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CHAPITRE IX

Jusqu'ici nous avons étudié la théorie de la connaissance et les questions qui s'y rattachent. Il est temps de rechercher la nature du sujet connaissant.

S'il est vrai que les caractères de nos facultés indiquent ceux du sujet, il faut s'attendre à ce ique la nature de l'homme soit complexe. Nous avons trouvé dans l'homme deux facultés de connaissance étroitement unies, mais de valeur très inégale : l'intelligence et la faculté sensitive. L'intelligence très supérieure et immatérielle, bien que ne pouvant s'exercer sans la sensation; la sensation, très complexe elle-même, à la fois active et passive, impliquant une immutation matérielle et une immutation spirituelle. Nous pouvons ajouter ici que la sensation ne va pas sans la vie. C'est précisément la modification produite dans l'état vital de l'organe qui amène la sensation.

De cette complexité intime, mais dont tous les éléments sont dans une étroite dépendance, la philosophie traditionnelle a conclu de tout temps l'unité essentielle de l'être humain. Cette doctrine a été résumée au

xiïi® siècle sous la célèbre formule : l'âme est la forme du corps. Mais la doctrine elle-même est beaucoup plus ancienne, ainsi que nous Talions voir bientôt. C'est cette doctrine qui distingue principalement la philosophie traditionnelle des autres philosophies. C'est surtout en vue de cette doctrine que le Saint-Siège a provoqué la renaissance de la scolastique. Par elle aussi la psychologie de nos vieux docteurs est arrivée à un rapprochement bien remarquable avec les plus récentes constatations de la physiologie.

Avant d'examiner l'opinion de saint Anselme sur cette doctrine, il est indispensable de rappeler un principe métaphysique qu'elle suppose et auquel les philosophes modernes ne sont plus guère habitués. Ce principe est celui-ci : On peut concevoir des substances incomplètes, c'est-à-dire des substances ayant une nature propre, mais de telle sorte qu'elles ne peuvent exister que par leur union à une autre substance qui les complète.

En vertu de ce principe, les péripatéticiens scolastiques ont posé dans tous les êtres du monde physique deux éléments distincts qui ne sont réahsables que par leur union. Ils ont appelé l'un la matière et l'autre la forme. Chacun de ces éléments est comme une substance partielle et par leur union ils forment la substance complète des corps.

Ces noms, matière et forme, sont tirés, tîomme on le sait, d'Aristote. On pourrait les critiquer. Mais ils sont consacrés par l'usage dont ils ont reçu un sens beaucoup plus profond qu'il ne parait d'abord.

La forme, i^.cpç-^, n'est pas simplement cette figure extérieure que semble désigner le mot. Ce mot s'applique, chez Aristote et les scolastiques, à Tessence de la chose et, nous l'avons déjà indiqué, à son type spécifique.

Tout corps, si brut qu'il soit, a au moins des activités chimiques et physiques. Ces activités ne doivent-elles pas découler d'un premier principe qui est la nature même du corps, son degré de perfection dans l'être? C'est ce principe, cette perfection fondamentale que les scolastiques appelaient la forme.

La philosophie moderne peut-elle bien objecter quelque chose contre cette conception?

Piien, dira-t-on; mais ce premier principe, c'est le corps lui-même, avec sa nature et son essence caractéristique. Il est inutile de faire intervenir un autre élément.

Tel n'était pas l'avis des scolastiques. Us remarquaient que, dans tout corps, outre les propriétés spécifiques, il y a des propriétés générales, qui ne s'expliquent pas, ou du moins ne s'expliquent pas complètement par ses propriétés actives. Ces propriétés générales ont un caractère spécial, celui d'être passives; leur effet caractéristique est de soumettre les corps à leurs actions mutuelles. De là un lien entre les corps, la multiplicité des parties, la diffusion dans l'espace : d'un mot l'étendue.

Il y a là un principe nouveau très différent de celui qui préside à l'activité des corps. Aristote Ta appelé matière, uXtj, parce que de même que le marbre ou le bronze se retrouve dans une foule de statues, indifférent par lui-même à la figure qui lui est imprimée,, de même ce principe se retrouve dans tous les corps, quelle que soit la diversité de leurs natures particulières.

Tous les êtres du monde physique sont matériels, parce que tous sont étendus.

