CHAPITRE XI
Pour accomplir sa destinée rhomme a une prérogative glorieuse, mais redoutable : c'est la liberté, ou, comme on disait autrefois avec plus de précision, le libre arbitre.
Saint Anselme s'est beaucoup occupé du libre arbitre. Il a écrit deux traités sur ce sujet, ainsi que nous l'avons vu en établissant l'inventaire de ses œuvres. Le premier traité. De libero arbitrioj est consacré à la définition du libre arbitre. Le second. De concordiâ prœscientiœ etc. cum libero arbitrio, a pour objet d'accorder avec le libre arbitre la doctrine de la prescience divine et celle de la prédestination.
Le libre arbitre est de nos jours l'objet de contestations très vives. On lui oppose une foulé d'objections métaphysiques, psychologiques, physiques, etc. Cependant, le libre arbitre semble bien une suite nécessaire de
notre nature intellectuelle. Tout être intelligent peut et doit être libre.
N'est-il pas en effet de la nature de l'être intelligent que sa volonté soit dirigée par des idées, c'est-à-dire qu'elle se porte vers ce que l'intelligence lui indique comme bon? Les idées dans ce cas prennent le nom de motifs. Or les mêmes motifs ne sont pas toujours nécessairement jugés bons.
Sans doute la notion du bien est immuable en soi; mais l'échelle des biens concrets n'est pas nécessairement fixée, tant s'en faut. Le bien pratique peut être considéré de beaucoup de manières différentes. Ce qui est préférable à certains égards peut être écarté tout aussi justement à d'autres égards.
En outre, un bien voulu n'est pas un bien acquis. Il faut les moyens d'y atteindre. Or ces moyens sont ordinairement divers. Plusieurs moyens différents peuvent mener aussi bien au même but.
Qui tranchera l'indécision? La volonté le fait tous les jours. Elle ne le peut qu'en étant libre, c'est-à-dire en ayant le pouvoir de prendre un parti que la nature n'impose pas. Nous avons bien conscience de nous décider par des motifs qui ne nous sont point imposés, mais que nous avons cherchés nous-mêmes. Pourquoi aurionsnous cherché, si la détermination de la volonté était naturelle et faite d'avance^ ?
1. Nous avons développé plas complètement ces considérations dans un traité spécial : Les ressorts de la volonté et le libre arbitre^ Paris, Blond et Barrai, 1899.
Nous sortirions du but de ce travail si nous voulions examiner en détail les objections accumulées contre le libre arbitre par la critique contemporaine. Un volume n'y suffirait pas. D'ailleurs les raisons soi-disant scientifiques de nier le libre arbitre n'étaient guère connues au xï* siècle. Saint Anselme n'avait point aies combattre. Il ne rencontrait alors d'autre négation que celle du libertin, qui prétend ne pouvoir résister à la passion. C'est ce que remarquait le saint docteur en constatant que celui qui nie le libre arbitre est entraîné par les tendances de la chair *. Tel était alors le cas général. Mais les propos d'un libertin n'ont aucune valeur philosophique. On ne discute pas avec un tel homme; on l'exhorte et on cherche à lui inspirer le courage et la vraie volonté du bien.
Saint Anselme n'avait donc pas à réfuter des systèmes faux et à établir le fait de la liberté. Il l'a pris tel que lé donne la conscience. Il a seulement cherché à le définir.
De son temps, il existait une définition courante du libre arbitre, définition dont on pourrait trouver l'analogue dans la pensée d'un grand nombre de modernes. La liberté, disait-on, est le pouvoir de pécher ou de ne pas pécher 2.