CHAPITRE VI
Saint Anselme, nous l'avons vu, n'a point laissé de traité spécial de psychologie. On ne trouve donc nulle part dans ses écrits une théorie systématique de la connaissance. Il n'a touché à ce sujet qu'incidemment et pour éclairer d'autres problèmes.
Par suite, l'exposé c^e ses opinions sur cette matière sera nécessairement incomplet. Nous serons obligés souvent d'induire sa manière de voir des rares renseignements que nous possédons, sans y rencontrer la solution de plusieurs questions très intéressantes.
Cependant, nous avons cru opportun de commencer l'examen de la philosophie du saint docteur par l'étude de la connaissance. Ce n'est pas que nous partagions l'opinion, très répandue aujourd'hui, d'après laquelle cette étude serait le fondement nécessaire de la philosophie, ou même serait toute la philosophie. Mais on ne saurait disconvenir qu'une bonne théorie de l'intelligence ne soit d'une importance considérable et ne jette une vive lumière sur une foule de difficultés. D'ailleurs, nous voudrions écarter tout d'abord quelques préjugés
fâcheux contre la philosophie du moyen âge, notamment l'accusation produite par Reid et répétée par toute Fécole de Cousin, d'avoir enseigné la théorie bizarre des idées ou images intermédiaires. Hauréau a particulièrement désigné saint Anselme comme un des principaux propagateurs de cette doctrine ^. Nous espérons montrer que Reid et ses successejirs ont compris à faux le sens de la thèse scolastique et que ni saint Augustin, ni saint Anselme, ni saint Thomas n'ont admis cette prétendue nécessité d'un intermédiaire entre Tacte de connaissance et l'objet.
Chacun sait que la connaissance humaine s'exerce par deux facultés : les sens 'et l'intelligence. Cette dualité est reconnue par tous, alors même que certaines écoles cherchent à l'atténuer. Elle est évidente dans les cas extrêmes. La méditation du philosophe est tout autre chose que la vue des couleurs ou l'audition des sons. Le théorème du géomètre est bien différent du sentiment de résistance, base sensible de la notion d'étendue corporelle.
Il n'est pas douteux que saint Anselme admit cette distinction et qu'il l'admît dans le sens le plus absolu, c'est-à-dire qu'il considérât les deux facultés sensibles et intellectuelles comme deux principes réellement