Il n'existe pas d'être qui n'ait que la matière, parce que rétendue toute seule ne représente qu'un champ à Tactivité, Sans un principe d'activité, il serait inutile ; il n'aurait pas de raison d'être.

Réciproquement la forme, du moins cette forme inférieure que nous connaissons, ne peut exister sans matière, parce qu'il est de sa nature d'exercer son activité dans l'étendue.

Cette théorie créée par Aristote était appliquée par lui à l'âme humaine. Dans l'homme l'âme joue le rôle de forme et est le principe de ses activités spécifiques.

Les scolastiques du xiii® siècle ont suivi Aristote jusque-là. Us ont ajouté toutefois que l'âme humaine n'a pas seulement des activités s'exerçant dans Tétendue. Par la connaissance intellectuelle, elle a une fonction qui n'a aucun rapport essentiel avec l'étendue; d'où cette conséquence : si la matière n'existe dans l'homme que par le concours de l'âme, l'âme humaine peut à la rigueur exister sans la matière ^

1. Aristote avait bien soupçonné qu'il y a dans la pensée humaine quel-

Par cette remarque les scolastiques sauvegardaient rimmortalité de Tâme humaine, tout en reconnaissant son Ken étroit avec la matière.

Quel est ce lien?

De tout ce qui vient d'être dit, il résulte que ce lien est la communauté d'une existence unique. Les deux éléments n'existent en effet que l'un par l'autre.

En outre, ces deux éléments représentent chacun un principe fondamental, origine de propriétés diverses et contribuant à déterminer le degré d'un être, à fixer son rang dans la hiérarchie des choses. Ils relèvent donc tous deux de la catégorie de substance. Ce sont deux substances incomplètes qui, par leur concours, forment une substance complète.

Leur union doit être dite substantielle.

Saint Anselme ne connaissait pas la doctrine métaphysique que nous venons de rappeler. Les ouvrages où Aristote l'avait ébauchée n'étaient pas entre ses mains; c'est seulement un siècle plus tard que la scolastique a adopté et développé cette théorie. Mais nous trouvons dans ses ouvrages le sens général de la thèse de l'École, c'est-à-dire une conviction profonde de l'unité

que chose de supérieur à toute puissance corporelle. Mais dans le vague de ses expressions, on peut soupçonner qu'il n'y voyait que la communication d'uae nature divine, communication cessant à la mort de l'individu.

de l'être humain dans sa double nature matérielle et spirituelle.

Tout d'abord il déclare la nature humaine composée. En cela il reproduit l'opinion générale de toute la tradition catholique. L'homme, dit-il, est composé de deux natures, à savoir Tâme et le corps ^

Mais quel est le mode d'union de ces deux éléments? Saint Anselme le considérait-il comme substantiel?

On n'en saurait douter, quand on le voit donner comme exemple de l'unité vraie le composé vivant et l'être humain :

« L'unité, dit- il, résulte de l'union des parties appartenant à un même prédicament, comme l'animal est . composé d'âme et de corps, ou du rapport du genre avec la différence, tel que le corps et l'homme, ou de l'essence et de la collection des propriétés, comme Platon-. »

On le voit, l'unité de l'âme et du corps est rangée ici parmi les unités les plus fortes. Et comme nous avons vu ailleurs que, selon saint Anselme, c'est la substance qui a l'être et fonde l'unité de l'être en le communiquant à toutes les propriétés 3, nous pouvons conclure que, dans son opinipn, le corps et l'âme sont un seul

1. Homo ex duobas naturis conslal, ex anima et carne. (Médit., 19.)

2. Unum non fit nisiaut compositione partium qaae sant ejusdem prœdicamenti, ut animal constat ex corpore et anima, autconvenientia generis et differentise unius aut plurium, ut corpus et homo, aut specie et proprietatum coUectione, ut Plato. (De Grammat., 2.)

3. Substantia princîpalem locum obtinet et est causa aliorum et habens ea, non ut indigens illis, sed ut se indigentia. [De Gramm., 12.)

DU COMPOSÉ HUHAm. 175

être, une seule substance totale, de même que Platon, dans son essence et ses caractères individuels, est une seule personne.

Et saint Anselme n'innovait pas, car déjà saint Augustin remarquait que Tàme a une force admirable par laquelle elle contient et fait vivre cet assemblage de ses membres auxquels elle est unie d'une manière ineffable, les ramenant à son unité *.

