‹ Saint AnselmeChapitre 38 sur 96 · Saint Paul, Ép. mix Hébreux , i · texte numérisé non relu

Saint Paul, Ép. mix Hébreux , i

2. Hœc summi spiritus locutio, cum creatura esse non possit, non sit aliud nisi summus Spiritus. {Monol., 29.)

liste. Ce sont les réalistes, qui, conservant leur foi dans Tobjectivité de la connaissance intellectuelle, maïs précisant davantage les conditions et les conséquences de cette objectivité, arrivèrent à formuler une solution exacte et parfaitement scientifique.

Il fallait auparavant que Técole fût arrivée à une connaissance plus complète des données fondamentales de la psychologie et de la métaphysique. Ces données ne furent bien connues et comprises qu'au xiii'' siècle, quand les grands traités d'Aristote furent répandus en Occident.

Il fallait préciser le sens du mot universel. Les premiers scolastiques confondaient sous ce vocable bien des choses disparates.

« Le terme universel, fait observer Albert le Grand, peut s'entendre de trois manières. Il peut signifier la nature simple et invariable en elle-même ; il peut signifier la notion de Tintelligence ; il peut enfin signifier ce qui est dans tel ou tel individu*. »De là, les scolastiques sont arrivés à distinguer trois sortes d'universaux : celui qu'on a appelé universel ante rerUy la notion type conçue dans la pensée divine, Y universel in re, ce type réalisé dans les particuliers, et Vuniversel post reniy la notion conçue par l'esprit humain.

L'universel post rem est seul vraiment et formellement universel.

1. Universale habet triplicem considerationem^ scilicet secundom quod est natura simplex etinvariabilis, et secundum quod refertur ad intelligeutiam, et secundum quod inisto et inillo. {DePrxdicam,, tract. II, ch. m.)

L'universel in re, c'est-à-dire la nature elle-même, envisagée dans le particulier, indépendamment des autres caractères de ce particulier, n'est point en fait universel, bien que les scolastiques le désignent couramment sous ce nom. La conservation de cette expression, qui n'est juste qu'indirectement, prouve ce que nous disions plus haut, que toute cette théorie a été construite par des réalistes. L'universel in re, c'est la nature absolue constatée dans la chose en dehors de toute autre circonstance. D'elle-même, cette nature n'est, à proprement parler, ni particulière, ni universelle ; l'un ou l'autre caractère lui vient des conditions où elle est réalisée. Dans le particulier, elle n'est universelle que fondamentalement et en puissance, en ce sens qu'elle n'a rien qui s'oppose à ce qu'elle soit réalisée dans un nombre indéfini d'individus. Dans Tintelligènce au contraire et comme idée, elle est réellement et actuellement uniVerselle, parce qu'elle représente indifféremment toute réalité de même nature, et parce que l'esprit, en réfléchissant sur elle, voit qu'elle peut s'appliquer à une foule d'individus. Les docteurs la disaient alors cum intentione iiniversalitatisy considérée au point de vue universel.

Ces distinctions sont très nettement formulées au xiii° siècle, ainsi qu'on peut le voir dans la Somme théologique du Prince de l'École L

1. Universale potest dupliciter considerari, uno modo secundum quod natura universalis consideratur simul cum intenlione universalitatis ... alio modo potest considerari quantum ad ipsam naturam. (1^, 85, 3). Saint

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L'universel considéré comme tel est celui qu'Aristote déclarait postérieur àTindividu; il est un fruit de F abstraction. L'universel réel fait au contraire partie de l'individu dont il est un élément constitutif.

Il fallait encore que l'on eût précisé avec soin quelles sont les distinctions réelles et quelles sont les distinctions de raison. On admettait, dans l'école thomiste, une distinction réelle entre la forme et la matière, entre la substance et ses facultés, entre l'essence et l'existence, entre la nature' et les circonstances individualités, etc. Mais la distinction entre la substance et ses attributs n'est qu^une distinction de raison. Il en est de même de la distinction entre le genre et la différence spécifique. Ceci est fort important, il en résulte que si l'universel que l'on a en vue est une essence spécifique, il peut être considéré, dans le sujet auquel il appartient , comme un caractère réel et distinct, ayant dans la chose une réalité vraie, bien que n'ayant point l'existence indépendanmient d'elle. Il n'en saurait être de même si l'universel envisagé est un genre. Le genre n'a qu'une réalité fondamentale en tant que la nature des espèces réunies sous lui offre un fondement à les confondre dans une même classe.

