Si vidit veritatem vidit te. (ProsL
3. Esse ejus non solum est conforme sno intellectui, sed etiam est suum intelligere. (S. Th., !•, 16, 5.)
4. Sunt vera unâ prima yeritate cui unumquodque assîmilalur secundum suamentitatem. {Id,, 6.)
simplement que les vérités contingentes soient éternelles. Elles sont sans doute éternelles dans la pensée divine qui voit tout du haut de son immuable existence *. Elles ne le sont point dans notre pensée soumise à l'ordre du temps. Sans doute l'affirmation d'un fait légitimement posée est toujours vraie. Toutefois elle n'est pas vraie de la même manière par rapport au présent, au passé ou au futur. Il n'est donc pas rigoureusement exact de la dire immuable et éternelle.
Il est peut-être à regretter que saint Thomas coupe ainsi les ailes à la dialectique transcendante de son prédécesseur. Cependant il est incontestablement plus scientifique.
Et pourtant, le Prince de l'École n'a-t-il pas été cette fois bien sévère? car enfin la vérité de fait reste toujours vraie de quelque manière. Ce qui change, c'est le rapport au temps où le fait s'est accompli. Ceci est relatif à notre point de vue personnel, mais le fait en lui-même est acquis à tout jamais, parce qu'il tient par son fond à l'être qui est éternel.
Il nous reste à examiner la troisième question qui est fort intéressante : Comment, suivant saint Anselme, arrivons-nous à la vérité?
1. Ab asterno non fuit nisi una Tentas qu» dinna cognitio fuit de rébus pluribus futuris in tempore. (De Verit, 4, ad 9^,)
On connaît la fonnule du saint docteur : credo ut intelligam, croire d'abord, comprendre ensuite. L'autorité acceptée comme base première; puis le raisonnement pour comprendre ce que l'autorité a enseigné.
Saint Anselme va même plus loin. Il ne veut pas que l'on raisonne pour arriver à croire. Au contraire, il est convaincu que, si l'on ne croit pas d'abord, on n'arrivera pas à comprendre*.
Ces assertions semblent bien peu scientifiques. Quel sens faut-il leur donner? Quel sens comportent-elles dans la tradition catholique?
Saint Augustin avait dit bien avant saint Anselme : credo ut intelligam, il faut que je croie pour comprendre. Mais il avait fait une réserve fort importante; il voulait que l'autorité s'appuyât d'abord sur la raison. Il faut examiner à qui l'on croit et pourquoi l'on croit. Un certain raisonnement se trouve donc au début de la foi.
De même saint Thomas enseigne que la foi est un don de Dieu, une grâce surnaturelle. Il faut la grâce de Dieu pour déterminer cet assentiment plein et entier que donne le fidèle à la parole divine. Mais l'intelligence a aussi sa part dans l'adhésion; il faut des motifs solides de croire. Saint Thomas déclare donc que rechercher les motifs de croire, ce n'est pas diminuer le mérite de la foi, c'est au contraire l'augmenter. Une foi plus éclairée, dans celui qui peut l'avoir, est supé-
1. Neque eoim credo iotelligere ut credam, sed credo ut intelligam, nam et hoc credo, quod nisi credidero non intelligam. {ProsL, 1.)
rieure à la foi plus simple de celui qui ne croit que par tradition.
Saint Thomas reconnaît aussi qu'il y a des vérités que nous pouvons atteindre par la seule raison naturelle. Il range parmi ces vérités celles qu'A appelle préliminaires à la foi, prœambula fidei, telles que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, etc.
Les plus grandes autorités de la philosophie traditionnelle sont donc fort éloignées d'entendre d'une manière absolue l'aphorisme de saint Anselme.
Mais celui-ci même donnait-il à son assertion toute la portée qu'on veut lui attribuer?
Consultons sa pratique. Nous voyons qu'il savait très bien déduire des raisons en dehors de toute donnée révélée. Le Monologium at été fait expressément pour établir l'existence et les attributs de Dieu par la raison seule. On pourrait même trouver que l'auteur a été trop loin dans cette voie, car il essaie de faire entrevoir par la raison seule le. mystère de la sainte Trinité. Qu'est-ce aussi que le Proslogiiim, sinon un essai de démonstration de l'existence de Dieu pour l'athée, pour rincrédule, pour celui qui ne croit pas?
Saint Anselme pensait donc bien que la foi n'était pas indispensable pour comprendre ses démonstrations, partant, pour arriver à la vérité philosophique.
Que voulait-il donc dire en avançant qu'il faut croire pour comprendre?
Il ne voulait point dire évidemment que la foi fût la base indispensable de tout raisonnement. Il voulait dire
ceci, qui est fort juste, que croire à la vérité est une disposition nécessaire pour la découvrir.
Cela est vrai dans tout ordre d'étude. Le disciple auquel on enseigne la géométrie ne la saura jamais, s'il s'imagine que son maître dit des choses en l'air, s'il ne croit pas que cette science qu'on lui enseigne renferme des vérités importantes. Il ne se donnera la peine d'approfondir que s'il est convaincu qu'on lui ofiFre une science sérieuse et que, s'il ne comprend pas bien, c'est faute de préparation ou d'application.
Nous sommes tous, à vrai dire , dans le même cas. Si nous nous trouvons en présence d'un auteur d'une renommée universelle, pour les uns un Aristote, un saint Thomas, pour d'autres un Leibniz ou un Kant, quelque chose nous étonne-t-il d'abord, nous sommes convaincus que nous comprenons mal, que l'auteur avait de bonnes raisons d'affirmer ce qu'il avançait. A force de chercher ces raisons, nous finissons souvent par en trouver et nous arrivons à découvrir le fond du système de l'auteur. Les mêmes vues sont-elles présentées par un inconnu, nous passons avec indifférence, quelquefois même avecdédain.
