‹ Saint Antoine de PadoueChapitre 9 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Saint Antoine a Padoue. — Fruits merveilleux de ses prédications. — Autres merveilles. — Saint Antoine et le cruel ezzelino. — ses autres missions. — l'usurier de Florence — Il assiste au Chapitre général d'Assise, ou il quitte la charge de Provincial pour rentrer dans la vie privée. — Fin de sa carrière apostolique.

Padoue est le théâtre sur lequel Dieu va manifester avec le plus de richesse, les trésors de grâce qu'il avait versés dans l'âme de son serviteur. Je ne sais pas si en cheminant dans la plaine luxuriante au milieu de laquelle Padoue est située, tandis qu'il apercevait à l'horizon ses murailles fortifiées, et les flèches hardies de ses temples, Antoine eut le pressentiment de son avenir. Les Saints ont assez souvent le pressentiment des tribulations qui les attendent. Dieu ne leur cache pas cette vision, parce qu'il les rend capables de la regarder avec tranquillité. Ils ont encore celui du bien

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qu'il y a à faire. En considérant une situation, ils n'oublient qu'une chose : la gloire qui poussera sous leurs pas et dont l'humilité leur dérobe la périlleuse et trop humaine perspective. Il est donc permis de croire qu'Antoine ne soupçonna pas ce que Padoue lui réservait. Il rendra à cette malheureuse cité le véritable Evangile, obscurci par l'hérésie : il fera refleurir la pureté de ses mœurs : il rétablira la paix parmi les citoyens divisés : il exercera une influence salutaire sur ses destinées politiques, et la préservera des maux prêts à fondre sur elle. Après avoir été son apôtre, il deviendra le plus illustre de ses enfants. Padoue portera son nom dans les fastes de l'Ordre des Frères-Mineurs. Padoue lui donnera le sien. C'est avec ce baptême de reconnaissance et d'amour que sa mémoire arrivera jusqu'à la postérité la plus reculée. Enfin il aura sa tombe à côté de son second berceau : mort, il vivra dans la gloire que lui assurera sa patrie adoptive. Mais Antoine n'avait pas de pareilles préoccupations. En regardant Padoue, il songeait aux ravages que les sectaires avaient produits dans son sein. Alors ses entrailles tressaillirent : son cœur se déploya sur elle, comme pour ramasser ses enfants égarés et les réchauffer au foyer de la charité de Jésus-Christ. Il franchit ses portes avec simplicité : le moment venu, il ouvrit sa station, en priant le ciel de la bénir.

Le moment ne se fit pas attendre longtemps : dès le début le Bienheureux fascina son auditoire. Le concours était immense : on venait de tous côtés avec empressement, et on recueillait avec avidité sa parole éloquente. "Chose digne d'admiration, écrit l'Auteur anonyme, dans les rangs de ces masses humaines entassées dans le temple, on n'entendait pas une seule plainte : aucune trace de dissipation ; aucune parole déplacée ne gâtait la beauté de la scène. Les petits enfants faisaient comme tout le monde ; ils retenaient leurs vagissements, pour ne pas interrompre le prédicateur. On prêtait une oreille attentive ; on attachait les regards sur l'homme de Dieu ; on ne ressentait aucune lassitude, tant était grande la dévotion avec laquelle on le suivait." La parole d'Antoine sortait comme d'une fournaise ardente. C'était une merveille de voir comment il remuait ses auditeurs. Il pénétrait jusque dans la moelle des âmes. Il produisait chez elles une émotion profonde, accompagnée de regret et de haine pour les faiblesses et les crimes de leur vie. A cette époque de foi naïve, les pécheurs donnaient un libre cours aux sentiments dont ils étaient agités intérieurement. " Ils se tournaient vers leurs voisins, et ils disaient à haute voix, en poussant des gémissements : Malheureux que je suis ! jusqu'à ce jour, je n'avais pas compris la laideur du péché. Si, je 1 avais connue

