‹ Saint AnselmeChapitre 52 sur 96 · s. ThéoL · texte numérisé non relu

s. ThéoL

2. Cur Yoluit quod non debuit? NuUa causa prœcessit banc Toluntatem nisi quia velle potuit. (De cas, diab., 27.)

3. Débet esse quia bene et sapienter ab eo, quonon pennittente fieri nou

Réponse vraie et fondée, mais qui exprime mieux la confiance de notre saint dans la Providence, qu'elle n'en fait comprendre les desseins.

Nous aurions aimé à traiter cette délicate question. Nous ne nous en dissimulons pas les difficultés. Nous croyons cependant possible d'assigner des raisons très sages à la perinission du mal, si Ton considère la beauté qu'ajoute à Funivers le mérite de créatures libres et faillibles s'attachant, malgré une foule d'obstacles, à ce qui est bon et grand. L'ordre surnaturel serait-il complet sans l'épreuve, et l'épreuve n'implique-t-elle pas la possibilité de la chute? Assurément l'ordre surnaturel n'est point le couronnement nécessaire de l'ordre naturel, mais en fait il est partie intégrante du plan divin, et l'on ne peut se flatter de comprendre ce plan sans en tenir compte. Il y aurait là matière à de très belles considérations. Mais nous nous éloignerions trop de saint Anselme qui n'a pas cru, prudemment sans doute, devoir aborder cet ordre de conjectures.

Il vaut mieux passer à l'examen d'autres difficultés dont notre saint docteur s'est occupé plus directement :, à savoir, la concOiation du libre arbitre de l'homme avec

posset, permittitar et non débet esse qaantum ad illum cujus iniquâ voluntate perficitar. (De Veritatet 8.)

la prescience de Dieu et avec la doctrine de la prédestination : problèmes particulièrement délicats et qui ont fait de tout temps le tourment des théologiens.

Deux objections sont faites à l'accord de la liberté avec la prescience divine.

La première est qu'il semble impossible que Dieu puisse connaître de connaissance intuitive un acte qui n'existe pas encore, qui souvent même n'existe pas dans ses causes. Si je dois me marier dans vingi ans, comment Dieu sait-il dès à présent et avant tout dessein formé de ma part que je me marierai dans vingt ans? Cependant il le prévoit très certainement, car il sait tout et connaît tout. Faut-il nier que mon mariage soit un acte libre et croire qu'il était préparé de tout temps par le déterminisme universel?

Cette première objection se résout assez facilement. Il suffit de se placer au vrai point de vue, celui de la coexistence de l'être éternel à tous les temps. C'est la remarque de saint Anselme. Ce mot prescience n'est point exact par rapport à Dieu. Il n'y a pas, à proprement parler, prescience dans l'être suprême; il y a connaissance actuelle, car il est présent à tous les temps^ Assurément, nous ne saurions nous représenter cette présence éternelle. Mais elle est prouvée rigoureusement, comme nous le verrons en théodicée. On doit donc en tenir compte.

1. Prœscientia De! non proprie dicitur prsescientia, cui omnia semper sant praesentia. (De cas. diab.y 21.)

La seconde objection est plus épineuse, parce que les données en sont plus complexes.

Dire qu'un acte est libre, c'est dire qu'il n'était pas déterminé d'avance, que jusqu'au dernier moment, l'être qui l'a posé pouvait ne pas le poser. Mais d'un autre côté la science de Dieu est infaillible, et, comme il est éternel, l'acte qu'il sait devoir arriver est éternellement certain. Voilà donc le même acte à la fois certain et incertain; certain de par la connaissance divine, ce qu'elle prévoit ne pouvant manquer de se produire ; incertain du côté de l'agent libre qui pourra admettre l'acte contraire. Mon mariage dans vingt ans semble devoir être libre puisque à cette époque je pourrai, au lieu de me marier, me résoudre au célibat, et cependant il aura lieu inévitablement puisque Dieu l'a prévu.

Cette objection a été cent fois présentée dans les ouvrages les plus divers. Au fond, elle repose sur un abus de logique. On le sent; mais il est difficile de mettre le doigt sur le défaut de l'argument.

Saint Anselme répond, avec les meilleurs scolastiques, que la connaissance ne change rien à la nature de l'acte connu. Ce n'est qu'une relation extrinsèque qui n'en modifie pas le caractère intrinsèque. Si la nature de l'acte prévu est d'être libre, il sera libre K Assurément Dieu prévoit notre acte futur et ce qu'il prévoit ne peut manquer d'arriver; mais il prévoit

; 1. Non semper res necessitate est quamyis sit fatura. (Deconcord.y

224' SAIin* ANSELME.

aussi que cet acte sera fait librement, parce que telle est sa nature.

Sa prescience ne fait qu'une chose, constater que l'acte sera. Étant présupposé que l'acte sera, il est bien évident qu'il ne saurait pas ne pas être. Cela résulte de la position même admise ^ C'est l'application pure et simple du principe de contradiction au fait futur, comme il s'applique au fait présent. Une chose ne peut en même temps être et ne pas être. Si un fait se produit devant moi, il est nécessairement vrai qu'il se produit. Je voi&Socrate se lever, je l'affirme et je suis très certain que l'affirmation contraire n'est pas possible. Cependant Socrate s'est levé très librement. II en est de même pour l'avenir. Une fois constaté qu'une chose sera, il est impossible d'admettre qu'elle ne sera pas. Cela ne change rien au fait lui-même qui sera ou ne sera pas contingent selon la nature qui lui est propre.

Puisque Dieu est éternel et présent à tous les temps, il n'y a pour son regard ni passé ni futur. Il est déjà présent à ce que je ferai dans la suite des années. Sa connaissance,- bien qu'infaillible, n'impose pas plus de nécessité aux choses que notre connaissance actuelle n'impose de nécessité aux faits auxquels nous assistons. Le fait est ce qu'il est et la connaissance de Dieu, comme la nôtre, se borne à le représenter tel qu'il est.

1. Si erit de necessîtate erit, nécessitas seqaitur rei positîonem. {De concord,j 1, 2.)

Saint Anselme s'oj^jecte que l'Écriture sainte parle souvent de faits qui dépendent de la liberté humaine comme devant arriver nécessairement ; ils seraient donc vraiment nécessaires. Le docteur du Bec répond très justement qu'en pareil cas Thistoire sacrée se place au point de vue de la connaissance éternelle de Dieu. Il n'y a rien à en conclure quant à la nature de Tacte ^

Notre saint ajoute une réflexion qui nous paraît moins heureuse. Il dit que si la prévision rendait le fait prévu nécessaire, Dieu ne serait libre en rien, car il prévoit nécessairement tout ce qu'il fera 2. Cette remarque n'est pas tout à fait convaincante. Il y a une grande différence entre les actes de Dieu et ceux de ses créatures. Les actes divins peuvent avoir leur effet dans le temps, mais d'euxmêmes ils sont produits dans l'éternité. Ils sont coexistants à la connaissance divine au-dessus de tous les âges.* C'est là surtout qu'il ne faut pas parler de prescience.

Le problème que nous venons d'examiner ne serait pas autrement difficile, si l'homme n'éprouvait une grande peine à se placer au vrai point de vue, celui de la coexistence de l'être divin à tous les temps. Il en est

1. Quidquid dehis qiiœ libero arbitrio fiunlvelut necessarium sacra scriptara pronuntiat, secundum aBternitatem loquitur in quâ prœsens est orane verum. {De concord,, 1,5.)

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