Quidquid est per unum aliquid videtur esse. [MonoL
Saint Anselme fait observer qu'il n'y a qu'un être qui puisse être par lui-même. S'il y en avait plusieurs, il faudrait qu'ils eussent tous la même force d'existence en vertu de laquelle ils seraient par eux-mêmes. Cette force serait une en tous et tous seraient identiques en elle^
Tous ces arguments conduisent au même résultat. Il y a quelque chose bon par soi, grand par soi, existant par soi, etc. Ce quelque chose est nécessairement unique. Le bien par soi ou le grand par soi ne peuvent avoir l'existence par eux-mêmes que s'ils sont en même temps l'être par soi. Autrement le bien par soi ne serait plus le bien par soi, mais un bien communiqué. Il y a donc une nature première, bonne, grande, excellente, au-dessus de toute autre. Ce ne peut être que la nature qui est par soi -.
Cette nature souveraine est Dieu.
Telle est la preuve donnée par saint Anselme au début du Monologium, Elle lui appartient en propre. Nous en avons vu une indication dans les œuvres de saint Denys l'Aréopagite. Saint Augustin a dit de même que Dieu est le bien par essence. Mais nous ne croyons pas qu'avant saint Anselme, on ait tiré de cette pensée une preuve aussi explicitement formulée de l'existence de Dieu.
1. Si plura singula sunt per se, utique est una aliqaa yis vel naliira existendi per seperquam habent ut per se sint. Non autem dubium qaod per idipsam unum sint per quod habent ut sint per se. {Monol., 3.)
2. Est igitur quaedam natura quod est summum onmium quas sunt. Hoc autem non potest esse nisi ipsa sit per se id quod est. (Monol., 4.)
Saint Anselme ajoute une seconde preuve, appuyée plus particulièrement sur l'inégalité des natures.
Les natures que nous connaissons sont inégales entre elles. Elles forment une vaste hiérarchie, où les plus humbles sont subordonnées aux plus élevées. Il y a nécessairement quelque nature supérieure de telle sorte qu'elle n'est inférieure à aucune ^ De plus, il ne peut y avoir plusieurs natures ayant la même supériorité. Si elles avaient la même supériorité par elles-mêmes, elles seraient identiques; si elles l'avaient par une autre, celle-ci serait supérieure. Il doit donc y avoir une première nature supérieure à toutes; c'est la nature divine.
Cette argumentation était certainement neuve du temps de saint Anselme. Elle avait ce mérite, si recherché de nos jours, d'être originale et personnelle. Elle sortait de la voie si rebattue, quoique toujours bonne, de la preuve cosmologique. Était-elle aussi inattaquable? C'est ce qu'il importe d'examiner.
Les preuves de saint Anselme se rapprochent de deux preuves données par saint Thomas d'Aquin : la preuve par la contingence des choses et la preuve par les degrés d'être.
1. Est ex necessilate aliqaa' natara quae sic est alicui vel aliquibus superior ut nulla sit cai ordinetur inferior. (Monol., 4.)
Voici comment le Docteur angélique formule la preuve par la contingence.
Il est évident que les choses qui nous entourent sont contingentes. Première proposition.
Cette proposition est évidente à la simple raison commune. Tous les êtres dont se compose l'univers naissent, périssent ou disparaissent. S'ils ne disparaissent pas pour notre expérience bornée, ils portent des marques ineffaçables de caducité. Le soleil même qui nous éclaire va s'éteignant tous les jours. Supposer que l'univers, composé tout entier d'êtres contingents, puisse être lui-même nécessaire, c'est admettre dans un tout par agrégation une propriété que n'a aucune des parties qui le constituent. C'est une contradiction.
La proposition est encore plus évidente au point de vue philosophique. Il n'est aucune chose en ce monde que nous ne puissions supposer ne pas être. Elles sont possibles, puisqu'elles sont; elles pourraient ne pas être, puisque l'existence n'est pas attachée à la notion de leur narture.
La seconde proposition de so^int Thomas est tirée d'Aristote: il y a toujours un moment où ce qui peut ne pas être n'est pas ^
Conclusion : s'il n'y avait que des «réalités contingentes, il y aurait eu un moment où il n'y avait rien. L'être serait sorti du néant, ce qui est impossible. Il y a donc quelque chose de nécessaire.
t. Quod possibile est non ess^". aliquando non est. [S. theol,, 1*^, 2, 3.)
Si ce quelque chose est nécessaire par un autre ^ il faut que cet autre à son tour soit nécessaire. Mais on ne peut aller à l'infini. Il faut donc arriver à quelque chose qui soit nécessaire par soi-même.
Telle est la troisième preuve présentée par le Prince de TÉcole.
On y reconnaît facilement l'idée de saint Anselme que les choses sont ce qu'elles sont par une autre et qu'il en est une nécessairement par soi. L'Ange de rÉcole insiste moins que le docteur du Bec sur l'unicité de cet être par soi. Il réserve cette considération pour une question spéciale.
Toutefois, si l'on rapproche les deux arguments, on constate qu'ils ne sont pas conduits de la même façon et ne reposent point sur le même fondement. Saint Thomas prend son point de départ dans l'idée d'être. Saint Anselme met d'abord en avant l'idée du bien. Or ridée du bien ne répond pas aussi directement au but proposé. Le bien est objectivement la même chose que l'être ^ ; c'est l'être envisagé à un point de vue spécial, sa convenance avec la volonté. Cet attribut de Têtre ^ en est inséparable et le suit partout. Les choses sont donc bonnes par elles-mêmes et parce qu'elles sont. Il n'est exact de dire qu'elles sont bonnes par un autre qu'autant qu'il aura été prouvé qu'elles existent par un autre.
Saint Anselme a renversé cette position. Soii argu-
1. Bonam et ens sunt idem secaodum rem. (.9. theol.y 1", 5, 1.)