à coup sûr jamais je ne l'aurais commis. Alors ils s'exhortaient mutuellement à faire une bonne confession, à entreprendre de pieux pèlerinages par esprit de religion, à s'imposer des jeûnes rigoureux, à jours fixes, en l'honneur de la Mère de Dieu, et à accomplir d'autres œuvres de piété. En même temps ils versaient des torrents de larmes ; ils poussaient de longs soupirs ; ils frappaient leur poitrine à coups redoublés, avec une componction dont aucun récit ne saurait donner l'idée à ceux qui n'en furent pas les témoins." Du reste ces démonstrations étaient sincères, car elles étaient suivies des conversions les plus éclatantes. A la voix de l'apôtre, les haines héréditaires se calmaient ; les citoyens divisés par les opinions politiques et par les préjugés de secte se réconciliaient, en se donnant le baiser de paix ; les portes des prisons s'ouvraient ; les malheureuses victimes de la loi ou des vengeances, que l'esprit de parti rendait alors si fréquentes, recouvraient leur liberté. Les usuriers restituaient le bien mal acquis. Les créanciers renvoyaient les gages dont ils étaient les débiteurs : ils remettaient les dettes de la veuve et de l'orphelin. Dans tous ces arrangements, l'homme de Dieu était pris pour arbitre. Chacun s'en rapportait à son avis, avec une confiance illimitée, dont il profitait pour le bonheur général de la cité. Cependant les hommes de mauvaise vie rougis-

saient de leurs désordres ; les lieux de plaisir étaient déserts. D'insignes voleurs et des brigands de grand chemin, laissaient leur abominable métier. C'est à cette époque qu'Antoine convertit une bande de douze brigands. " L'an du Seigneur 1292, un vieillard rapporta à un Frèie Mineur qu'il avait connu le bienheureux Antoine. — J 'étais, dit-il, brigand de profession. Je faisais partie d'une bande de douze brigands comme moi ; nous habitions dans les bois et nous détroussions tous les voyageurs qui passaient près de nous. Mais ayant entendu parler de la réputation que le bienheureux Antoine s'était acquise dans ses prédications, nous résolûmes, tous les douze, de nous rendre au sermon, un certain jour, cachés sous un vêtement étranger. Nous ne pouvions pas croire aux récits, selon nous exagérés, des effets qu'il produisait ; car on le comparait à une torche ardente et on l'appelait un nouvel Elie. Un soir donc qu'il devait annoncer la parole de Dieu, nous nous mîmes en route pour l'entendre ; mais tandis que nous prêtions l'oreille aux accents qui sortaient de son âme enflammée, nous sentîmes le regret de nos crimes s'éveiller dans nos cœurs. A la fin de son discours, notre componction était profonde. Les souvenirs de notre vie souillée de forfaits nous bouleversaient. Quand le bienheureux Père nous eut entendus l'un après l'autre en confes-

sion, il nous défendit de continuer nos désordres. Il promit à ceux qui y renonceraient les joies du paradis. Il menaça ceux qui y persévéreraient des supplices de l'enfer. Plusieurs violèrent leurs serments, et finirent mal, comme le Bienheureux le leur avait prédit. Ceux qui furent fidèles à leurs engagements, s'endormirent dans la paix du Seigneur. — Le vieillard ajouta : Le bienheureux Antoine nous avait donné pour pénitence de faire douze fois le pèlerinage au Tombeau des Saints Apôtres, c'est le douzième que j'accomplis aujourd'hui. — Tandis qu'il avançait dans ce touchant récit, des torrents de larmes coulaient de ses yeux. Il attendait, selon la promesse que le Bienheureux lui avait faite, la paix de la vie éternelle, après avoir achevé le cours de sa vie mortelle."

