Aliquod est aliquid ut dolor. {Id
218 SAINT ANSELKE.
En résumé le mal moral seul est toujours une réalité négative, le mal physique est tantôt négatif, tantôt positif ^. C'est bien d'ailleurs le sentiment commun que la douleur, la tristesse et autres accidents de cette nature sont des faits positifs et des réalités parfois très cruelles.
Cette exception est-elle fondée? Ne pourrait-on, au point de vue métaphysique, étendre même à la douleur la théorie créée par saint Augustin?
Qu'est-ce que la douleur en soi? c'est une sensation ou plutôt l'exagération d'une certaine sensation. Cette sensation n'est pas mauvaise ; quand elle est modérée, elle est bonne et nécessaire. Ce qui en fait un mal, c'est qu'elle soit exaltée à un degré qui déroute l'organisme, et cette exagération même vient de la rencontre brutale de l'être vivant avec des circonstances qui lui sont défavorables.
Il semble donc que l'on puisse dire même de la douleur qu'elle n'est point une nature spéciale mauvaise, mais le résultat d'un accident. Dès lors la théorie que saint Anselme a reçue de saint Augustin pourrait s'appliquer d'une manière générale.
Cette théorie conduit à une conclusion très importante : c'est que Dieu n'a point fait le mal. Le mal n'étant rien par lui-même n'a pas besoin d'une cause directe. Dieu a fait les choses bonnes, remarque saint
1. Malum quod est injustitia semper nihil est; malum vero qaod est incommoditas, aliquid sine dabio nihil est ut cfiscitas, aliquando est aliquid ut trifttitia et dolor et hanc incommoditatem quœ est aliquid semper odio habemus. {De casu diah., 26.)
Anselme, et il a fait qu'elles sont bonnes; il a fait aussi les choses mauvaises, mais il n'a pas fait qu'elles soient mauvaises*. Dans la vérité des choses, il n'y a pas un seul être qui ne puisse ou n'ait pu faire un certain bien, pas une substance dont on ne puisse tirer un usage salutaire. Le mal vient des rencontres fâcheuses et des défaillances de la créature.
Toutefois, il reste un mystère difficile à éclaircir. Comment se fait-il que, dans un monde bien ordonné, ces défaillances soient possibles? C'est la seconde question que nous avons à examiner.
Et d'abord, comment la créature a-t-elle défailli? nous devons la supposer créée bonne et sage, ayant les lumières nécessaires pour choisir sa route. Comment s'est-elle détournée de la voie droite?
Il est vrai qu'elle est limitée dans toutes ses puissances. Son intelligence ne connaît pas tout. Mais elle peut au moins connaître ses limites et s'y tenir. Comment s'est-elle un jour égarée ?
Le péché de l'homme est expliqué dans la tradition religieuse par l'intervention du démon. Qui expliquera le péché du démon lui-même?
Saint Anselme nous dit que l'ange déchu a voulu arriver à la béatitude en dehors de l'ordre fixé par Dieu. Il a cherché hors de propos à s'élever où il serait arrivé s'il était resté juste 2.
1. In bonis facit quod sunt et quod bona sunt; in malis vero facit quod sunt, sed non quod mala sint. {De concord., 1, 7.)
2. Âppeiiit illud ad quod pervenisset, si stetisset. (De cas. diab., 3.)
Comment a-t-il eu une pareille pensée? Comment a-t-il cru pouvoir réussir contre la volonté de Dieu?
Les théologiens du xiii' siècle ont expliqué la chose par une inconsidération. L'ange des ténèbres n'a pas suffisaniment considéré quel était Tordre de la Providence et qu'il était toujours juste *.
Saint Anselme préfère écarter la question. Il ne veut admettre aucune cause de la décision coupable du mauvais ange, sinon qu'il a pu la prendre 2.
Il est juste d'ajouter qu'on ne peut émettre à ce sujet que des conjectures. Comment sonder à coup sûr les mystères de la liberté ! C'est affaire de conscience intime. Nous pouvons difficilement pénétrer la conscience des autres hommes. A plus forte raison la conscience d'un être d'une tout autre nature.
Combien serait-il plus difficile encore de pénétrer les desseins de la sagesse divine, et d'entrevoir les raisons adorables qu'elle a eues d'admettre la possibilité du mal !
Saint Anselme se contente de nous déclarer que Dieu a agi très justement. Il va jusqu'à dire que le mal doit être en un certain sens. Il ne doit pas être au regard du pécheur dont la volonté est mauvaise ; mais il doit être puisqu'il est permis par Dieu qui est bon et sage et qu'il ne pourrait pas être sans sa permission 3.