CHAPITRE XII
Nous avons vu, dans les chapitres qui précèdent, quelle opinion s'était formée saint Anselme sur Thonime , sa nature et ses facultés. Il nous reste à étudier sa doctrine sur la nature divine.
Dieu a toujours été pour saint Anselme la première préoccupation. Toutes ses pensées aussi bien que toutes ses affections étaient portées vers Dieu. C'est aussi dans ses spéculations sur Dieu que nous trouvons son génie plus à l'aise, plus fécond, plus élevé, et en même temps plus vigoureux et plus exact.
La théodicée de saint Anselme est exposée avec toute son ampleur dans le Monologium. Nous n'aurons qu'à analyser cet ouvrage, le plus beau monument qu'ait laissé le saint docteur du Bec, non seulement au point de vue de la rigueur philosophique, mais aussi pour la tournure éloquente qu'il a su donner à son exposé et qui rappelle les Confessions de saint Augustin.
Le premier souci de tout philosophe spiritualiste est naturellement d'établir l'existence de Dieu.
Saint Anselme, toujours porté aux considérations d'ordre moral, fonde sa démonstration sur l'idée du bien.
Il y a dans ce monde une foule de choses bonnes. L'homme ne peut en douter puisqu'il en jouit et les apprécie. Par quoi ces choses sont-elles bonnes? Par elles-mêmes ou par quelque autre. Elles ne peuvent Tétre par elles-mêmes. Il n'y a que la bonté qui soit bonne par elle-même ; les autres choses ne sont bonnes que par la bonté. Il y a donc quelque part une bonté par excellence, par laquelle toutes les autres choses sont bonnes. Cette bonté est le bien suprême qui seul est par lui-même : c'est Dieu K
Ne croirait-on pas entendre Platon?
Saint Denys l'Aréopagite avait dit également qu'il y a un bien substantiel qui communique la bonté à tout ce qui existe ^.
1. Quis dubitet illud ipsuin, per quod cuncta sunt bona, esse magnum boDum.... illud itaque solum est summe bonum quod solum est per se bonum. (MonoL, 1.)
2, Ttj) eîvai to ày^^^^ ^Ç oùaiwÔE; àyaôèv el; itdcvTa xà ôvxa Statelvei t9iv àYaôoTTjTa. (De div. nomin., 1, 4; collect. Migne, Pairol, grecque, . t. III.)
Ce raisonnement implique évidemment une manière de voir réaliste. Il suppose, et c'était bien la pensée de saint Anselme, que la bonté est dans chaque être quelque chose de réel qui n'est pas lui, mais qui est communiqué à tous et qui est le même en tous*. Il y a là un point contestable dans l'argumentation. Poussez trop loin cet ordre d'idées, vous risquez d'arriver au panthéisme qui est^bien le danger d'un réalisme exagéré. Aussi saint Anselme a-t-il bien soin de faire remarquer que le bien suprême ne rend pas les choses bonnes en se diffusant en elles, mais en les créant.
Saint Anselme reproduit la même démonstration sur l'idée de grandeur. Les choses sont plus ou moins grandes ; elles ne sont point la grandeur. Elles ne sont donc point grandes par elles-mêmes, mais par quelque chose qui est la grandeur par essence 2.
De même pour l'idée d'être. Tout ce qui est est par lui-même ou par autre chose. Mais il n'y a que l'être qui soit par lui-même. Les êtres qui nous entourent sont donc par autre chose, et cette autre chose est par elle-même, elle est l'être même 3.
Ici l'argument est vraiment apodictique, car il est manifeste que les choses qui nous entourent ne sont point par elles-mêmes.
1. Quœcuroque dicuntar aliquid, per aliqaod dicuntar, quod non aliud et aliud sed idem intelligitur in divenis. (MonoL, 1.)
2. Si Yero id per qaod plures ipsae oatnrœ tara magn» snnt aliud est quod ips» sunt, pro certo minores sunt quam id per quod magn» sunt. {MonoL, 4.)