Les succès qu'Antoine obtenait en chaire amenèrent au sacré tribunal une multitude énorme de pénitents de tout sexe, impatients de confesser leurs péchés. Il avait de la peine à suffire à une pareille besogne. Il était aidé par les Frères-Mineurs et par les prêtres ' séculiers : mais tous ensemble, ils succombaient à la tâche. "Plusieurs, parmi ceux qui se présentaient pour obtenir le pardon, déclaraient qu'ils avaient reçu des avertissements divins ; qu'ils avaient l'ordre de s'adresser à Antoine et de se soumettre en tout à ses conseils. D'autres n'hésitaient pas d'affirmer que, pendant leur

sommeil, l'homme de Dieu leur avait apparu et qu'il leur avait dit : Levez-vous, Martin, levez-vous, Agnès ; allez trouver tel Père, et confessez-lui le péché que vous avez commis dans tel endroit, et que personne ne connaît, excepté Dieu."

Cependant Dieu ne laissait pas les travaux de son serviteur sans récompense. A part les consolations intimes dont il inondait son âme, il faisait éclater des miracles jusque dans le ministère obscur et sans écho du confessionnal. "Un jour le Bienheureux avait été plus éloquent encore qua l'ordinaire. Un homme de l'auditoire fut bouleversé par sa parole. Quand il se présenta pour accuser ses péchés, conformément au conseil qu'on lui avait donné, il poussa des soupirs si profonds, il avait dans la voix de tels sanglots, qu'il fut dans l'impuissance de proféi-er un seul mot. Alors le Bienheureux lui dit de mettre ses péchés par écrit, afin qu'il pût en prendre connaissance à la lecture. Le pénitent fit ce qu'on lui ordonnait : mais quand l'homme de Dieu eut le papier entre ses mains, l'écriture avait disparu ; elle était aussi effacée que si jamais on n'y avait tracé aucun caractère." Ce phénomène avait une très-haute et très-douce signification. Il était pour le pénitent éploré la preuve que ses péchés lui étaient pardonnes au ciel. Il avertissait l'apôtre que sa peine n'était pas inutile, puisqu'il

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déterminait par sa parole des repentirs si efficaces. Mais l'esprit du mal était jaloux de tant de merveilles, parce qu'elles affaiblissaient son empire. Ennemi irréconciliable de toutes les bonnes entreprises, il essaya de détourner le saint homme Antoine de ses pieux desseins, dont le succès était déjà si avancé, en le tourmentant par des illusions nocturnes. "Ce que je vais raconter, écrit l'Auteur anonyme, n'est pas une fable : l'homme de Dieu le confia lui-même à un Frère pendant sa vie. Donc une nuit, pendant la sainte quarantaine, au commencement des travaux apostoliques auxquels nous avons vu que l'homme de Dieu s'était consacré, pour restaurer ses membres fatigués, il cherchait un peu de repos dans quelques instants de sommeil. Mais voilà que tout à coup l'impur satan envahit sa cellule, et le saisissant à la gorge, il le serrait avec tant de violence, que si une force divine ne l'avait pas arrêté, Antoine aurait été très-certainement étranglé. Aussitôt le Bienheureux invoqua le nom de la Mère de Dieu, et traçant le signe de la croix rédemptrice, il entonna à haute voix l'hymne : O gloriosa Domina. Ainsi il mit en fuite l'esprit de ténèbres : aussitôt il se sentit délivré de ses embûches. Comme il désirait jouir de la honte de la défaite de Satan, et qu'il le cherchait des yeux, il aperçut une clarté céleste répandue dans sa pauvre cellule, qui la faisait resplendir

comme le vestibule du Paradis."