Ainsi l'humanité, l'essence qui fait que l'homme est homme, est distincte dans tout homme de son existence, de ses facultés et de toutes les circonstances qui individualisent Pierre, Paul, Jean, etc. Mais cette huma- Thomas n'avait pas à s'occuper dans ce passage du troisième universel, l'universel type dans la pensée de Dieu.

nité appartient au genre métaphysique animal. Cependant il n'y a pas, dans l'essence homme, deux caractères réels et distincts dont l'un représenterait le genre animal et l'autre la différence spécifique. L'homme est par toute sa nature essentielle à la fois animal et raisonnable. La distinction est obtenue par la réflexion de l'esprit, qui trouve dans la nature indivisible de la chose un aspect par lequel elle se rapporte au genre animal et un aspect par lequel elle en diffère*

On peut remarquer à ce propos que l'être d'essence divisé eh catégories n'est point réellement distinct dans le fait de ces catégories. Il en est tout autrement de l'être d'essence et de l'être d'existence qui sont deux conditions réellement distinctes dans toute réalité créée.

Il n'y a donc point de réponse commune pour tous les universaux. S'il s'agit d'essences spécifiques, de facultés, etc., ce sont des réalités vraiment distinctes bien qu'existant comme caractères déterminant un seul et même acte d'être. S'il s'agit de genres et d'univer saux analogues, ils n'ont dans l'objet qu'une distinction fondamentale.

Enfin il fallait préciser les divers sens du mot réel. Ceci avait été fait admirablement par Aristote. En introduisant dans l'individu une sorte de complexité, en y distinguant une foule de conditions, distinction nécessaire pour se rendre un compte exact de la nature des choses, Aristote avait bien remarqué que ces conditions n'ont point chacune une existence propre et distincte. Elles n'existent que de l'existence de l'en-

semble qu'elles concourent à déterminer. Seule, la substance première et individuelle est immédiatement et directement réelle parce que seule elle a l'être en propre. Les conditions qui la complètent sont aussi r/éelles, mais en ce sens seulement qu'elles appartiennent à une chose réelle *. Aristote et les grands scolastiques n'ont donc pas voulu multiplier les ejitités, comme on le leur a souvent reproché ; ils ont voulu seulement détailler les caractères divers d'une même entité. Cette analyse des choses n'est-elle pas ce qu'il y a de plus scientifique? N'est-ce pas le seul moyen qui nous soit donné d'entrer dans les secrets de la nature que d'en envisager isolément les caractères variés ? Si une nature est vraiment vivante, si elle est le théâtre d'une évolution permanente, il est impossible qu'elle ne comprenne pas dans son unité une foule d*accidents et de changements divers. La distinction de ces accidents est nécessaire à l'explication de sa vie. L'unité pure et simple» n'est qu'une unité abstraite ou celle d'une nature morte.

On comprendra bien maintenant en quel sens il y a dans tout être créé des caractères réels et réellement distincts. Ils sont réels, car ils existent réellement dans un être réel. Us sont réellement distincts, car réellement l'un n'est pas l'autre; mais ils existent tous dans la même entité ; ils ne sont que les di-

1. T6 ôv XéyeTat fcoXXaxâ; {lèv, à>Xà iiav irpo; pi(av ap^i^v. Ta pisv Y«p» ÔTt oOata, ôvxa XéYetat, Ta S* ôxi iràOr) oOffiaç. [Met,, 3, 2, éd. Firmin-Didot, Paris, 1854.]

