‹ Saint AnselmeChapitre 18 sur 96 · Lib. II, ep · texte numérisé non relu

Lib. II, ep

76 SAurr anselme.

La thèse de Faventureux chanoine fut repoussée à Funanimité. Il parait toutefois qu'il ne se soumit pas, au moins définitivement, malgré les conseils prudents de son protecteur, Yves, évêque de Chartres. Nous le voyons en effet condamné de nouveau au concile de Reims en 1096. A la suite de cette seconde sentence, il fut chassé de France et se réfugia en Angleterre où il se distingua, dit-on, par une violence scandaleuse de langage.

Il est bien évident que sa condamnation eut pour motif son erreur sur la sainte Trinité et nullement ses opinions nominalistes. Il les avait enseignées librement à Chartres, puis à Paris, où Fentendit son disciple Abélard, plus grand et plus célèbre que lui. On ne s'en préoccupa point jusqu'au jour où il se risqua sur le terrain de la théologie.

Sa condamnation toutefois fit le plus grand tort à ses théories philosophiques, que l'on regarda comme la cause première de son hérésie.

C'est vers cette époque, un peu avant son élévation à Farchevêché de Cantorbéry, que saint Anselme rédigea son traité De fide Trinitatis. Par cette exposition publique de sa foi, il voulut se laver complètement du reproche qu'il avait encouru. Il eut soin d'y expliquer nettement qu'en latin le mot substantia ne doit s'entendre que de la nature divine elle-même, tandis que, chez les Grecs, il s'entend des personnes ^.

1. Sicut dicimus nos de Deo substantiam unam très personas, ita illi

Les mêmes circonstances le conduisirent à s'occuper aussi de Imcamation du Verbe divin, car Roscelin avait soutenu que Tincamation n'est possible que si les trois personnes divines sont substantiellement différentes. De là le traité De incamatione Verbi, qui, dans l'édition de Gerberon, fait corps avec le précédent.

D'autres donnent ce titre à une lettre que le saint docteur écrivit sur le même sujet à l'évêque Yves de Chartres.

Une fois son attention appelée sur ces mystères, saint Anselme en compléta l'étude par son essai De conceptu virginali. Cet essai ne traite pas, comme on pourrait le croire, de l'immaculée conception de la Vierge, mais de la conception de l'Homme-Dieu, né d'une vierge.

Enfin saint Anselme rechercha le motif qui rendait l'incarnation nécessaire, dans son traité Cur Deus homo, ouvrage admirable que nous l'avons vu terminer à

dicunt unani essentiam très substantias, idipsum ibi per substantiam, quod nos per personam significantes. (De fide Trinitatis,9,)

Rome et qui eut de son temps une popularité au moins égale à celle du Monologium.

Le concile de Bari, ainsi que nous l'avons marqué au chapitre précédent, inspira à notre docteur un traité spécial sur le Saint-Esprit, De processione Spiritus sancti.

Tous ces ouvrages sont, comme on le voit, surtout théologiques. On y peut trouver cependant certaines indications sur les tendances philosophiques de l'auteur.

Comme archevêque de Cantorbéry, notre saint eut une controverse courtoise, mais prolongée, avec Valéran, évêque de Nauembourg en Saxe. Ce prélat s'était laissé gagner par les idées des Grecs, qui blâment Fusage du pain azyme dans la célébration de la messe. Valéran niait aussi la diversité essentielle de plusieurs sacrements.

Saint Anselme lui répondit dans une courte missive. De azymo, et une autre. De sacramentorum diversitate (1102). Il eut le bonheur de ramener Valéran à la saine doctrine.

Enfin, quand il rentra en Angleterre, après sa réconci-

liation avec le roi Henri P', il revint à ses premières études philosophico-théologiques. C'est alors qu'il composa le traité De concordia prœscientise et prœdestinationis nec non et gratiœ Dei cum libero arbitrio (1109), sur les questions si difficiles de la grâce et de la prédestination. On a aussi de la même époque deux essais très courts, Tun sur la volonté en général, De voluntate, l'autre sur la volonté de Dieu, De voluntate Dei. La mort le surprit au moment où il préparait un traité sur l'origine de l'âme humaine.