Après ce combat d'où il était sorti victorieux, l'intrépide apôtre continua de s'appliquer au rude labeur de la prédication, avec une énergie qui ne connaissait pas de défaillance. Les efforts de l'enfer pour traverser son œuvre, produisaient des effets tout contraires. Le peuple devenait de jour en jour plus avide de l'entendre. Il s'était établi dans la ville une sainte émulation : c'est à qui courrait plus vite pour recueillir les enseignements qui tombaient d'une bouche si éloquente. L'affluence fut bientôt si considérable, qu'il fallut instituer des stations quotidiennes dans chaque église en particulier, à tour de rôle; mais cette mesure ne résolut pas la difficulté, à un moment l'espace manqua tout-à-fait. Aucune enceinte ne pouvait contenir les foules qui se pressaient, et dont le flot envahissant montait sans cesse. Les places publiques ellesmêmes se trouvèrent trop étroites. Alors le Bienheureux songea à sortir hors des murs, pour s'installer en rase campagne ; "afin, dit l'Auteur anonyme, que la rosée de la doctrine du salut qui coulait de l'abondance de son cœur, rafraîchît la terre, en fertilisant son sein." Il désigne sous cette touchante image, les âmes qui avaient soif de la vérité et de la justice, et auxquelles le Bienheureux allait ouvrir les sources sacrées, pour les désaltérer.

Alors on vit un spectacle admirable qui s'est reproduit plus d'une fois dans les annales de l'Eglise, mais qui rarement a été surpassé. La région dont Padoue était la capitale, s ébranla en entier. Des villes voisines, des châteaux, dis bourgides, des multitudes innombrables se rendaient sur le théâtre où Ihomme de Dieu, Antoine, déployait son zèle, avec l'espérance fondée que la doctrine de sa parole les mettrait sur le chemin du salut. Ces braves gens qui appartenaient à toutes les classes de la société, se levaient au milieu de la nuit : ils marchaient par des sentiers difficiles ; et ils cherchaient à se devancer les uns les autres. Pour éclairer les ténèbres profondes, ils portaient à la main des flambeaux allumés. Ils s'avançaient à grands pas, afin de prendre place, les premiers, autour de la chaire de l'homme de Dieu. On voyait accourir des soldats et des dames de la plus haute noblesse qui ne craignaient pas de s'aventurer au milieu de la nuit. Tandis qu'autrefois elles avaient coutume d'attendre en plein jour pour se lever, maintenant elles avaient oublié leur délicatesse. Il ne leur en coûtait rien de s'habiller longtemps avant l'aurore, et d'attendre pendant plusieurs heures que le sermon commençât. Leur ferveur se manifestait par d'autres signes encore plus éclatants. Elles s'étaient dépouillées volontairement de toutes vaines parures, pour se vêtir de robes de

bure : à leur tenue on les aurait prises pour des religieuses.

Dans ces circonstances mémorables, l'évêque de Padoue donnait l'exemple à son troupeau. Il assistait, à la tête de son clergé, aux instructions du Bienheureux, avec une humilité très-édifiante. Sa présence ne contribuait pas peu à attirer les foules et à soutenir leur courage, au milieu des fatigues inséparables d'un tel dévouement. Quand Antoine prêchait, on comptait jusqu'à trente mille âmes autour de lui. L'attention qu'on lui prêtait était si vive, de tous les points de cette immense assemblée, qu'on n'entendait pas un murmure ni le plus léger bruit. Ces jours-là les marchands fermaient leurs boutiques : ils ne consentaient pas à vendre avant la fin du sermon, tant était ardent le désir qu'ils avaient de l'entendre. Les femmes se distinguaient parmi tous les auditeurs par les pieuses indiscrétions auxquelles elles s'abandonnaient. Elles avaient le soin de venir munies de leurs ciseaux, et elles coupaient dévotement des parce'les de la robe du Saint, pour en faire des reliques.

Padoue était transformée. L'hérésie confondue se retranchait dans le silence qui était devenu son dernier asile. Le vice ne levait plus la tête : la discorde n'agitait plus ses serpents dans les cœurs ; la vérité avait recouvré ses droits ; la vertu triomphante

déployait tous ses charmes.

Les notables vinrent en corps remercier Antoine de ce qu'il avait fait pour la cité ; et, à leur demande, il écrivit les discours dont les salutaires effets avaient régénéré la ville entière.