SAINT ANSELI^E. 11

vers degrés de détermination d'un même être. Ils se distinguent formellement, mais non existentiellement, si Ton permet ce barbarisme. Mais alors il n'y a aucune difficulté à ce que l'intelligence puisse non seulement en faire une analyse abstraite et théorique, mais même puisse constater et considérer chacun d'eux sur le vif, dans l'objet même où ils sont réels, indépendamment des autres caractères de cet objet*. Ils sont inséparables en fait, dira-t-on. Saint Thomas répond que l'intelligence peut très bien voir isolément telle chose qui dans la nature est inséparable de plusieurs autres. Les sens sont à cet égard dans les mêmes conditions. L'œil voit la couleur, qui pour les anciens docteurs était certainement quelque chose d'objectivement réel, et ne peut voir la résistance bien que la couleur ne puisse exister que sur un corps résistant. De même l'intelligence peut voir l'essence d'une chose sans en voir les circonstances individuelles, bien que les unes et les autres se rattachent au même acte d'existence. Cette faculté d'analyse et de séparation n'a rien de mystérieux. Elle résulte naturellement des aptitudes de chaque faculté. L'œil est approprié à saisir la couleur, mais non la résistance. L'intelligence est appropriée pareil-

1. Dans un traité précédent (La Perception et la Philosophie thomiste^ Roger et Chemoyiz, Paris, 1892) nous arons avancé que l'intelligence Toit l'être dans le particulier et que cet être est fondamentalement universel. Voir Tuniversel 1 cette idée a arraché des exclamations au rédacteur de la Bévue de Métaphysique et de Morale qui rendait compte de notre étude. 11 eût été moins étonné s'il eût connu la doctrine de l'universel in re, si familière aux scolastlques.

lement à saisir l'essence, mais non les caractères individuants, et, en la saisissant ainsi, elle met nécessairement en relief son aptitude à l'universalité .

Quelle sera donc la solution complète du célèbre problème des universaux? S'il s'ag-it de l'universel réel in TBy de l'universel en tant que nature absolue, il faut répondre qu'il est réel, qu'il est l'objet propre de l'intelligence qui le perçoit dans les choses où il est réalisé ; qu'il est réel toutefois, non comme une substance ou une entité ayant son existence propre, mais comme un caractère distinct appartenant réellement à quelque chose de réel.

En cet état, il est une véritable réalité, singulière en fait, non par quelque modification spéciale, mais par sa jonction dans l'être aux circonstances individuelles. Dans son caractère propre, il est fondamentalement universel, parce qu'il peut être reproduit, sans variante intrinsèque, dans une foule de particuliers.

S'il s'agit de l'universel proprement dit, de l'universel réfléchi, il faut répondre qu'il n'est qu'un concept de l'esprit et qu'il doit au mode suivant lequel il est saisi par l'esprit son caractère actuel d'universalité.

Telle nous paraît être la véritable solution du problème des universaux d'après les considérations exposées en divers lieux par le Docteur angélique.

Les premiers scolastiques n'ayant pas distingué les deux sortes d'universel, tombaient toujours dans l'un ou l'autre de ces inconvénients, ou de faire de l'universel une simple notion, paraissant sacrifier sa valeur ob-

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jective, ou, en appuyant sur sa réalité, de paraître le réaliser avec son universalité.

Ces nuances sont, on le voit, délicates. Il faut tenir compte de toutes; autrement le problème se heurte à une foule de difficultés.

Malheureusement, Tappréciation de ces nuances exige une aptitude métaphysique qui distinguait particulièrement les grands docteurs du xin® siècle, mais qui s'est affaiblie dans Tàge suivant. L'habitude de considérer le réel indépendamment d'une existence propre et distincte a dès lors fait défaut. Professeurs et élèves ont cherché quelque chose de plus accessible, de plus sensible. Il a fallu solidifier, pour ainsi dire, toute réalité dans des entités que l'imagination pût saisir. C'était figer la science et lui ôter toute souplesse et toute vie.