On voit donc que l'idée de l'unité profonde de Fêtrc bumaîn était depuis longtemps dans l'esprit des docteurs avant que Ton eût trouvé, pour la préciser, la théorie de la forme et de la matière.

Cette théorie du reste n'eût pas étonné saint Anselme. Comme tous les anciens, il professait la doctrine des quatre éléments. Mais il pensait que ces éléments sont des formes diverses d'une nature commune, confuse, indéfinissable, qui serait le fond de tous les corps 2. Cette pensée lui était venue de saint Augustin. Le grand évêque avait sans doute connu le système d'Aristote, mais il parait avoir appuyé surtout sa manière de voir sur les premiers versets delà Genèse, représentant le premier état du monde physique comme un état dififus et informe.

Quoi qu'il en soit, l'opinion de ces deux docteurs

1. Mirabilis anim» vis est quœ illain compagem membrorum ine£fabili permistione vitaliter continetet in quamdam sui moduli redigit unitatero. [De Gen. ad liUer., 3, 16.)

2. Quatuor elementa aliquo modo intelligi possunt sine bis formisquas conspicimus in rébus forma tis ut eoruminformisaut etiam confusa nalura yidealuresse natura omnium corporuro. {MonoL, 7.)

semble bien une reconnaissance implicite de la distinction dans les corps de la matière et de la forme.

Si telle est Funité de l'être humain dans la chair qu'il vivifie, l'homme n'est-il pas un véritable animal? En effet, saint Anselme aussi bien que saint Augustin n'hésitaient pas à le définir : un animal intelligent et mortel^. Le genre métaphysique auquel l'homme appartient est le genre animal; la différence spécifique est d'être intelhgent.

Cette définition est restée classique, sauf la caractéristique mortel qui est inutile étant déjà comprise dans la qualification animal.

Pourquoi donc s'est-on tellement inquiété dans ces derniers temps des classifications par lesquelles les naturalistes ont placé l'homme dans le règne animal? Linné Tavait fait autrefois sans provoquer de réclamation. Mais depuis, plusieurs naturalistes ont montré une tendance si fâcheuse à diminuer l'homme, à abaisser toute barrière entre lui et les animaux, à ramener la raison qui le distingue à un pur raffinement de la sensibilité, que les spiritualistes ont été naturellement portés à suspecter les classifications présentées par de telles mains.

Nous ajouterons que les principes sur lesquels sont établies les classifications en histoire naturelle ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux qui dirigent les métaphysiciens. D'après ces principes mêmes, l'homme

1. Homo est animal rationale mortale. [Saint Augustin, De Quant, an., 25. — Saint Anselme, De Grammat.^ 21.)

a droit à une place à part. Il fait incontestablement partie du monde physique. Mais ce monde a été divisé en règnes dont chacun est caractérisé pa,p une fonction nouvelle, inconnue aux règnes précédents. Le règne végétal a la vie que n'a point le corps brut, le règne animal a la sensibilité étrangère au règne végétal. Il paraît donc très naturel d'établir un règne humain si Ton veut constater Tavènement dans Thomme d'une faculté essentiellement différente de la sensibilité, l'intelligence, par laquelle il se distingue des animaux et les domine*.

Le règne humain marque donc la vraie place de l'homme dans les tableaux d'histoire naturelle.

L'unité substantielle du composé humain a plusieurs conséquences. Saint Anselme connaissait la principale. . Cette conséquence est la présence de l'âme dans tout le corps. Puisque l'àme est une avec le corps, il faut bien qu'elle soit présente à toutes ses parties, car elles appartiennent toutes au corps au même titre.

Saint Augustin affirmait déjà au iv® siècle de l'Église

1. Cette gradation des êtres du monde physique est parfaitement marquée par saint Augustin au VU* livre des Confessions : ita gradatim a corporibus ad sentientem per corpus animam, atque inde ad ejus interiorem ▼im cuisensus corporis exteriora annuntiaret etquousque possuntbestia;, atque inde rursus ad ratiocinantem polentiam ad quam refertur judicandum quod sumitur a sensibus corporis. {Confess.j VII, 17.)

cette présence générale de Tàme : « L'àme, disait-il, est présente tout entière à la fois à toutes les particules du corps ». Il en donnait pour preuve que Tàme sent par tout le corps.