Peu après, Antoine quittait Padoue pour voler au secours des habitants de Vérone, sur lesquels Ezzelino de Romano, gendre de Frédéric II, faisait peser, comme sur le reste de la haute Italie, un joug intolérable. Impossible de compter les victimes de sa cruauté, impossible de décrire tous les genres de supplices inventés par son inhumaine férocité. Il était la terreur des'populations ; il étouffait dans le' sang les moindres révoltes contre son autorité. Par son ordre, "on tuait les chevaliers et les nobles citoyens par grandes troupes, dansjes places publiques ; puis on mettait les corps en pièces et on les rassemblait pour les brûler. Les amis, les parents, les frères se livraient l'un à l'autre ou s'entretuaient de leurs propres mains, croyant gagner les bonnes grâces du tyran qui, peu de jours après, les faisait mourir eux-mêmes. Il faisait arracher les yeux aux enfants des nobles, puis les laissait mourir de faim dans ses prisons où périssaient aussi quantité de dames et de filles nobles. Chaque jour on faisait mourir des personnes dans les tourments ; et on entendait jour et nuit leurs cris lamentables. Toute-

fois aucun n'osait se plaindre publiquement de tant de maux : il fallait louer Ezzelino dans ces monstrueuses cruautés, le traiter de juste, de sage, de conservateur de la patrie, lui souhaiter la vie et la victoire : encore ne gagnait-on rien par ces flatteries. Toujours également impitoyable, il n'épargnait ni âge, ni sexe, ni profession. Il traitait le clergé comme le peuple, les religieuses comme les séculiers. Il prenait les biens des évêchés, des abbayes, et des autres bénéfices, et s'en servait pour commettre plus facilement ses crimes. Il n'y avait plus ni prédication, ni confession, ni visite des saints lieux, ni autre pratique extérieure de dévotion, (i)"

" Vérone, après bien d'autres villes, était tomb 'e au pouvoir du tyran, et Padoue, tremblant au récit des atrocités commises en ce lieu, n'avait plus qu'à attendre le même sort. Emu des alarmes de ce pauvre peuple, Antoine comprend que Dieu exige de lui un grand acte de courage. Il vient donc à Vérone, et se fait introduire dans le palais du féroce Ezzelino, comme ayant à lui faire des communications très-importantes. Dès qu'il est en sa présence, le Saint, sans se soucier du péril, et fixant sur ce tigre un regard assuré : " Sacrilège ennemi de Dieu, s'écrie-t-il, tyran cruel, chien enragé, quand cesseras-tu de verser le sang innocent ?

(i)Fleury, Histoire ecclés. Tom. XVI. — César,Cantu3 Hist.

Univ. Tom. II

Le sang des chrétiens élève vers le ciel un cri de vengeance contre toi ; la sentence divine plane sur ta tète, et ton jugement sera effroyable. ..." Le Saint dans la hardiesse de ce langage, adressa au tyran les plus durs reproches sur sa conduite scandaleuse et effrontée. Les satellites armés qui entouraient Ezzelino, toujours prêts à accomplir ses volontés, n'attendaient qu'un signe pour mettre à mort ce moine dont l'audace bravait ainsi leur maître. Mais Dieu tient dans ses mains même les cœurs les plus pervers. Ezzelino, attiré à la voix d'Antoine, comme autrefois Attila à la voix de Léon, se prosterne devant l'apôtre intrépide, lui fait l'aveu de ses crimes, et se déclare prêt à obéir à ses ordres. Ses satellites et ses complices étaient stupéfaits. Ezzelino leur avoua plus tard qu'il avait vu sortir du visage de cet homme une lueur éclatante qui l'avait épouvanté ; et, qua son aspect, il s'était cru au moment d'être précipité au plus profond de l'enfer.