Le premier qui consacra officiellement cette tendance fut Duns Scot. 11 enseigna qu'il n'y a de distinction réelle qu'entre les choses séparées ou au moins séparables en fait. C'était tuer du coup les plusintéressantes des analyses métaphysiques. Une restait plus, si on voulait les conserver, qu'à multiplier les entités. On n'y manqua pas, chaque donnée distincte devint une sorte de petit être ayant son essence et son existence à lui. L'individu ne fut plus, comme pour les scolastiques du grand siècle, un, acte unique d'existence sous une hié-

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rarchîe de caractères subordonnés entre eux. On n'y vit qu'un composé d'actes distincts, quoique plus ou moins étroitement liés, plus ou moins solidaires.

Cet excès de réalisme, qui ne fut pas particulier aux scotistes, mais dans lequel beaucoup de thomistes se laissèrent entraîner, eut une conséquence inévitable, le retour du nominalisme.

Du moment que l'universel mettait le penseur en présence d'une sorte d'entité ou de fait relativement indépendant, il semblait trop absurde de considérer ce fait comme universel ou même comme étant le fondement d'une notion universelle. L'humanité conçue comme humanité, je prends encore ici cet exemple, malgré les objections que l'on pourrait opposer, parce Hju'il est classique en scolastique, l'humanité, conçue comme un caractère spécial d'une certaine nature d'êtres, peut bien être envisagée comme indifférente à ses diverses réalisations ; mais il n'en est plus de même si nous l'envisageons comme un certain fait, une certaine entité existant dans Pierre ou dans Paul. La conséquence est que l'universel ne peut se trouver à aucun titre direct, ni indirect dans les choses. Il n'est plus qu'une vue de l'esprit.

Occam se chargea de tirer la conséquence.

Il enseigna, dans la même chaire où avait enseigné Scot, que l'universel ne répond à aucune réalité particulière, que le mot homme ne signifie rien autre chose que l'ensemble de tous les hommes, que la science ne s'occupe que des individus, que l'universel n'est qu'un mot,

au plus une conception de l'esprit applicable à tous les individus semblables.

Ce fut ce nominalisme, bien plus important que celui du XI siècle, qui amena la décadence de la philosophie scolastique, ruinant ses analyses, affaiblissant son objectivité et la réduisant à raisonner à perte de vue sur des données superficielles.

La renaissance du xvi° siècle n'y échappa pas complètement. Suarez n'hésite pas à dire que les nominalistes ne diffèrent des thomistes que par le langage. C'est sans doute que la manière dont il comprenait le thomisme le rapprochait du nominalisme.

Voilà donc une controverse, prenant son point de départ sur une question de logique, qui peu à peu envahit tout le domaine de la philosophie. Elle touche à la psychologie par la théorie de la connaissance ; elle touche à la métaphysique par la théorie des essences et par l'analyse de l'être.

Malheureusement, c'est une de ces questions où la science est, pour ainsi dire, dans un état d'équilibre instable. Veut-on pousser la science en avant et la faire progresser sans tomber dans l'idéalisme ou le matérialisme, il faut admettre les distinctions réelles et avec elles l'universel réel, l'miiversel in re dont nous avons parlé plus haut. Les profonds métaphysiciens, ceux qui ne confondent pas l'étude de la nature réelle et vivante avec des accumulations de procédés logiques, seront toujours portés à réaliser les universaux. Cependant la tendance du commun des hommes est de tout se repré-

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senter sous la forme d'un fait, d'une entité tangible ; ils n'admettent volontiers que dés individus. Les grands maîtres soulèvent un moment les intelligences secondaires; mais dès qu'ils disparaissent et que leur influence directe n'agit plus, celles-ci reviennent à leur point de vue naturel. Ainsi la science philosophique oscille entre le réalisme et le nominalisme. Réaliste avec Platon et Aristote, elle retombe dans le nominalisme des Académiciens et des Épicuriens. Réaliste avec la grande scolastique, elle est retombée avec Occam et les modernes. Cette difficulté à se maintenir dans les hautes régions de la pensée est une des principales raisons pour lesquelles la métaphysique a tant de peine à pro« gresser et même à se maintenir.

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