Saint Jean, I
^. MonoL, 12.
Telle est la génération du Verbe, seconde personne de la Sainte Trinité.
Mais nous ne pourrions développer ces vues de saint Anselme sans nous risquer sur un terrain qui n*est pas le nôtre, celui de la théologie.
Il ne suffirait pas que la créature fût créée si Dieu l'abandonnait à elle-même. Précisément parce qu'elle est faite de rien, qu'elle n'est rien que par la parole toutepuissante de Dieu, elle n'aurait pas où s'appuyer si la puissance divine cessait son action ^ Les mêmes raisons qui obligent à admettre la création obligent à admettre Fintervention perpétuelle du créateur -. Rien de ce qui a été fait entièrement ne peut durer que pai' celui qui Fa fait ^. Il faut donc que Dieu soutienne toujours sa créature, qu'il la crée pour ainsi dire à chaque instant, autrement que la parole créatrice soit efficace pour tout le temps qu'il lui a plu de fixer.
La théologie emploie un terme spécial pour désigner cette assistance perpétuelle du créateur, le terme de
1. Nil yigeat nisi per seryatricem ejus prœsentiam. (MonoL, 13.)
2. Simili naroque i>er omnia ratione quà coUectum est omnla qiio) sunt esse per unuin aliquld, simili inquam ralione pôles t probari qui.t quœcumque vigeant per unam aliquid yigeant.(fr^)
3. Eodem ipso sustinente et vigent et persévérant esse quamdia su ni quo facientede niliilo habent esse quod sunt. {Id.)
conservation; en réalité il nV a pas deux actes distincts, Tun par lequel Dieu créerait, Tautre par lequel il conserverait ce qu'il a créé. Nous ne distinguons ces choses que parce que nous sommes du teinps, nous vivons et nous pensons dans le temps. Dans le temps les effets nous paraissent divers et le sont réellement, mais ces effets se rapportent tous à l'efficace d'une même puissance éternelle.
Ces principes, saint Anselme ne les a pas inventés. Us ont été proclamés par renseignement catholique dès l'origine. Toutefois, depuis la disparition de la civilisation romaine, personne ne les avait reproduits avec cette vigoureuse précision, en y joignant un enthousiasme entraînant pour les spéculations les plus sublimes.
Cette idée de création continuée a le malheur de déplaire à beaucoup de modernes. Que Dieu ait crée le monde, on en prend encore son parti, puisqu'on n a pas trouvé moyen d'expliquer l'existence du monde d une autre manière. Mais une fois le monde pourvu de l'être, pourquoi ne continuerait-il pas tout seul? Quel besoin que le créateur, une fois la matière lancée dans l'espace, intervienne pour la faire durer? Il n'a qu'à l'abandonner à ses propres lois jusqu'à ce qu'il lui ordonne de cesser d'être.
Ces objections eussent bien étonné saint Anselme. Elles ont pour cause l'oubli de la différence qu'il a si bien établie entre le créateur et l'ouvrier.
L'ouvrier produit une œuvre qui peut durer m^.me
après lui, parce que cette œuvre subsiste dans un sujet indépendant de la volonté de Thomme. Il en est tout autrement du monde vis-à-vis de Dieu. Le monde n'a point son existence par lui-même. Il la doit tout entière à son auteur. Comment pourrait-il conserver cette existence, Faction divine cessant? L'existence est le terme propre et immédiat de l'action divine. Pourrait-elle continuer, cette action étant suspendue? Est-ce qu'un moment de l'être peut être la cause suffisante de celui qui le suit? Est-ce qu'à aucun instant le monde peut être conçu existant par soi? Il faut donc, pour que la création continue, que l'action divine s'exerce indéfectiblement. C'est ce que voulait signifier Jésus-Christ quand il disait aux juifs : « Mon Père agit toujours et moi également j'agis toujours*, » de cette action toute-puissante et éternelle dont l'effet est la création.
Mais si Dieu crée toujours, remarque saint Anselme, il est toujours présent à tout ce qu'il crée. Qu'avons-nous de plus intime que l'être? Celui qui produit notre être est au plus intime de nous-mêmes. Il ne pourrait cesser d'y être qu'en cessant de nous produire et nous-mêmes d'exister 2.
Nous ne vivons que de l'action de Dieu. Nous sonmies cette action même, suivant la doctrine d'Aristote qur enseigne que l'action est dans le patient, d'où saint Thomas concluait que la création entendue objectivement est la créature elle-même. Dieu est en chacun de nous;
1. Pater meus usqaemodo operatur et ego operor. (Saint Jean, v, il.}