publiée à Paris en 1675. Elle a été réimprimée après sa mort par Montalant, Paris, 1721. On la trouve également reproduite dans la collection de Migne, Patrologie latine, t. CLVllI-CLIX.

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Il était prieur quand il fit cet essai. Les moines, admirant la vigueur de son raisonnement philosophique, lui avaient demandé une étude où les vérités fondamentales de la foi fussent établies par la raison seule, sans aucun recours à l'autorité des livres saints. Ce souci montrait combien la raison éveillée commençait déjà à sentir sa force. Sans doute, on ne voulait pas opposer la raison à la foi, saint Anselme n'eût jamais admis cette idée. Mais la foi supposée, on voulait s'en rendre compte, fides qitœrens intellectum. On voulait savoir pourquoi on croyait et ce que l'on pouvait comprendre de ce qui était cru.

C'est à ce désir que saint Anselme voulut donner satisfaction. Le choix de son sujet était d'ailleurs excellent, puisque l'existence de Dieu, outre qu'elle est le premier fondement de la foi, est en même temps la conclusion dernière de la raison en face de Tordre et de l'harmonie du monde.

Le traité de saint Anselme, par l'élévation des idées, par la vigueur du raisonnement, par la précision de la doctrine, a fait et fera l'admiration des siècles.

Les amis de saint Anselme s'arrachaient le Monologium qui devint bientôt célèbre dans toute la chrétienté. Seul, l'auteur n'était pas satisfait. Il avait sans doute remarcjué que plusieurs de ses moines avaient peine à s'élever à des raisonnements si métaphysiques.

Que serait-ce de ceux qui n'avaient aucune instruction? Il voulafit trouver un argument bref, facile, résumable en quelques mots, à la portée de tout esprit même ordinaire. Cette pensée le poursuivait; elle devint une véritable obsession.

Le mieux est quelquefois l'ennemi du bien.

Un matin, une lumière surgit tout à coup dans son esprit. Il crut tenir sa démonstration. Il en remercia Dieu et, pour ne pas la livrer aux incertitudes de sa mémoire, il l'écrivit séance tenante et la confia à un de ses moines. Voyez le malheur! Quelques jours plus tard, il réclama son manuscrit, le moine ne put arriver à le retrouver.

Très contrarié, il se remit à l'ouvrage et confia cette seconde rédaction à un autre moine. Bientôt après, on retrouvait cette nouvelle copie déchirée en petits fragments par une main inconnue.

Pour le coup, il n'y avait plus à douter, le diable se mêlait de Fafifaire. Il avait tellement peur du redoutable métaphysicien qu'il voulait par tous les moyens supprimer son argument.

Telle fut du moins l'opinion qui régna parmi les frères.

Le diable avait vraiment tort de s'effrayer de si peu. On lui a porté des coups plus terribles.

Anselme se remit une troisième fois à l'ouvrage, in nomine domini, et enfanta ce court opuscule que nous possédons aujourd'hui et auquel il donna le nom de Proslogium^ autrement, allocution à Dieu.

En dehors de Fabbaye du Bec, le Prosloghim ne fut pas accueilli avec la même faveur que le Monologium. Beaucoup d'esprits sentirent de suite un défaut dans l'argument . Gaunilon se fit l'interprète de ce sentiment. Il rédigea une réponse intitulée : Défense de Finsensé, liber pro insipiente. Saint Anselme avait appelé insensé, insipienSy celui qui nie l'existence de Dieu.

Ce Gaunilon n'était pas un moine quelconque. C'était un fils du vicomte de Tours. Après s'être marié, il avait perdu sa femme et était entré dans les ordres. 11 fut quelque temps trésorier de l'église Saint-Martin de Tours. Puis il se décida à prendre l'habit dans le monastère de Noirmoutiers dont sa famille était bienfaitrice. C'était un homme mùr, d'une instruction complète pour le temps et que son opuscule révèle comme un fin logicien. Il n'y mit du reste aucune passion; tout en combattant l'argument, il se déclarait sincère admirateur des talents de saint Anselme.

Nous examinerons ailleurs sa réponse . Pour le moment , nous devons constater seulement qu'elle est incomplète. La culture philosophique n'était pas encore assez développée à cette époque, pour que l'on pût indiquer avec une parfaite exactitude les côtés faibles de l'argument.

C'est ce qui permit à saint Anselme d'opposer à son contradicteur cette belle réponse qu'il intitula : Liber apologeticusadinsipientem. Cette réponse restera comme

un modèle de discussion élevée et sereine, autant qu'élégante. Mais peut-être fait-elle apparaître encore davantage la préoccupation qui dissimulait à ce grand esprit le vice de son argumentation.

Remarquons à ce propos que le latin de ces écrivains du XI® siècle, sans être purement classique, était cependant une langue plus élégante, plus souple et plus littéraire que le latin précis, nerveux, mais un peu raide , qui fut en usage au xiii* siècle.

Ce fut très probablement aussi pendant son priorat, que saint Anselme écrivit quelques dialogues dont ses biographes ne trouvent pas de date certaine : sur la vérité, De Veritate^ sur la chute des mauvais anges. De casu diaboli, sur le libre arbitre. De libero arbitrio^ enfin le De GrammaiicOy titre qu'il faut traduire par cette périphrase : du sens objectif du mot grammairien. Tous ces traités semblent des résumés de discussions qu'il avait eues avec ses moines et qu'il avait reproduites par écrit pour leur instruction.

Pendant sa prélature, comme abbé du Bec, saint Anselme parait s'être occupé principalement du mystère de la sainte Trinité. Ce qui attira son attention sur ces

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hautes spéculations, ce fut Fhérésie de Roscelin condamnée au concile de Soissons en 1092.

Il est d'usage de représenter saint Anselme comme le champion du réalisme contre le nominalisme de Roscelin. Ce point de vue n'est pas parfaitement exact. Nous examinerons plus tard en quel sens et à quel degré saint Anselme fut réaliste. Il faudra tenir compte dans cette question du peu d'exactitude qu'avait alors la langue philosophique. En fait, nous ne voyons nulle part saint Anselme traiter directement ce sujet. D'ailleurs, il n'aimait pas les controverses et ne nommait jamais ceux dont il ne partageait pas les idées.

Tant que Roscelin ne s'occupa que de la question des universaux, saint Anselme ne parut faire aucime attention à ses théories. Mais quand le chanoine de Compiègne, qui fut aussi, paralt-il, chanoine de Besançon, s'attacjua au mystère de la sainte Trinité, saint Anselme fut d'autant plus obligé de s'en occuper, que Roscelin se réclamait de son autorité et de celle de Lanfranc; ce qui suppose, soit dit en passant, que ceux-ci ne l'avaient pas ouvertement combattu sur le terrain philosophique.

Malheureusement saint Anselme avait donné prise.

Roscelin enseignait que la sainte Trinité est formée par trois personnes substantiellement distinctes, qui n'ont de commun que leur haute excellence, la puissance et la volonté.

Or il se trouvait précisément que, dans le Monolo" gium ^, saint Anselme avait accepté le mot substantia

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