Saint Anselme répète fidèlement les mêmes affirmations ^

En efiet si Fâme est indivisible, ses facultés, dans leur nature radicale, sont simples et indivisibles conmie elle. Sa faculté de sentir est donc tout entière partout où elle sent et Tàme est partout où sa faculté opère. Or il est d'expérience que Tàme sent par tout le corps.

Comment Tàme peut-elle être présente sur tant de points à la fois? C'est que par sa nature elle est sans rapport avec retendue; elle domine Fétendue, elle est en dehors de ses lois. Sa puissance n'est pas contenue dans un lieu particulier ni assujettie aux limites d'un lieu.

N'est-ce point la faire toute spirituelle après l'avoir faite plus haut aux trois quarts matérielle? Nullement. Si nous en croyons saint Thomas, le même privilège appartient à toute substance même purement corporelle. La substance matérielle a sans doute pour effet immédiat l'étendue, mais par sa nature propre elle est antérieure à l'étendue. Elle la produit; elle n'en subit pas les lois. Elle est tout entière sous la masse du

1. Anima singulis sui corporis parliculis toU praesto est cùm tota sentit in singulis. (Contra epist. fondamenli, 16.)

2. Si enim non esset anima tota in singulis membris sui corporis non sentiret tota in singulis. {Prosl., 13.)

corps qu'elle soutient, et tout entière sous chaque partie de ce corps. Le Prince de l'École argue de cette propriété pour éclaircir un de nos plus grands mystères, la présence de Jésus-Christ dans TEucharistie. Suivant son enseignement, Jésus-Christ est tout entier sous l'hostie, et tout entier sous chaque parcelle de cette hostie, précisément parce qu'il y prend la place de la substance et enjoué le rôle vis-à-vis des saintes espèces.

Une telle conception , fondée sur une distinction très nette de la substance et de l'étendue, suppose un don bien rare de l'intelligence élevée au-dessus de toute imagination sensible. Les penseurs modernes ont fait de grands efforts pour s'en passer. lis ont admis que l'âme est présente seulement dans le cerveau, que là elle reçoit les impressions de tous les membres par Tintermédiaire des nerfs et les rapporte à l'endroit touché.

Ont-ils éclairci le mystère? Nous croyons qu'ils le laissent subsister tout entier. Le cerveau lui-même est étendu; quelque partie que l'on y choisisse, fût-ce la glande pinéale, cette partie est étendue. Toujours restera la question : comment l'âme indivisible et inétendue se trouve-t-elle associée à un organe étendu?

En second lieu, il n'est nullement certain que la sensation se forme dans le cerveau. Nous avons connu des physiologistes enseignant le contraire. Les faits allégués en faveur du cerveau peuvent s'expliquer pour la plupart par le rôle trophique des nerfs dont l'intégrité est nécessaire pour maintenir en bon état l'organe où ils aboutissent.

Enfin il est certain que différentes sensations relèvent de différentes parties du cerveau. La présence de Tâine en plusieurs endroits est donc absolument inévitable. L'opinion moderne sur Thabitat de Tâme n'est simple qu'en apparence; elle ouvre la porte à des objections au moins aussi fortes qu'en pourrait soulever l'opinion scolastique.

Il est une autre conséquence que saint Augustin et saint Anselme ont ignorée et devant laquelle beaucoup despiritualistes reculent. Saint Thomas, toujours soucieux de développer jusqu'au bout les principes acceptés, l'a défendue résolument.

Non seulement, suivant l'Ange de l'École, l'àme sent par tout le corps ; non seulement elle anime et vivifie ce corps. Elle fait plus; elle fait ce corps lui-même.

C'est l'âme, comme forme du corps, qui est la source de toutes ses propriétés actives, même de ses propriétés physiologiques, même de ses propriétés physiques et chimiques. C'est elle qui fait que la chair est chair et que les molécules qui composent cette chair exercent non seulement leurs propriétés évolutives, mais même leurs affinités.

Plus encore. Tout corps est étendu. L'étendue suppose, nous l'avons vu, un principe passif; mais, pour être concrète, elle suppose aussi un principe actif, dont l'effet le plus évident est l'impénétrabilité. EUe tient

donc à la fois de la matière et de la forme. Par conséquent Tàme y concourt; elle produit Timpénétrabilité et la masse par son alliance avec la matière. C'est elle qui fait que le corps occupe une place et en exclut tout autre corps. En un mot Tàme ne fait pas seulement que l'homme est intelligent et sensible, mais qu'il est vivant, qu'il est étendu, qu'il est corps * .