Telle fut l'œuvre de ce grand docteur. Elle n'égale pas sans doute en étendue les travaux des scolastiques du xiu® siècle, qui ont donné, pour la plupart, plusieurs in-folio de forte dimension. Mais elle est remarquable par l'excellence de la doctrine, la vigueur de l'argumentation et l'élévation de la pensée. Né au xiii® siècle, saint Anselme eût égalé les plus grands maîtres. Mais, à son époque, la langue philosophique n'était pas encore assez mûre. De plus, le temps que les philosophes du XIII® siècle, la plupart religieux, pouvaient consacrer à l'étude, était absorbé pour saint Anselme par les nécessités de la lutte, où il se trouvait ihêlé, entre le sacerdoce et l'empire.

On doit d'ailleurs ajouter à ces écrits pour connaître l'homme tout entier, le grand nombre de lettres qu'il a laissées et que dom Gerberon a réunies en quatre livres.

Le premier livre contient les lettres écrites par saint Anselme avant d'être abbé. Elles sont au nombre de cent. Le second livre contient les lettres, au nombre de cent cinquante, qu'il a écrites pendant Texercice de ses fonctions abbatiales. Les cent quatre-vingts lettres du troisième livre se rapportent au temps de son épiscopat. Cent quarante lettres inédites et retrouvées par Gerberon, forment le quatrième livre. On rencontre dans ce recueil des lettres à tous les grands personnages du temps : au pape, au roi Henri P', à la reine Mathilde, à la comtesse Ida de Boulogne mère de Godefroy de Bouillon, à Clémence comtesse de Flandre, à Lanfranc, à ses religieux du Bec, à Hugues de Goiu*nay, à Gislebert, à GuiUaume de Montfort son successeur dans le gouvernement abbatial, à Richard de Bienfaite, à Murierdach roi d'Irlande, à Hacon comte des Orcades, à Humbert II comte de Savoie, à Beaudoin I" roi de Jérusalem, à Aleu archevêque de Lund en Suède, à la comtesse Mathilde de Toscane, etc., etc.

Si Ton ajoute encore 21 méditations, 75 discours et 16 homélies, dans lesqueUes on peut trouver divers renseignements sur les vues philosophiques de notre grand docteur, on devra convenir que saint Anselme a laissé un bagage littéraire et scientifique fort important et très digne de l'attention de la postérité.

XIU Beaucoup d'auteurs se sont occupés de saint Anselme

depuis le xi® siècle, surtout du Monologium et du Proslogium. Les opinions émises par les principaux d'entre eux seront indiquées en temps et lieu. Mais nous croyons qu'il y a eu très peu de travaux d'ensemble sur la philosophie du docteur du Bec.

Parmi les auteurs contemporains qui ont essayé une revue générale des opinions de saint Anselme, nous citerons Hasse, professeur de théologie à Bonn, Hoerne de Leipsig et Van Weddingen, aumônier de la cour de Belgique.

L'ouvrage de Hoerne *, couronné par la faculté de théologie de Leipzig, est surtout conçu au point de vue théologique.

Celui de Hasse - comprend deux parties : une vie de saint Anselme et une exposition de sa doctrine. Le point de vue critique est peu développé.

L'ouvrage de Van Weddingen ^ est beaucoup plus complet et plus important. Il a été couronné par l'académie royale de Belgique et il méritait certainement cette haute récompense. Ce livre contient une étude très impartiale des doctrines de saint Anselme. L'auteur se montre très informé de toutes les recherches de la critique moderne.

On peut lui reprocher la surabondance des détails

1. Anselmi Cantvariensifi philosophia cum aliorum illius œtatis decretis comparatur, ejusdemque de satisfactione doctrina dijudicatur^ Leipzig, 1867.

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