Potest cogitari esse et in rc, quod majus est
3. Nec credibile potest esse idcirco queinlil}et negare quod audilum aliquatenus intelligit. (Id., 7.)
4. Non idem valet majus omnibus et quo majus cogitari nequit. {Id,, 5.)
5. In isto Yero non est opus alîo argumento quam boc ipso quod sonat quo majus cogitari nequit. (/i., 5.)
La réplique de saint Anselme est restée sans réponse» Gaunilon s'est tu. Était-il embarrassé? ou a-t-il jugé à propos de ne pas insister vis-à-vis d'un homme hautement considéré dans le monde catholique pour son caractère et ses talents? Nous adopterions volontiers cette seconde hypothèse. Quoi qu'il en soit, la controverse fut abandonnée pour le moment. Il paraît même que plusieurs docteurs des premiers temps de la scolastique se montrèrent favorables aux idées de notre saint. Tels Guillaume de Couches, qui comprend la preuve de saint Anselme parmi les onze preuves qu'il cite de l'existence de Dieu, ou Hugues de Saint-Victor, chef de l'école mystique de la célèbre abbaye. 11 n'y a pas à s'en étonner. Ces docteurs inclinaient vers la philosophie platonicienne, celle dont s'était inspiré le docteur du Bec.
Mais tout changea quand, avec l'introduction du péripatétisme, une méthode plus rigoureuse prévalut dans l'école. Depuis lors la preuve de l'existence de Dieu imaginée par saint Anselme rencontra des contradicteurs nombreux et résolus. A leur tête nous trouvons saint Thomas d'Aquin.
Les partisans de saint Anselme se prévalent volontiers de ce que le Prince de l'École n'a pas critiqué directement la preuve de l'existence de Dieu proposée dans le
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Proslogium. A quel propos Taurait-il attaquée? Pourquoi se serait-il mis en lutte ouverte avec un des docteurs les plus vénérables de TÉglise catholique? Saint Thomas n'avait point le caractère agressif. Il ne combattait point les personnes, mais les erreurs. La preuve de saint Anselme ne tendait point à établir une erreur. La trouvait-il peu valable? Il lui suffisait de ne pas s'en servir. C'est ce qu'il a fait.
Mais la preuve de saint Anselme impliquait une conséquence fausse ; c'est cette conséquence que le Docteur angélique a voulu écarter, tantôt rejetant les raisonnements de saint Anselme sans le nommer, tantôt le nommant pour tirer sa manière de voir à un sens plus acceptable.
11 conciliait ainsi la vérité avec la charité et avec le respect dû à la sainteté.
Cette conséquence fausse, Gaunilon l'avait déjà insinuée. Pour tirer d'une idée quelconque l'existence de la chose conçue, il faut que l'existence soit comprise dans ridée que j'en ai; il faut que je comprenne la chose comme existant de soi. Mais alors l'existence de cette chose est immédiatement connue ; toute preuve est inutile. Si donc dans une définition quelconque de l'être divin, telle que nous pouvons la former a priori, l'existence est comprise, l'existence de Dieu est immédiatement connue. C'est ce que saint Thomas n'admettait pas.
Que saint Anselme n'ait pas dit ou n'ait pas voulu dire que l'existence de Dieu nous est immédiatement
connue, nous n'eii faisons aucun doute. Mais sa manière de raisonner entraînait cette conclusion. Du moment cpi'il prétendait établir l'existence de Dieu par l'analyse de ridée que nous nous faisons du souverain être, il impliquait que cette existence fût comprise dans l'idée. En fait, il ne s'agissait pas de preuve à proprement parler, mais seulement d'explication.
Saint Thomas a vu cette conclusion et il l'a combattue.
Dom Adlhoch a remarqué que saint Thomas avait un autre but que saint Anselme *. Cette observation est fondée. Mais le but de saint Thomas était exclusif du but que se proposait saint Anselme.
Le Docteur angélique a formulé son opinion dans quatre de ses ouvrages : le commentaire sur les sentences, V essai De Veritate^ la Somme contre les Gentils et la Somme théologique.
