CHAPITRE VIII
RÉALISME ET NOMINALISIIE
Voici le moment d'exposer cette grande controverse qui a rempli tout le moyen âge, à ce point que des historiens superficiels de la philosophie ont cru qu'elle était, à elle seule, toute la scolastique.
Nous voulons parler de la célèbre controverse des universaux, qui a divisé l'école en deux camps, les réalistes et les nominalistes, qui a souvent troublé la paix publique, qui a provoqué en certains cas les foudres de l'Église, et qui, à peine pacifiée pendant le grand siècle de la scolastique, a repris pendant les xiv* et XV® siècles et a finalement amené, avec le triomphe du nominalisme, la décadence de Técole.
Hauréau a fait de saint Anselme le chef des réalistes du xi*" siècle. Nous croyons l'avoir établi plus haut, c'était un honneur immérité. Sans doute les tendances du saint religieux étaient réalistes ; mais, comme nous l'avons remarqué ailleurs, il ne s'est pas occupé directement de la controverse au point de vue philosophique.
Quelle est donc Torigme de cette fameuse querelle qui parut concentrer pendant des siècles tous les efforts des docteurs occidentaux? Nous en avons déjà dit quelque chose en parlant des écoles préscolastiques. Il est temps d'étudier plus complètement ce curieux problème.
Les premiers nominalistes furent, à bien dire, les sophistes grecs. Comme ils professaient qu'il n'y a pas de vérité assurée, qu'on peut aussi bien soutenir le pour que le contre, ils faisaient en fait de l'argumentation un jeu et du langage une phraséologie vide :
Sunt verba et voces prœtereaque nihiL
Athènes était pour ces hommes, doués d'ailleurs d'un vrai talent, un excellent terrain d'opération. Leur prétention n'y paraissait nullement déplacée. Soumis à un gouvernement populaire, les Athéniens étaient surtout préoccupés d'éloquence politique et judiciaire. Dans cet ordre d'idées, il est certain que l'on peut facilement soutenir le pour et le contre. Saint Thomas lui-même a remarqué que, dans les choses pratiques, il y a rarement des raisons absolument décisives. La sophistique était utile aux jeunes Grecs qui avaient besoin de s'habituer à défendre des thèses opposées, selon la cause qui leur était confiée ou le parti dont ils avaient ac-
cepté les couleurs. Les sophistes étaient pour eux de très bons professeurs de rhétorique. Leur tort fut de s'attaquer à la science et de prendre pour sujet de leursexercices des vérités philosophiques.
Était encore nominaliste, cet Heraclite qui enseignait qu'il n'y a que des phénomènes, que tout passe, qu'il n'y a rien dans l'univers de stable et de permanent.
Par contre, Platon fut franchement réaliste. Le premier, il distingua nettement les apparences sensibles qui passent et le fond permanent et spécifique ■ des choses. Il exagéra même cette distinction, puisqu'il donnait aux types spécifiques, aux idées, suivant son langage, une sorte de réalité transcendante dont la nature n'a jamais été bien établie.
Aristote combattit les idées de Platon ou plutôt il corrigea ce qu'il y avait d'excessif dans l'enseignement de son maître. Il repoussa l'existence séparée des idées,, mais il maintint la doctrine des types permanents. La forme, ixop<pT^^, qu'il appelle aussi idée, eîScç, est-elle autre chose que ce type dont Platon aimait tant à parler? Seulement Aristote, au lieu de placer ce type dans une région mystique, le mettait tout simplement dans l'objet. Pour lui, c'était l'essence même de l'objet, multipliée autant de fois qu'il existe d'objets de même nature.
Aristote était-il donc réaliste? Cela ne nous paraît pas pouvoir faire doute, malgré l'avis contraire de quelquesphilosophes. On est réaliste du moment que l'on admet dans les choses un fond spécifique réel et réellement distinct des autres éléments qui constituent le sujet. La
ikk SAINT ANSELME.
forme d'Aristote est bien rélément spécifique réellement présent dans la chose qu'il caractérise et réellement distinct de ses autres caractères. Cet élément est notamment distinct du substratum matériel, puisque Tun peut changer sans que l'autre change.
