Hist de la phil.j vol. II, Madrid/ Jubera
réputation à Abélard. Il enseignait, d'après celnî-ci, qu'une nature essentiellement la même se rencontre dans tous les individus de l'espèce, la variété n'étant que dans les accidents*. Comment cette nature est-elle la même? Est-ce comme formaKté ou comme fait existant? Abélard ne nous a pas fait connaître sur ce point si important l'opinion du maître. La tradition porterait à croire que Guillaume de Champeaux l'entendait d'une même nature comme fait existant distinctement, ce qui serait certainement inadmissible.
Abélard avait-il donné une caricature de l'opinion du maître -, ou bien les objections du terrible disciple ont-elles obligé le professeur à changer sa manière de voir? Toujours est-il que dans l'ouvrage qui nous reste de Guillaume de Champeaux, ouvrage intitulé Sentences ^, nous trouvons une opinion très différente.
Guillaume y enseigne la thèse que l'on a appelée indifférentiste, qui détrôna le réalisme absolu dominant jusqu'alors. Elle consiste à distinguer l'indifférence et l'identité. L'humanité, par exemple, est la même dans tous les hommes, en ce sens que tous sont hommes, et qu'au point de vue de leur nature spécifique, il n'y a entre eux aucune différence. Au point de vue de l'iden-
1. Eaindem essentialiter rem totam simul dingulis suis individuis inesse quorum solâ multitudine accidentium est yarietas. (Abel. op., p. 5, éd. d'Amboise.)
2. Abélard se vantait d'avoir détourné les étudiants de la chaire de Guillaume de Champeaux.
8. Ce manuscrit, déposé à la bibliothèque de Troyes (n''425), a été publié dernièrement par M. G. Lefèvre, dans son livre : Des variations de Guillaume de Champeaux Lille, 1898).
tité cette nature est autre dans chaque homme; Thumanîté réalisée en Pierre n'est point l'humanité réalisée en Paul ^.
A cette thèse se rallièrent le plus grand nombre des docteurs de la fin du xii® siècle, tels qu'Adélard de Bath -, Jean de SaKsbury 3, etc.
Ce n'était pas encore la solution rigoureusement juste, mais on en approchait. ^
En même temps que le réalisme s'affirmait en se précisant, il se produisait un contre-courant en faveur du nominalisme. On en accusait Jean le Sourd, médecin, qui fut professeur à Chartres. Il eut pour disciple Roscelin. Nous n'avons plus aucun ouvrage de ces phi-
1. Vides duobus accipî modis secundum indifferentiara et secundum identitalem ejusdem prorsus essentisB. Secundum indififerentiara, ut Petrum et Paulum idem esse diximus in hoc quod sunt homines, sed si ▼eritatem confiteri volumus, non est eadem utriusque humanitas sed similiSf cum sint duo hommes. (Manuscrit de Troyes, q. 47.)
Dans l'étude fort intéressante qui précède la publication de ce manuscrit, M. Lefëvre considère ce texte comme exprimant une troisième opinion du maître. Guillaume de Champeaux aurait professé auparavant, à Texemple de quelques-uns de ses prédécesseurs, la théorie indifférentiste pure qui respecte la réalité objective de l'universel. Ici le dernier membre de phrase semble compromettre cette réalité. (Des variations de Guillaume de Champeatuc.)
2. Eidem essentisB et generis et speciei et individui nomina imposita sunt, sed respectu diverso. {De eodem et diverso,)
3. Ratio ea apprehendit ut possit similitudinem rerum differentium tractare apnd se. [Metalogicus, 2, 20, éd. Giles, Londres, 1848, reprod. dans la collection Migne, t. CXCIX.)
losoplies. Il est donc fort difficile de juger si, dans leur pensée, les termes universels n'étaient que de simples étiquettes mises sur des collections d'individus, ou bien si ces penseurs ne faisaient que combattre les exagérations de certains réalistes.