Le tyran conçut pour Antoine une estime singulière. Pendant quelque temps, il ne commit pas de nouveaux crimes. Mais son instinct pervers, dont il s'était fait l'esclave, tendait à reprendre le dessus. Se sentant gêné par le Saint, il résolut de mettre sa vertu à l'épreuve, et de lui donner la mort, après avoir diminué dans l'esprit du peuple la haute considération dont il jouissait. Le monstre remit donc à ses serviteurs un

présent considérable et leur dit : "Allez offrir ce présent de ma part à Frère Antoine, avec le plus d'humilité et de dévotion que vous pourrez ; s'il l'accepte, tuez-le aussitôt ; mais s'il le refuse avec indignation, supportez tout avec patience, et revenez sans lui avoir fait aucun mal." Ces perfides envoyés, s'étant présentés très-humblement devant Antoine, lui dirent : "Votre fils, Ezzelino de Romano,se recommande à vos prières, et vous conjure d'accepter cette modeste offrande qu'il vous adresse par dévotion ; daignez intercéder auprès du Seigneur pour le salut de son âme." Le Saint refusa avec indignation un présent fruit du vol et du brigandage, et intima à ces envoyés de se retirer sur-le-champ, afin que sa demeure ne fût pas souillée plus longtemps par leur présence. Quand Ezzelino apprit l'accueil fait à ses dons, il dit à ses satellites : "C'est un homme de Dieu, laissez- le en paix ; qu'il dise de moi tout ce qu'il voudra."

Après avoir visité Padoue et calmé les inquiétudes des habitants, Antoine se rendit à Bologne, évangéliser Ferrare, prêcha l'Avent et le carême de l'année suivante (1229) à Florence. Il retourna ensuite dans la haute Italie : à Milan, il travailla à convertir les Vaudois. Il visita successivement Verceil, Varèse, Brescia, Vérone, Mantoue, semant sur son passage la sainte parole, combattant l'erreur et lui arrachant de

nombreux adeptes pour les convertir à 1 Eglise.

Les biographes de notre Saint rapportent ici un trait remarquable. Le Saint prêchait à Florence, où l'usure était un désordre très commun. Or, un usurier notoire et des plus riches étant mort, Antoine fut invité à faire Téloge du défunt. I! prit pour sujet de son allocution ces paroles de l'Evangile : " Où est votre trésor, là est votre dœur" et développant ce texte avec force, il s'écria d'une voix terrible et inspirée : " Ce riche est mort et il a été enseveli dans l'enfer. Allez à son trésor, et là vous trouverez son cœur. " A ces paroles, l'auditoire est comme frappé de la foudre. Les parents consternés sont à peine rentrés dans leur demeure, qu'ils ouvrent le coffre renfermant les richesses du défunt et trouvent au milieu des pièces d'or le cœur de ce malheureux usurier (i).

En 1230, le serviteur de Dieu se dirigea, quelques jours avant la Pentecôte, vers Assise, où devait avoir lieu la translation du corps de saint François. Il assisla ensuite, comme Provincial, au chapitre général qui fut présidé par le Père Jean Parent. L'homme de Dieu y obtint d'être délivré de sa charge pour rentrer dans la vie privée et se consacrer uniquement au ministère apostolique. Le chapitre terminé, Antoine alla passer quelques jours sur la sainte montagne de l'Al-

(i) Auréole Séraph. — Vie anonyme — Boll •.

Verne, afin de s'y reposer dans la solitude de ses incessantes fatigues, et de s'y préparer à de nouveaux labeurs. On lui donna une cellule qui se voit encore près du lieu de la Stigmatisation.

Vers la fin de l'année 1230, notre Saint reprit ses courses apostoliques : il reparut à Padoue, y prêcha le carême (1231), et sa prédication produisit de nouveau dans cette ville les fruits les plus merveilleux. Il évangélisa ensuite les villes et les bourgs voisins de Padoue, réconciliant les pécheurs, convertissant les hérétiques, étouffant- les haines et les désordres, ramenant partout la paix.

L'heure de la récompense approchait pour cet infatigable ouvrier évangélique ; Antoine en avait été averti par révélation.

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