CHAPITRE III
Saint Antoine : ses qualités apostoliques. — Ses premières missions. — Il enseigne la théologie a Bologne. — Il prêche le carême a Verceil. — La résurrection d'un mort. — Son départ pour la France. — Montpellier : il y enseigne la théologie. — Larcin du Psautier. — Bilocation. — Toulouse: Miracle delà mule. — Apparition de la Sainte Vierge.
Les historiens placent ici le tableau abrégé des qualités apostoliques d'Antoine, cet homme vraiment extraordinaire, à qui les générations futures, dans leur admiration, pleine de reconnaissance, décerneront le titre (S! Apôtre et de Thaumaturge par excellence.
Antoine avait d'abord l'éloquence. Quand il prêchait, " ce n'était pas un homme, mais un ange descendu du ciel pour convertir les âmes. Dieu avait répandu sur sa personne une grâce merveilleuse ; il lui avait donné une langue pleine de faconde, une voix au timbre argentin, qui retentissait au loin comme une trompette, ce qui lui permettait de se faire entendre de tous ses audi-
leurs. Quoiqu'il fût né dans un pays étranger, et qu'il y eût passé tout le temps de son éducation, il parlait l'italien avec autant de correction et d'élégance que s'il n'avait jamais mis le pied en dehors de l'Italie. "
Mais le génie n'était pas le seul élément de son éloquence : le caractère en était le trait distinctif. Ici Antoine se rapproche des plus beaux types de l'antiquité juive et chrétienne. Il était ardent dans l'action : pour procurer le salut des âmes, il déployait une vigueur indomptable. " Quand il prêchait, il était d'une rare impartialité. Il s'adressait aux grands comme aux petits : il les transperçait tous indistinctement des flèches de la vérité. Il argumentait avec les incrédules, et il les écrasait sous les coups de sa logique. Il exhortait les bons ; avec eux il devenait tendre et suppliant. Il admonestait les impies, et les faisait rougir de leur conduite. Ainsi, il distribuait les avertissements avec une parfaite convenance, accommodant son discours selon les circonstances et les personnes ; de telle sorte que la doctrine du salut était servie aux auditoires, comme le pain sur la table d'un banquet.
Celui qui était allé en Afrique pour y chercher la mort, ne craignait pas de s'y exposer quand il le fallait. Pour rien au monde il n'aurait trahi la vérité. Il protestait intrépidement contre la tyrannie qu'on faisait peser sur le pauvre peuple ; et le regard courroucé des grands
du siècle ne l'épouvantait pas. Il ne cédait à aucune considération personnelle. La flatterie ne l'amollissait pas ; la popularité ne le séduisait pas, l'opinion ne le troublait pas. Quand les puissants de son époque étaient en faute, il leur adressait de si vives réprimandes, que les plus célèbres prédicateurs, en l'entendant, tremblaient de tant de courage et de tant de fermeté, jusqu'à se cacher le visage dans leurs mains pour couvrir la rougeur que leur lâcheté y faisait monter. C'était un autre Elie enflammé du zèle de la gloire de Dieu. Il mettait dans sa parole le feu de l'Esprit-Saint dont il était consumé intérieurement ; ce feu réchauffait les tièdes, il excitait ceux qui dormaient, il ranimait ceux qui étaient ensevelis sous les glaces de la mort.
Enfin Antoine était un Saint ! La sainteté fut sa grande force : elle explique mieux que tout le reste l'action puissante de cet ouvrier évangélique. "En vérité on peut dire de ce Bienheureux ce que le patriarche Isaac disait de son fils Jacob : Le parfum qui s'exhale des vêtements de mon fils, est semblable à celui qu'on respire dans tin champ rempli d'herbes odoriférantes sur lequel est descendue la bénédiction de Dieu. Il était inondé de la grâce des faveurs célestes ; il était orné merveilleusement des fleurs embaumées de toutes les vertus. Il était remarquable par son humilité ; il était célèbre par sa sagesse ; le miel découlait de ses lèvres éloquentes ;
sa charité était un foyer toujours allumé ; il possédait à un très-haut degré l'esprit de pauvreté ; il était renommé pour l'élégance et le charme de ses manières ; il était hors de pair pour la dignité et la droiture de son caractère ; sa conversation était tranquille ; son commerce était doux et facile ; par là il était agréable à Dieu et aux hommes. Rien n'égalait sa discrétion, qu'on peut appeler la mère des vertus, parceque sans elle, les vertus se tournent en vices. Cette qualité brilla principalement dans ses discours, dans les conseils qu'il donnait, dans l'exercice de la confession ; en un mot dans ses paroles et dans ses actes ; tout ce qu'il faisait, était frappé au coin d'une sainte modération.
Antoine est un des plus fameux thaumaturges de l'histoire. Depuis les temps apostoliques, il n'est guère surpassé que par saint François qui semble lui avoir transmis en héritage, avec ses vertus, les merveilleux privilèges dont il était doué. Les annales de l'Ordre séraphique sont remplies de faits qui forment une démonstration opulente de la puissance surnaturelle qu'il exerça pendant sa vie et après sa mort. Sa prédication était accompagné de ephénomènes qui faisaient revivre, les belles scènes de la Bible, quand, autour de Jésus les aveugles voyaient, les sourds entendaient, les paralytiques marchaient, et les morts sortaient de leur tombeau.