Quoi qu'il en soit, les nominalistes eurent peu de succès à cette époque. Roscelin n'eut qu'un seul disciple célèbre, Abélard, et celui-ci modifia très profondément les idées du maître. Les nominalistes représentaient dans l'école le côté chagrin et critique. Les docteurs les considéraient comme compromettant la certitude de la science. De plus Roscelin eut la malencontreuse idée, imité en cela par Abélard, de mêler ses nouveautés à la théologie. Par là, il attira sur lui les foudres de l'Église, indifférente jusque-là à sa théorie des universaux. Le discrédit qui résulta de ses opinions téméraires en théologie retomba sur ses spéculations philosophiques.
Nous avons dépassé quelque peu l'époque où vécut saint Anselme. Nous y étions obligé pour donner un tableau complet du mouvement des esprits sur cette question si controversée des universaux. On peut conclure de cet exposé qu'au temps de notre saint docteur, la doctrine réaliste était la plus communément reçue.
Aussi saint Anselme se montra-t-il toujours franchement réaliste. Il aurait même été réaliste exagéré, s'il fallait prendre ses expressions au pied de la lettre. Mais
nous devons faire la part du manque d'exactitude du langage philosophique au xi** siècle.
Ainsi, nous trouvons affirmé dans le Monologium que toute substance est ou universelle, c'est-à-dire commune à plusieurs, ou individuelle qui possède avec d'autres une essence commune*. En pressant ces expressions, on en déduirait facilement l'opinion attribuée à Guillaume de Champeaux, première manière, que l'universel est une entité spéciale dont tous les individus d'une même espèce participent.
Voici qui ne corrige pas la proposition précédente, mais l'aggrave au contraire sensiblement : « Celui, dit* le docteur du Bec, qui ne comprend pas comment plusieurs hommes sont spécifiquement un seul homme, ne comprend pas non plus comment plusieurs personnes dont chacune est Dieu sont un seul Dieu ^. » Assimilation imprudente et qui favorisait les blasphèmes de RosceUn au lieu de les réfuter. C'est en assimilant pareillement l'unité divine à l'unité spécifique, que celuici concluait assez justement que, de même que l'homme spéciGque n'existe pas, mais seulement des individus hommes, de même Dieu n'est pas une réalité unique, mais trois réalités distinctes, comme trois hommes ou trois anges.
1. Oronis sabstantia aut est universalis, hoc est pluribus essentialiter communis, aut est indWidua quœ cum aliis universalem essentiam cornmunem habet. (Monol,^ 27.)
2. Qui nondum intelligit quomôdo plures homines in speci« sint unus homo, qualiter compreheadit quomodo plures personœ quarum singula perfectus Deus est sint unus Deus? [Defide Trinitatis^ 2.)
Saint Anselme fait bien observer que deux anges ne se disent pas d'une seule et unique réalité, comme les personnes divines ^ La remarque est très juste; mais elle ne pouvait suffire à pallier un rapprochement malheureux.
Comme réaliste, saint Anselme devait admettre et admettait en effet des distinctions réelles. Il distinguait, ainsi qu'on l'a fait plus tard, l'essence des choses, leur quiddité selon l'expression scolastique, de leurs qualités et de leur étendue 2. Il distinguait aussi de l'essence, qu'il appelait substance universelle, les 'circonstances qui déterminent l'individualité, chaque individu n'étant distinct d'un autre que parce qu'il présente une autre collection de propriétés ^. Cette doctrine, reprise depuis par Orderic de Vital, nous paraît assez conforme à la manière dont saint Thomas entendait le principe d'individuation.
Il se représentait d'ailleurs exactement la manière dont il convient d'entendre ces distinctions. Il avait reconnu qu'elles ne sont pas une séparation d'être ; que la qualité, pour être vraiment distincte de l'essence et autre chose qu'elle, n'en forme pas moins avec elle une seule entité, parce qu'elle n'a l'être qu'en elle et par elle. Ainsi la couleur est autre chose que l6 corps qui est coloré; mais elle n'a l'être que dans ce