fiollandistes, mois de juin, 1. 1, p
Pendant que les missionnaires anglais répandaient au loin la parole du Christ, les écoles d'Angleterre s'illustraient par leur amour pour la science. Bède le Vénérable, contemporain de saint Boniface, enseignait avec un zèle infatigable dans le couvent de Jarow, où il était moine. Par ses nombreux travaux sur Thistoire, les mathématiques, la physique, Fastronomie, il devint le représentant le plus autorisé de la science de son temps. Ses ouvrages nous offrent encore aujourd'hui une foule de renseignements utiles. A la même époque grandissait l'école d'York, fondée par l'évoque Egbert, où fut élevé le célèbre Alcuin qui, à l'invitation de Charlemagne, vint relever les écoles du continent.
Le flambeau de la science était presque éteint dans l'empire des Francs à l'avènement de la dynastie carolingienne. Ce n'est pas qu'il ne s'y rencontrât de zélés missionnaires et même des hommes instruits. Tel fut le diacre lombard Paul Warnefried, mort en 801. Mais ils étaient rares et isolés. C'était surtout par les armes que les Francs servaient la cause deTÉglise. Us soumettaient les barbares ou les maintenaient sur leurs frontières, pendant que les moines anglais et irlandais allaient leur porter l'évangile.
Les invasions réitérées, les guerres civiles continuel-
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les, les abus d'un pouvoir encore à demi barbare avaient tellement abaissé le niveau intellectuel des peuples, qu'on en était réduit à accorder la prêtrise à des candidats qui n'avaient pour toute science que la capacité de réciter en latin et de traduire en langue vulgaire le symbole des apôtres, Toraison dominicale et les formules des sacrements i.
Charlemagne avait personnellement peu d'instruction ; mais il était un chrétien zélé et un vaste esprit. Il entreprit de relever les peuples de cette ignorance qu'accompagnait une profonde corruption. Il ordonna à tous les évêques d'avoir une école auprès de leur cathédrale 2. Lui-même, donnant l'exemple, en établit une auprès de son palais. Ce fut pour diriger cette école qu'il appela d'Angleterre le moine Alcuin.
Alcuin ne fut ni un grand écrivain, ni un profond philosophe, mais il avait une érudition exceptionnelle à cette époque. De plus, il était un merveilleux professeur. Travailleur infatigable, jamais il n'était sans lire ou sans écrire. On raconte qu'il composa tout un ouvrage en utilisant les quelques minutes qui séparaient le moment où il était appelé pour le repas de celui où il se mettait à table. Son activité s'appliqua à toutes les branches des connaissances humaines et même à la poésie. Il donna en France à l'étude une impulsion décisive. Non seulement il dirigea l'école
1. Balaze, Capitularia regum francorum, 1. 1, p. 172, capit. de l'an 789, c . 68. On trouve ces mêmes capit. dans la collection de Migne, t. GXXXVIII-
2. Baluze, l. I, p. 147, circulaire de 788 à tous les évéques.
palatine; mais devenu abbé d'un couvent de Tours, il y établit une école d'où sont sortis une foule d'hommes éminents, tels que Amalaire de Trêves, Haimon d'Halberstadt, Hetto, abbé de Fulda, etc. Il mourut peu après Charlemagne^ en 804..
La diffusion de la science dans l'empire des Francs devint tellement notoire, qu'Alfred le Grand, ayant chassé d'Angleterre les Danois païens qui avaient ravagé tout le pays et détruit ime foule de monastères, s'adressa à la France pour avoir des maîtres capables de présider à la restauration des études.
Toutefois, à la suite des invasions des Normands et de l'anarchie qui suivit, l'instruction générale s'abaissa de nouveau à un tel point que, même au cours du XI® siècle, on citait encore des prêtres et des évêques qui ne savaient pas lire. Cependant, l'instruction publique, pour parler le langage moderne, avait été si fortement organisée par le grand empereur, que des écoles ne cessèrent jamais d'exister sur divers points du territoire et d'être dirigées par des maîtres expérimentés.
Le successeur d'Alcuin à l'école palatine fut Fridugise, qui paraît avoir soulevé l'un des premiers le problème des universaux. Puis vint Agobard, qui fut plus tard archevêque de Lyon. Mais personne ne jeta sur la science de ce temps un plus grand éclat qu'un étranger venu à la cour de Charles le Chauve, Jean ScotÉrigène^
1. V. Staudenmaier, Jean Scot Érigène et la science de son temps, Francfort, 1824.
Charles le Chauve aimait la science, il se piquait même de littérature. Il accueillit Érigène avec faveur et en fit son commensal et son ami. 11 restait néanmoins en lui quelque chose du barbare et parfois il faisait payer son hospitalité par des railleries un peu brutales. Un jour qu'il avait admis Scot vis-à-vis de lui à sa table, il lui demanda à brûle-pourpoint : Quelle différence y a-t-il entre sot et Scot, Quid interest inter sotum et Scotum? Le philosophe répondit sans s'émouvoir : Sire, il y a la largeur de la table.
D'où venait Jean Scot Érigène? C'était un de ces personnages mystérieux qui apparaissent à certains moments et dont Torigine est environnée de ténèbres. Son nom peut faire supposer qu'il appartenait à une famille écossaise, mais qu'il était né en Irlande. La fin de sa vie ne fut pas moins mystérieuse que sa naissance. Quelques-uns disent que, chassé de France pour crime d'hérésie, il se réfugia en Angleterre, y ouvrit une école et fut assassiné par ses propres élèves.
Quoi qu'il en soit, Jean Scot Érigène était un penseur d'une puissance exceptionnelle. On peut dire que, de saint Isidore à saint Anselme, pendant l'espace de cinq siècles, il fut le seul vrai métaphysicien. Seul il sortit de la routine étroite an trivmm et du quatrivium, s'éleva au-dessus des questions de logique et essaya de poser les bases d^une grande synthèse philosophique.
Son inspiration était surtout néoplatonicienne. Ce fut dans le De divisione naturœ^ son principal ouvrage, qu'il développa son système. Il distinguait quatre
sortes de natures ou substances : la substance incréée et créatrice, la substance créée et créatrice, la substance créée et non créatrice, la substance qui n'est ni créée ni créatrice.
Sous cette terminologie et malgré Temploi du mot création, on reconnaît un système émanatiste.
Scot disait que le genre est Tunité substantielle de plusieurs formes, qu'on sait que Tessence existe, mais qu'on ne sait pas ce qu'elle est, que l'essence subsiste dans les choses tout en continuant à être en Dieu, que celui-là est V essence de toutes ch oses qui seul est en vérité .
Scot Érigène était porté à confondre la religion et la philosophie. Ses affirmations sur l'union de la raison et de la foi dépassaient de beaucoup celles que saint Anselme nous fera entendre plus tard. Pour lui, philosopher n'était pas autre chose qu'exposer les règles de la véritable religion ^ Mais sera-ce à la raison, sera-ce à l'autorité qu'il faudra demander la certitude première? Scot déclarait bien, comme saint Anselme, qu'il faut chercher en partant des enseignements révélés et il avait soin de mettre toujours en avant l'autorité des Pères 2. Toutefois, au contraire du grand docteur de Cantorbéry, il paraissait subordonner l'autorité à la raison 3 et même parfois considérer l'auto-
1. Quid est aliud de philosophia tractare, nisi ver» religionis régulas exponere {De divina prœdestinatione^ 1. I, ch. i, éd. H. Joseph FIoss. PatroL de Migne, t. CXXH).