Quand il fit son commentaire sur les sentences, il était au début de son enseignement. Il n'avait pas encore montré tout son génie, ni conquis l'autorité qu'il obtint par la suite. Il procède donc avec modestie. 11 cherche moins à contredire saint Anselme qu'à trouver un sens acceptable à ses affirmations.
Il se fait cette objection : « Ce qu'on ne peut se représenter comme n'existant pas est immédiatement connu. Or Dieu ne peut être pensé comme n'existant pas.
1. Philosophisches Jahrbuch, x, 3. Der Gottes Beweis des ff. Anselm, p. 26t et suivantes. Cette reyue est imprimée par la Société de librairie de Fulda (Allemagne}.
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Donc l'existence de Dieu est immédiatement connue. » Et il ajoute : « La preuve de la mineure est donnée par saint Anselme dans le Proslogiurriy ainsi qu'il suit : Dieu est Tétre tel qu'on n'en peut penser un plus grand, mais ce qui ne peut être pensé ne pas être est plus grand que ce qui peut être pensé ne pas être. Donc Dieu ne peut être pensé ne pas être étant l'être tel qu'on n'en peut penser un plus grand*. » On remarquera que ce raisonnement tiré du chapitre 3 du Proslogium est beaucoup moins contestable que la preuve présentée dans le chapitre second.
Que répond saint Thomas à cette objection? Il répond en interprétant la pensée de saint Anselme : « Quand on a bien compris ce qu'est Dieu, on ne peut comprendre que Dieu soit et qu'il puisse être pensé ne pas être -, » Remarquez cette réserve, si Dieu existe, il ne peut être pensé ne pas être. Saint Thomas n'admettait donc pas la preuve du Proslogium pour établir l'existence de Dieu, mais seulement pour établir la nécessité intrinsèque de cette existence.
Ce qui suit est encore plus net et renverse absolument l'argument de saint Anselme : « Toutefois il ne s'en-
1. Jllud est per se notum quod non potest cogitari non esse. Sed Deus non potest cogitari non esse. £rgo ipsum esse est per se notum. Probatio mediie est per Anselmum in Proslogion. Deus est ens quo majus cogitari non potest, sed illud quod non potest cogitari non esse est majus eo quod potest cogitari non esse. £rgo Deus non potest cogitari non esse cum sit illud quo majus cogitari non potest. (L. I, dist. 3, q. 1, art. 2.)
2. Ratio Anselmi ila intelligenda est : postquam intelligimus Deum^ non potest intelligi quod sit Deus et possit cogitari non esse. {Id.)
SSi* SAINT ANSELME.
suit pas que quelqu'un ne puisse nier Dieu ou penser qu'il n'existe pas, car il peut penser qu'il n'existe aucun être tel qu'on n'en puisse penser un plus grand. L'assertioii de saint Anselme repose donc sur la supposition qu'il y a un tel être*. » La contradiction pour être indirecte n'en est pas moins formelle. Saint Anselme nous dit que l'idée d'un être tel qu'on n'en puisse penser un plus grand implique son existence, saint Thomas répond carrément qu'on peut bien penser que cet être n'existe pas.
Après ce trait, il faut être bien prévenu pour parler comme le R. P. Ragey de l'accord essentiel de saint Thomas et de saint Anselme 2.
Dans le De Veritate^ ou plus exactement dans le De Mente dont beaucoup d'éditions font une section du De Veritatej saint Thomas nomme encore saint Anselme. Il pose trois opinions sur la manière dont Dieu nous est connu. D'après Moïse Maimonides, Dieu serait connu par un acte de foi. D'après saint Anselme, l'existence de Dieu serait connue par elle-même, parce que personne ne peut penser dans son for intérieur que Dieu n'est pas, bien qu'on puisse extérieurement l'affirmer et même penser les paroles que Ton prononce^.
