‹ Saint AnselmeChapitre 69 sur 96 · Prosl · texte numérisé non relu

Prosl

nos passions, nos haines, nos colères, nos vengeances. Tout chrétien instruit sait que ce sont là des figures. Elles servent à nous faire comprendre ce que Dieu exige de nous et ce que nous pouvons attendre de lui. Après tout, nous ne pouvons nous mettre en rapport avec Dieu que par nos facultés humaines ; nous ne pouvons nous figurer sa réponse que sous la forme d'une réponse humaine. Si Dieu veut se manifester à nous (qui pourrait lui en refuser le pouvoir?), il ne peut le faire qu'en se proportionnant à Tinfériorité de notre nature.

Et comme il est très bon, comme il est le bien suprême, très désireux de se communiquer, il s'est proportionné à nous encore plus complètement. Il s'est incarné, il s'est fait homme, il a vécu parmi les hommes, de sorte qu'il y a un Dieu pour nous que nous pouvons traiter en tout droit et toute vérité comme une personne humaine, qui entend nos prières comme nous entendons, qui peut y répondre comme nous répondons, qui comprend notre langage et en use, qui aime comme nous pouvons aimer, avec un cœur de chair, le cœur adorable de Jésus-Christ.

On voit donc que les connaissances que nous avons sur Dieu pour être indirectes et très incomplètes ne sont pas nulles. Nous savons qu'il est une perfection très simple, infinie en ce qu'elle comprend toutes les perfections possibles, qu'il possède tous les avantages que les créatures peuvent retirer de ses dons, notamment qu'il a en soi éminemment les biens que nous réalisons par l'emploi de l'intelligence, de l'activité et de la liberté.

Toutes ces conclusions que la logique nous impose, nous ne pouvons, sans doute, les confirmer par une expérience directe. L'expérience est-elle donc notre seul moyen de connaître? Que faites- vous de la raison?

On ne veut croire aujourd'hui qu'à ce que l'on peut saisir et toucher. Le raisonnement, même le plus simple et le plus immédiat, ne dit rien, du moment que l'on ne peut arriver à une vérification sensible.

Cependant la science contemporaii^^-ne montre-t-elle pas de quelles illusions singulières les sens sont la source? Cette science, que seule on vante aujourd'hui, ne réalise-t-elle pas tous ses progrès, en s'éloignant chaque jour davantage des données purement sensibles et en développant de plus en plus le côté intelligible des choses?

Il faudrait être conséquent. Si vous suivez imperturbablement un raisonnement mathématique, parfois extrêmement long et compliqué, sûr de trouver au bout le fait réel dont vous avez besoin, vous devez bien croire qu'un raisonnement beaucoup plus simple et plus court, basé sur un fait d'expérience, pourra vous mener à une conclusion certaine.

De cela même que le monde existe et qu'il implique une cause, vous pouvez donc conclure avec assurance quelques-uns des caractères de cette cause.

La notion naturelle que nous avons de la Souveraine nature a encore d'autres conséquences intéressantes.

Nous avons vu que Dieu est présent à tout ce qu'il a créé. Il est donc partout où il existe quelque chose'. Il est partout, et cependant nous ne le voyons nulle part à cause de Tinfirmité de notre vue 2. Saint Anseluie va jusqu'à dire, assez subtilement, que, si Dieu n'était point partout, il pourrait être conçu, à quelque égard, n'être pas, ce qui ne convienf" pas à sa nature^.

Une meilleure raison donnée par le saint docteur, est que Dieu est partout parce que tout corps est soutenu par sa puissance^. Où il ne serait pas, il n'y aurait rien, puisque tout ce qui existe n'existe que par lui^. Il n'y aurait pas même d'espace vide, car, selon saint Anselme, le lieu même vide est quelque chose ^.

Qu'est-ce à dire? Dieu serait-il étendu et remplirait-il de son étendue l'immensité de l'espace? Nous sommes très portés à interpréter toute notion d'après nos sensations accoutumées. Clarke et Newton ont paru croire que l'espace est infini et qu'il est l'immensité même de Dieu. Mais ce qui est étendu a des parties et Dieu n'a point de parties. Il ne peut donc être dans l'espace, comme s'appliquant partie par partie à l'espace ou

Page 1