Ce qui est vrai de toutes les sciences est plus vrai encore de la philosophie. La philosophie touche par une foule de points à la direction morale de la vie. S'il ne croit pas d'abord à la vérité morale, s'il n'est dans la disposition de l'embrasser sans réserve, le philosophe a toutes chances de s'égarer. Comment pourrait-il creuser une théorie avec toute la force de sa perspicacité et de son application, s'il apercevait au bout une conclu-
sîon qui heurtât des passions vivaces ou des préjugés enracinés?
Il y a beaucoup d'hommes qui ne croient pas et qui déclarent avoir fait tous leurs efforts pour croire. Le disentils avec pleine franchise? Ce sont d'honnêtes gens; nous croyons volontiers à leur sincérité. Mais cette sincérité pénètre-t-elle tout à fait jusqu'au fond de soi-même? En fait, ces hommes attachent-ils une très grande importance à croire? Us ont lu, disent-ils, et ils n'ont pas été convaincus. N'ont-ils pas lu par acquit de conscience ? N'ont-îls pas lu pour dire qu'ils avaient lu? Ont-ils consulté sur les difficultés qu'ils rencontraient? Une telle lecture ne pouvait être utile. La vérité est femme ; elle ne se donne complètement que si elle se croit sûre d'être aimée.
Voilà, croyons-nous, ce qu'a voulu dire d'abord saint Anselme, il a voulu dire que la foi en la vérité, la ferme volonté de l'embrasser quelle qu'elle soit, est la première disposition pour la bien saisir.
Il a voulu dire aussi que l'esprit humain est faillible, qu'il lui faut un guide sous peine de s'égarer tôt ou tard. Pour un païen, ce guide peut être Platon ou Aristote. Mais que sont Platon et Aristote vis-à-vis de la vérité absolue? Faillibles comme nous, un peu moins peut-être. D'eux à nous, par rapport à la vérité, il n'y a que la différence de la colline à la haute montagne par rapporta la distance du soleil. Pour nous, c'est beaucoup, sans doute ; pour la vérité souveraine, c'est bien peu de chose.
Le chrétien a un guide plus sûr, puisque ce guide est la vérité même. Seule en effet la religion chrétienne
peut se prévaloir d'une manifestation historique de la vérité, ayant posé au milieu du monde une autorité infaillible. Cette autorité ne nous enseigne pas tout. Elle enseigne seulement ce qui est nécessaire àla vie morale et surnaturelle. Elle ne découvre pas toutes les sciences, mais certaines données fondamentales qui assurent notre conduite. Pour le reste, ce n'est qu'un garde-fou préservant des erreurs les plus dangereuses.
Qu'on ne nous parle point ici de préjugés. Le chrétien pleinement convaincu et fermement croyant n'a point de préjugés. On se plaît à le représenter comme toujours inquiet pour sa croyance. C'est une erreur. Précisément parce qu'il croit fermement, il n'a peur d'aucune vérité; il sait d'avance qu'aucune ne viendra le contredire. Si quelque théorie gênante passe pour vraie, quoique non absolument démoptrée, il attend tranquillement que l'avenir fasse apparaître l'erreur. Si une vérité bien démontrée semble en désaccord avec ses croyances , il sait tenir compte des tournants de la route. Il sait qu'un jour ou l'autre, ses croyances et la vérité gênante s'accorderont dans une science plus complète. 'Voici dixneuf cents ans que les docteurs chrétiens comptent sur ces retours de la science, et ils n'ont jamais été déçus.
Enfin, il est une partie du savoir à laquelle l'aphorisme de saint Anselme doit s'appliquer littéralement, c'est la théologie. Il est rigoureusement vrai que la théologie part des données de la foi, les prend pour ax^quises, les interprète et en déduit les conséquences. Les
Térités de foi sont la matière propre et le point de départ *de la théologie ; elles sont pour elles ce que sont pour les autres sciences les faits et les axiomes. Le théologien, comme tel, n'a à s'inquiéter que d'une chose, à savoir si l'affirmation mise en avant émane de l'autorité compétente 'Ct légitime. Or, il ne faut pas oublier que ce point de vue devait surtout préoccuper saint Anselme. Il était par vocation prêtre et théologien. De même, les savants de son temps étaient avant tout théologiens.
A cette époque, la curiosité scientifique était encore nulle chez le grand nombre. Ceux qui étudiaient avaient pour la plupart en vue la science théologique. La philosophie était considérée comme la servante de la théologie, suivant l'expression alors en usage. Ceci ne voulait pas dire, comme on l'a compris plus tard, que la philosophie fût serve de la théologie, obligée de ne raisonner que sur son ordre* et de lui soumettre toutes ses décisions. On voulait dire tout simplement que la philosophie est l'auxiliaire indispensable de la théologie. C'est en effet à l'aide des principes fournis par la philosophie que la théologie interprète les dogmes sacrés et en déduit les ^conséquences.
Les mathématiques ne sont-elles pas aujourd'hui le
^rand moyen de développement des sciences physiques?
On pourrait dire, dans le même sens, et sans humilier
en aucune façon les mathématiciens, que la science
mathématique est la servante des sciences physiques.
Cet état des esprits au xi* siècle pourra faire comprendre ■que saint Anselme ait formulé son aphorisme principa-
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lement en vue de la théologie. Que pour d'autres sciences cet aphorisme n'ait pas une application aussi absolue, cela est évident. Mais on n'était pas encore habitué à son époque aux précisions qui ont permis dans la suite de tenir compte de toutes ces nuances.
Telleest, à notre avis, la manière dont on doit entendre ce credo ut intelligam de saint Anselme qui a scandalisé tant de penseurs modernes.