1. Sed lamen ex hoc non sequitur quod aliqais non possit negare vel cogitare Deum non esse; potest enim cogitare nîhil hujusmodi esse qoo majus cogitari non possit. £t ideo ratio suaprocedit ex suppositione qnod supponatnr aliqaid esse quo majus cogitari non potest. {Id,)
2. Vargument de saint Anselme, ch. xv et suivants. (Paris, Delliomme et Brignet, 1893.)
3. Alii Tero, ut Anselmus, opinantur quod Deum sit per se notum, in tantum ut nuiius possit cogitari interius Deum non esse, quamTis hoc pos-
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D'après Avicenne, au contraire, Texistence de Dieu ne serait connue que par démonstration. Saint Thomas rejette la première opinion, mais il accorde quelque vérité aux deux autres. Il est vrai que Texistence de Dieu est connue par elle-même si on le considère dans sa propre nature. A ce point de vue c'est une même question de savoir s'il est et quel il est^. Mais, comme cette nature ne nous est pas connue ici-bas, nous avons besoin de nous démontrer l'existence de Dieu.
Ici, n'en déplaise au R. P. Ragey, saint Anselme est expressément cité conmie partisan de l'opinion que l'existence de Dieu est immédiatement connue. Sans doute, ainsi que le fait observer le savant mariste, saint Anselme n'a dit cela nulle part. Mais saint Thomas faisait moins attention aux paroles qu'à la véritable portée des idées.
Dans la Somme contre les Gentils, saint Anselme n'est plus nommé, aussi son opinion est-elle purement et simplement repoussée.
« Il est des gens, dit le Prince de l'École, qui assurent que l'existence de Dieu est directement connue et qu'on ne peut penser le contraire. Voici leurs raisons. Sont directement connues les choses qui sont connues dès que l'on comprend distinctement les termes qui les désignent. Ainsi en connaissant le tout et en connaissant la partie, on connaît aussitôt que le
sit exterias proferre et verba quibus profert cogitare interius. {De Mente, q. 10, art. 12.) 1. Idem est an est et quidest. {Id.)
tout est plus grand que la partie. Il en est de même de Taffirmation que Dieu existe. Par le nom de Dieu nous entendons une chose telle qu'on ne peut rien penser de plus grand. Cette notion se forme dans la pensée de celui qui entend et comprend le nom de Dieu. Dieu existe donc au moins dans la pensée. Mais il ne peut exister seulement dans la pensée, car ce qui existe dans la pensée et dans la réalité est plus grand que ce qui existe seulement dans la pensée. Mais rien n'est plus grand que Dieu, comme l'indique la définition même de son nom. Il suit que l'existence de Dieu est connue par elle-même comme résultant de la définition même de son nom*. »
Non, saint Anselme n'est pas nommé, mais il est manifeste que l'objection renferme un résumé fort exact des raisons proposées dans le Prosiogium.
Voici maintenant la réponse du Docteur angélique.
Tout d'abord il fait remarquer que tous ne donnent pas le nom de Dieu à l'être tel qu'on n'en peut penser un plus grand. Les anciens ont souvent donné le nom
1. Asserant quod Deum esse per se notum sit, ila quod ejus contrarium cogitari non possit. Quod quidem videtur ex his. llla enim per se nota dicuntuF qusB statim notis terminis cognoscuntiir, sicut cognito quid est totum et quid est pars, statim cognoscitur quod orane totum est majus sua parte. Hujusmodi autem est hoc quod dicimus Deum esse, nam nomine Dei intelligimus aliquidquo maj us cogitari non potest. Hoc autem in înteliectu formatur ab eo qui audit et intelligit nomen Dei, ut sic saltem in intellectu jam Deum esse oportet. Nec potest in Inteliectu solum esse, nam quod in intellectu et in re est majus est eo quod in solo intellectu est. Deo autem nihil est majus, ut ipsa nominis ratio demonstrat. Unde restât quod Deum esse per se notum est quasi ex ipsa significalione nominis manifestum sit. (C. g,, i, 10.)