Qu'est-ce donc qui est proprement au corps seul? Rien, absolument rien. Tout est mêlé d'âme. Le corps même est de l'âme élevant et fécondant la matière première.

Peut-on exiger une union plus complète, une compénétration plus absolue?

Cette doctrine ne fut pas inspirée à saint Thomas seulement par les écrits d'Aristote. Le grand docteur y a surtout été conduit par la nécessité d'établir la parfaite unité de l'être naturel.

En présence de ce fait qu'en s'élevant dans l'échelle des êtres, chaque nouveau groupe garde toutes les propriétés des natures inférieures, beaucoup de docteurs avaient conclu que la forme ou essence inférieure continue de subsister, subordonnée toutefois à l'essence supérieure. Saint Thomas fut plus exigeant. Qu'est-ce qu'une essence, sinon le degré de perfection d'un être? Peut-il donc y avoir deux degrés de perfection distincts dans l'essence d'un même être? N'y aurait-il pas plu-

1. Una enim et eadem forma est per essentiam per quam homo est ens actu, et per qaam est corpus, et per quam est vivum et per quam est anî- ' mal et per quam est homo. (1% 76, 6).

sieurs actes d'être répondant à ces divers degrés? C'est ce que saint Thomas voulait éviter à tout prix. Il admit donc dans tout être une forme ou essence unique, équivalant néanmoins à toutes les essences inférieures qu'elle remplace.

Ainsi le nombre 10 comprend le nombre 3 et le nombre 7, tout en étant un nombre distinct. Ainsi un petit cercle englobé dans un grand n'est plus un cercle distinct, mais le grand cercle remplit la place du plus petit et s'étend au delà *.

Ces comparaisons sont du Docteur angélique luimême.

En conséquence de cette manière de voir, il ne reconnaît dans l'homme qu'une seule forme ou essence qui est l'àme raisonnable, cette forme jouant le rôle de toutes les essences inférieures auxquelles elle est substituée.

1. Ne sera-t-on pas tenté de rapprocher cette doctrine de la proposition si décriée de Locke : que Dieu pourrait donner à la matière de penser. Il serait bien possible que le philosophe anglais ait puisé cette proposition dans un souvenir vague de la théorie scolastique; mais il en a faussé le sens.

La proposition de Locke confond deux notions qu'il importe de distinguer.

Par matière entendait-il la matière première des scolastiques P Sa proposition tombe à faux. Dieu ne peut donner à la matière première de penser; ce ne serait plus la matière première.

Par matière entendait-il le corps suivant l'usage moderne? 11 faut alors distinguer entre la connaissance sensible et la connaissance intellectuelle. Dieu peut élever et en fait a élevé des corps à la connaissance sensible, suivant les scolastiques. Mais le corps ne peut en aucune façon être élevée en tant que corps, à la connaissance intellectuelle, parce que le principe capable de cette connaissance dépasse toute force corporelle.

Chose singulière! cette solution, fondée sur les considérations métaphysiques les plus raffinées, se trouve en parfait accord avec les expériences des physiologistes modernes. Ceux-ci, partis d'un point tout à fait opposé, de l'observation du corps dans ce qu'il a de plus matériel, en sont arrivés à cette conclusion qu'il n'y a rien dans l'être vivant que la chair vivante, que c'est la chair elle-même qui vit et qui sent et que rien ne décèle la présence de quelque agent étranger à cette chair.

Assurément, répondent les thomistes, il n'y a que la chair vivante, mais la chair est vivante parce qu'elle possède un principe nouveau qui l'a transformée dans sa nature intime.

On a accusé souvent les médecins et les physiologistes de matérialisme. Eussent-ils été matérialistes, s'ils se fussent trouvés en présence d'une doctrine s'accordant aussi bien avec leurs propres constatations?

Le célèbre Gavarret n'hésitait pas à le reconnaître et déclarait que de toutes les théories philosophiques, l'animisme d'Aristote, qui est aussi celui de saint Thomas, est le seul s'harmonisant pleinement avec les faits.

Une conclusion obtenue par des méthodes si différentes et en partant de points de vue si opposés n'a-t-elle pas pour elle toutes les probabilités?

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