‹ Saint AnselmeChapitre 32 sur 96 · Quœdam deûnitio Anselmi. (.S. Theol.., !■, 16, s · texte numérisé non relu

Quœdam deûnitio Anselmi. (.S. Theol.., !■, 16, s

choses sont vraies surtout par leur intelligibilité et leur rapport avec Tintelligence.

C'est ce que saint Thomas a parfaitement mis en lumière. Ce grand docteur, à la suite d'Aristote et à rencontre de saint Augustin et de saint Anselme, s'est préoccupé avant tout de la vérité psychologique. Son premier et son principal souci, c'est la vérité de la connaissance. Ce qu'il appelle par excellence vérité, c'est la vérité connue, la vérité consciente^. Cette vérité-là est dans l'intelligence seule, en tant que l'intelligence a la propriété de se conformer aux choses.

De cette manière de voir saint Thomas tire une définition de la vérité bien plus parfaite que celle de saint Anselme : « La vérité, dit-il, est l'équation entre l'intelligence et la chose -. » Cette définition s'applique à tous les ordres de vérité. Elle convient évidemment à la vérité de la connaissance ; mais elle convient aussi à la vérité des choses, puisque cette vérité consiste dans la conformité des êtres au type que l'intelligence divine a conçu. Elle convient encore à la vérité logique que l'on peut appeler la conformité de renonciation à la chose signifiée. Elle est dotic à la fois très générale et très précise, indiquant bien le caractère essentiel de la notion définie et s'étendant à toutes ses applications.

1. Veritas potest esse utcognitum in coguoscenle quod importât nomen veri. {S. TheoL, 1% 16, 2.)

2. Veritas est adœquatio rei et intellectus. {S, TheoL, l'\ 16, 1.)

DK LA VÉRITÉ. 129

Saint Anselme s'est montré un peu faible dans la définition de la vérité; mais le voici qui va déployer de nouveau les ailes de son génie contemplatif pour remonter jusqu'à la source première de la vérité. Pourquoi les choses sont-elles vraies? D'où leur vient la vérité? Où est la vérité première et fondamentale? Il va répondre à ces questions avec une hauteur de vues qui n'exclut peut-être pas toute critique, mais qui l'égale aux plus grands philosophes.

Il remarque dans la vérité, même cette pauvre petite vérité qui nous est communiquée ici-bas, un caractère spécial qui décèle sa noble origine : elle est éternelle. Ce qu'on a affirmé une fois légitimement est toujours vrai. Les vérités nécessaires sont immuables; elles ne dépendent ni des temps ni des lieux. La vérité même contingente, la vérité de fait, une fois le fait acquis, est éternellement vraie. S'il est vrai que Socrate a bu un jour la ciguë, il sera éternellement vrai que tel jour Socrate a bu la ciguë. Soit avant, soit après, dans tous les âges passés, dans tous les temps à venir, celui qui dirait que Socrate n'a pas bu la ciguë, s'écarterait de la vérité. Le fait passe, il n'a l'être pour ainsi dire qu a la volée; mais il marque une trace éternelle.

Tels les enfants de quelque grand personnage que la rigueur du sort a dépouillés de leur haute position, se retirent dans un village, loin de la ville où a brillé leur

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père. Ils demandent leur subsistance aux plus humbles travaux. Mais à la finesse de leurs traits, à la distinction de leur manière, à la dignité de leur allure, on reconnaît la haute origine qu'ils n'osent plus avouer.

Saint Anselme avait été frappé de ce caractère ; il s'était dit que, pour qu'une affirmation une fois posée fût toujours vraie, il fallait qu'elle eût un fondement éternel *.

Où peut être ce fondement? Il ne saurait être dans notre esprit faible et mobile. La vérité qui ne change pas dépasse l'esprit qui change ^ : c'est une remarque de saint Augustin. Ce fondement n'est pas dans le fait lui-même qui s'évanouit en même temps qu'il parait. Il n'est dans rien qui ait comiùencement ou fin; la vérité n'a ni commencement ni fin ^. La vérité ne peut donc avoir son fondement que dans l'être qui est toujours, qui est au-dessus de tous les temps, et dans lequel toutes choses ont leur source.

La vérité est dans les choses et nous la saisissons dans les choses; mais, à proprement parler, elle n'appartient pas aux choses. Elle est dans les choses l'effet de la souveraine vérité qui produit tout et éclaire tout *. Il n'y

1. Veritas orationis non semper posset esse, si ejus causa non semper esset {De Ver,, 10.)

2. Hœc lex omnium arlium cum sit omnino incommutabilis, mens vero humana, cui talem legem videre concessura est, mutabilitatem pati possit errori^, salis apparet supra mentem nostram esse legem quœ veritas dicitur. {De vera Relig,, 30.j

3. Impossibile est vel cogitare quod Tentas principium aut finem habeat. {ManoL, 18.)

4. Cura veritas quœ est in rerum e^tenUà sit effectus summse veritalis. (De Verit.. 20.)

a qu'une seule et fondamentale vérité. Cette vérité est en Dieu ; elle est Dieu même : Dieu qui, selon saint Augustin, est cette sagesse primitive et très simple contenant les inépuisables trésors de Tintelligibilité ^ Et se laissant ravir à Tenthousiasme que lui inspirent ces hautes pensées, saint Anselme s'écrie que celui qui a vu la vérité a vu Dieu 2.

Nous avons déjà remarqué que saint Thomas ne se laisse pas ainsi entraîner, que pour lui la vue de la vérité n'est pas la vue de Dieu, mais la vue des raisons éternelles reflétées dans notre intelligence. Il est toutefois d'accord avec saint Anselme que Dieu est la première et suprême vérité, en tant que son intelligence est parfaitement conforme à son être, qu'elle est cet être même ^, que toutes choses sont vraies par cette première vérité, parce que leur être est un reflet de la pensée divine *.

Saint Thomas n'admet pas non plus qu'à proprement parler toute vérité soit éternelle. Il convient bien qu'il y a une vérité éternelle qui contient les vérités créées et il accorde que cette vérité éternelle suppose une intelligence éternelle. Mais il ne veut pas affirmer purement et

1. Neque enim multse sed uoa sapientia est in quâ sunt immensi quidam alque infiniti thesauri iatelligibiiium, in quibus sunt omnes invisibiles et incommutabiles raliones rerum etiam TÎsibilium et mutabilium. {De aviL Dei, II, 10.)

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