Toutefois Aristote a joint à cette doctrine une observation qui pour des disciples faibles métaphysiciens a embrouillé la question.
La forme est bien dans la chose ; Thumanité est bien dans Thomme que je vois et c'est en voyant des hommes que je prends Tidée d'humanité. Cependant je puis réfléchir à cette idée indépendamment de tel ou tel homme, et alors je vois qu'elle peut s'appliquer aussi bien à celui-ci qu'à celui-là et à un nombre indéfini d'hommes possibles. Elle est, suivant l'expression d'Aristote, xaO' cAcj, se disant de toute l'espèce. Les Latins ont traduit par le mot universale, universel. Qu'est-ce donc que cet universel? Est-ce une pure idée? Est-ce la forme même existant au-dessus des individus? Aristote décidait que cet universel n'est rien par lui-même qu'une abstraction tirée des particuliers : universale aut nihil est aut posterius singularibus. Remarque' très simple et très juste, jetée à l'encontre de la théorie platonicienne, qui a donné lieu dans l'école à d'interminables débats.
Pure subtilité logique, dira-t-on. Ce serait juger bien superficiellement. La controverse prit en effet d'abord une forme logique, mais sous cette apparence modeste, elle contenait en germe toute une critique de la connaissance.
Si en effet l'universel n'est rien, s'il n'y a de réel que les individus, la science n'est rien et ne répond à rien. Il n'y a point de science des particuliers, dit Aristote lui-même. Que les faits se succèdent, que les individus passent, si ces faits et ces individus ne nous présentent rien de permanent, ce qu'est l'un ne saurait nous indiquer ce que sera l'autre. Plus de conclusion ferme, plus d'expérience qui puisse servir. Nous n'avons qu'à laisser passer le torrent des phénomènes. Le noumène n'existe pas, du moins il est insaisissable pour nous.
D'un autre côté, celui-là serait étrangement mystique, qui croirait à l'existence d'une humanité en général en dehors de tous les êtres humains, ou bien peu logique s'il admettait que cette humanité est en chacun de nous, telle qu'elle nous apparaît avec son caractère d'universalité .
Il faut que l'universel soit quelque chose d'autre que l'individu; il ne peut être quelque chose en dehors de l'individu. Comment sortir de là?
Les premiers commentateurs d'Aristote ne paraissent pas s'être préoccupés de la question. Porphyre, le premier, dans son introduction, EîaaYWYiQj ^.ux catégories d' Aristote, après avoir donné sa classification des universaux : genre, espèce, différence, propre, accident, qui peut passer pour un résumé des catégories, men-
8AINT ANSELME. 10
tionna la question en passant sans donner de solution.
La manière même dont il posait le problème contribuait à Tobscurcir. Ainsi que nous le verrons plus loin, la solution à intervenir n'est pas exactement la même pour les diverses classes d'universaux.
Boèce, traducteur de l'introduction de Porphyre, émit son idée. Elle était plutôt réaliste. Il déclara que l'universel est dans l'objet en tant que réel, mais qu'en tant que conçu, il en est distinct. Solution juste d'une manière générale, mais qui laisse bien des doutes à résoudre. Comment se fait-il qu'une même chose soit particulière dans un cas et universelle dans un autre cas? Comment la connaissance peut-elle être vraie, si elle envisage sous un aspect ce qui existe sous l'aspect opposé?
C'est surtout après la restauration des études provoquée par Charlemagne que le problème des universaux passionna les écoles. On avait alors peu de livres. La psychologie n'existait pour ainsi dire pas. Ce qu'on savait de métaphysique et de théodicée était confondu dans la théologie. Toute la philosophie était réduite à la logique. La logique, formulée par le génie précis et vigoureux d'Aristo te, laissait peu de place aux questions discutables. Cependant chaque professeur éprouvait une tendance fort naturelle à marquer son enseignement de son empreinte, à résoudre quelque problème que ses prédécesseurs n'avaient pas complètement éclairci. Ces professeurs pour la plupart n'étaient pas doués du génie créateur, mais ils avaient l'esprit passablement
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aiguisé. Us se jetèrent sur cette question que Porphyre avait laissée ouverte.