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de Dieu au monde. Mettons cependant que le mot Dieu signifie nécessairement Têtre tel qu'on n'en puisse concevoir un plus grand, il n'en résultera pas que quelque chose de tel existe dans la nature : « Ce qu'on dit de la chose doit être pris au même point de vue que la définition du nom. De ce que Ton conçoit en pensée le sens du mot Dieu, il résulte seulement que Dieu existe dans la pensée. On ne peut donc conclure que l'être tel qu'on n'en peut penser un plus grand existe autrement que dans la pensée, et il ne s'ensuit nullement qu'un tel être soit dans la nature des choses. Ceux qui pensent que Dieu n'est pas peuvent donc le faire sans absurdité*. »
Il nous semble difficile de faire une critique plus nette des vues émises par saint Anselme, de saisir plus finement le côté faible de son argumentation. Le vice principal de sa preuve y est relevé avec beaucoup de précision : Eodem modo necesse est poni rem et nominis rationemy il faut prendre au même point de vue la chose et la définition de la chose. De la définition d'une idée, on ne peut tirer qu'une idée. En termes plus modernes, il ne faut point passer de Tordre idéal à l'ordre réel.
Dans la Somme théologiquey l'Ange de l'École est
(1) Eodem modo necesse estpoDi remet nominis rationem. Ex hoc autem quod mente concipitur quid profertur hoc nomine Deus, non sequitur Deum esse nisi in intellectu. Unde nec oportebit id quod majus cogitari non potest esse nisl in intellectu. Ex hoc non sequitur quod sitaliquid in rerum natura quo majus cogiiari non possit, et sic nullum inconveniens accidit ponentibus Deum non esse. (C. g., 1, 11).
encore plus net, s'il est possible. Après avoir reproduit l'objection que l'existence de Dieu est connue par son idée en des termes équivalents à ceux que nous avons cités tout à l'heure, il répond : « Étant donné que chacun comprenne la signification de ce mot DieUy à savoir qu'il est l'être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand, il ne s'ensuit pas que l'on puisse comprendre que la chose signifiée par ce nom existe en réalité, mais seulement qu'elle existe dans la conception de l'intellect. Et Ton ne peut en inférer que Dieu existe en réalité, à moins qu'il ne soit présupposé qu'il y a dans la réalité un être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand *. »
Nous voulons bien accorder que saint Thomas n'a pas réfuté directement et expressément l'argument de saint Anselme en tant que preuve de l'existence de Dieu, mais il est difficile de contester qu'il a démoli l'une après l'autre toutes les assertions dont saint Anselme avait composé sa démonstration.
La critique de saint Thomas a porté coup : la plupart des scolastiques ont renoncé à se servir de l'argument de saint Anselme. Nous en trouvons une preuve bien remarquable dans un ouvrage réimprimé récemment par les Révérends Pères Chartreux de Montreuil,
1. Dato quod quilibet intelligat hoc nomine Deus sigaificari hoc ({uod dicitur, scilicet illud quo majus cogitari non potest, non tamen propter hoc sequitur quod intelligat id quod significatur per nomen esse in rerum natura, sed in apprehensione intellectûs tantum. Nec potest argui quod sit in re, nisi daretur quod sit in re aliquid quo majus cogitari non potest. (1% 2,1.)
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la Summa Fidei de Denis le Chartreux. Le docteur extatique était , comme l'indique son . surnom , assez porté au mysticisme. Aussi appréciait-il beaucoup les ouvrages de saint Anselme. Il les cite souvent, notamment le Proslogiuniy et il les cite dans des termes qui témoignent d'une préférence marquée pour le saint docteur du Bec*. Cependant il laisse de côté le célèbre argument, et critique, comme saint Thomas, la thèse de la connaissance immédiate de Dieu par son idée 2.
Nous trouvons même des docteurs qui s'expriment d'une façon vraiment trop dure pour saint Anselme. Estelle convenable vis-à-vis d'un grand saint et d'un docteur vénérable, cette déclaration attribuée à Gerson, le célèbre chancelier de l'université de Paris : « Je ne sais qui est le plus insensé, celui qui admet cette conclusion, ou celui qui dit dans son cœur : il n'y a point de Dieu 3. » Le cardinal Pierre d'Ailly traite également l'argument du Proslogium de sophistique *.
Au XVI® siècle, lors de la première résurrection du thomisme avec Cajetan, Soto, etc., l'opinion opposée
1. Meus devotissimus doctor, dit le théologien chartreax, en citant saint Anselme.