Ce ne fut d'abord pour eux qu'un problème de logique ou de grammaire. Le temps et l'étude se chargèrent d'en étendre la portée et d'en démontrer l'importance*
Nous avons vu que Fridugise, successeur d'Alcuin à l'école palatine, avait été le premier à toucher cette question. Il faut croire qu'il réalisait sans distinction toutes les conceptions de l'esprit, car il faisait des ténèbres une substance.
Après lui, Raban Maur fit une étude plus approfondie des universaux. Mais , comme nous l'avons indiqué au chapitre III, il considéra la question au point de vue purement logique. Il décidait, à ce point de vue, que les termes universels représentent des notions et non des choses.
Que visent ces notions dans le fait? La pensée n'a de valeur qu'autant qu'elle a pour terme un objet réel. A quel objet s'appliquent les notions universelles?
Raban Maur ne répondait point directement à cette question. Il se contentait de dire, après Boèce, que la division du genre en espèces s'applique à la réalité. Qu'est-ce donc qui, dans la réaKté, constitue l'espèce ou le genre?
^ Heiric d'Auxerre voulut répondre. Il décida que la
notion universelle n'est que la collection d'individus
semblables. En quoi sont-ils semblables? Deux choses
peuvent-elles être semblables sans avoir réellement
. quelque trait commun? Assurément, l'idée universeUe
réfléchie, ciim intentione universalitatis, ainsi que Ton s'exprimait au moyen âge, Fidée se forme par l'observation d'un caractère commun à une classe d'individus. Mais pour que ce caractère commun soit constaté , il faut qu'il existe. Pourquoi dès lors hésiter à dire que la notion universelle représente un caractère réel saisi dans les choses?
Cette hésitation était d'autant plus étonnante de la part d'Heiric qu'il professait très énergiquement l'objectivité de l'acte intellectuel : <( ce sont des choses, disait-il, que la raison perçoit et discerne; l'intellect nous fait connaître les choses mêmes » *. Le particulier étant l'objet de la sensation, que resterait-il pour l'intelligence si l'universel n'était rien de réel?
A cette époque la raison philosophique était encore mal formée. Il ne faut donc pas s'étonner de voir un professeur, même réputé, se laisser conduire à des opinions disparates.
Son disciple Rémi d'Auxerre s'appliqua sans doute au second point de vue du maître. Il fut nettement réaliste. Il enseignait que l'humanité est l'unité substantielle des individus humains. Platon même eût trouvé cela excessif.
En général les docteurs de cette première époque inclinaient au réalisme. Sont réalistes Gerbert, Fulbert
1. Res sunt quas animi ratione percipimus intellectuque discerninuis ; intellectu vero îpsas res addiscimus. (Glose sur l'introduct.aux catégorie», f*" 25, manuscrit de Saint-Germain .) '
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et Bernard de Chartres, Odon de Cambrai ^ Gauthier de Mauretanie, etc.
M. de Wulf parait faire exception pour Gilbert de la Porrée, dont les opinions, dit-il, se rapprochaient de celles d'Abélard 2. D'un autre côté le cardinal Gonzalez fait de Gilbert un pur réaliste ^.
Au reste tous ces vieux docteurs philosophaient un peu à tâtons. On trouve chez eux des textes dans des sens très divers.
Nous allons voir pareillement Guillaume de Champeaux, tout d'abord ardent réaliste, passer ensuite à une opinion que Ton pourrait dire presque trop modérée.
Ce personnage enseigna longtemps à l'école de Paris sur la montagne Sainte-Geneviève. Il fut ensuite évêque de Châlons. De lui date une ère nouvelle dans la controverse des universaux. Avec lui, on commence à débrouiller les confusions qui obscurcissaient les spéculations des premiers écolâtres. ,
Fut-il ce réaliste exagéré signalé par toutes les histoires de la philosophie du moyen âge? 11 doit cette
1. Nous trouvons dans les œuvres d'Odon la proposition suivante : individua nihil habent substantiœ plus quam species nec aliud sunt substantialiter. (De peccat, originali, 2, 3. Pairologie latine^ Migne, t. GLX.