Antoine fit ses débuts comme missionnaire dans les
principales villes de la Lombardie et de la Romagne. Les détails manquent sur cette partie de sa vie apostolique, qui du reste fut courte, puisque c'est en 1222 qu'il commença à prêcher l'Evangile, et que l'année suivante 1223, nous le trouvons appliqué à une autre fonction. On sait cependant qu'il remua profondément ces provinces, et qu'il recueillit des fruits abondants de salut. Dès lors son avenir commença à se dessiner. Les foules électrisées par son éloquence lui donnèrent le surnom de " trompette évangélique. " Cette glorieuse appellation lui est restée : les générations chrétiennes le répètent encore avec amour. En suivant les pas de l'apôtre, et en assistant aux œuvres merveilleuses qu'il accomplira, il nous sera facile de voir qu'elle est justifiée. O Antoine, vos pieds sont déchirés par les ronces, et couverts par la poussière du chemin î Et cependant qu'il sont beaux, tandis que vous gravissez les collines des deux côtés de l'Apennin, annonçant la paix et la donnant à ceux qui la veulent ! Il nous est doux de vous entendre prêcher la loi sainte, sur la montagne de Sion, avec le talent que le père de famille vous a confié. Nous vous suivrons tandis que vous préparerez le salut d'Israël, et que vous vous écrierez : Voici le règne du Christ béni.
Ce fut en effet, en 1223, nous l'avons insinué plus haut, tandis qu'Antoine poursuivait le cours de ses
missions dans la Romagne, qu'il reçut de saint François l'ordre d'enseigner la théologie à ses frères. La lettre du saint Patriarche était ainsi conçue : " Je trouve bon que vous expliquiez aux Frères les enseignements de la sainte Théologie, mais de telle manière cependant, et c'est là mon désir formel, que cet enseignement n'éteigne ni chez vous ni chez les autres l'esprit de la sainte oraison, conformément à la Règle que nous professons. " Fidèle à ces conseils, d'une sagesse profonde, Antoine fit de sa chaire une école de science et de sainteté ; bientôt il vit se presser autour de lui, et les jeunes frères de son couvent de Bologne, et une foule d'autres jeunes gens, attirés par le désir de s'instruire, dans cette ville qui était alors une des plus savantes de l'Europe.
En 1224, Antoine interrompait cet enseignement, et se substituait un de ses frères pour aller prêcher le Carême à Verceil. Cette mission lui avait été offerte par levêque Hugues qui gouvernait le diocèse. Il s'en acquitta avecson zèle accoutumé : et les résultats dépassèrent ce qu'on attendait de lui. D'après le témoignage des historiens, l'église de Saint-Eusèbe, dont les proportions étaient considérables, ne demeurait jamais vide : nuit et jour le peuple s'y pressait, impatient d'entendre la parole de l'homme apostolique que la Providence lui avait envoyé. Un événement extraordinaire vint encore augmenter le mouvement de conversion que la grâce
avait déjà produit. Un matin, tandis que l'infatigable missionnaire prêchait devant une nombreuse assistance, on entendit des sanglots et des cris déchirants qui partaient d'une des chapelles latérales de la basilique : on célébrait les funérailles d'un jeune homme que la mort avait ravi à la tendresse de sa.famille. Les proches et les amis, en proie à la plus vive douleur, inondaient le cercueil de leurs larmes, en déplorant la perte qu'ils avaient faite. Cette scène émut ceux qui étaient présents ; et bientôt l'église retentit des gémissements qui sortaient de toutes les poitrines. Antoine participa à l'émotion générale, et interrompit son discours. Il éleva les yeux au ciel, et parut comme absorbé dans une ardente prière. Quand il reprit la parole, ce fut pour s'adresser au mort qu'on allait porter en terre. Il lui ordonna au nom de Jésus-Christ qui avait ressuscité le fils de la veuve de Naïm, de revenir à la vie, et de sortir de son cercueil. A la voix de l'apôtre, lejtûne homme se leva, et il marcha, rayonnant de santé, devant sa famille transportée d'étonnement et de bonheur !
Dans le courant de l'année 1224, saint François ordonna à Antoine de passer les Alpes et de se rendre en France, afin d'y annoncer la parole de Dieu. L'impure hérésie des Albigeois (1) désolait toujours le midi
(1) Hérétiques des Xle, Xlle et XHIe siècles. Ils renouvelèrent les erreurs et les débordements des manichéens : ils admet-, taient deux principes, celui du bien et celui du mal ; rejetaient
de ce royaume, menaçant la société d'une complète destruction, et la foi d'une ruine totale.
Antoine s'arrêta d'abord à Montpellier ; il évangélisa cette ville et les contrées voisines, battit en brèche l'hérésie, combattit la corruption des mœurs qui se propageait dans ces provinces à l'égal de l'erreur, dont elle est toujours la compagne inséparable. Le Seigneur qui l'envoyait comme autrefois les Apôtres et les Prophètes, daignait autoriser sa parole par les plus éclatants prodiges, et les multitudes subjuguées rentraient dans le sentier de la vérité et de la vertu.
Pendant son séjour à Montpellier, Antoine fut chargé d'enseigner la théologie à ses Frères. Il composa à cette époque son Commentaire sur les psaumes. C'est le principal ouvrage d'un Saint dont la vie fut si courte et les travaux si multipliés ; encore devons-nous à un miracle la conservation de ce précieux recueil. Voici le récit de Wadding, le grand Annaliste de l'Ordre : " Pendant que le Saint professait la théologie aux les saintes Ecritures, le baptême des enfants, le mariage ; ne voulaient ni temples, ni évêques, ni prêtres, et niaient la vérité du saint sacrifice de la Messe. Leurs mœurs étaient corrompues et leur ignorance extrême (Glaire —Dictionnaire des Sciences Eccl. ) — Manichéens, hérétiques du II le siècle : ils admettaient deux premiers principes, l'un du bien, l'autre du mal .... Ils admettaient deux âmes dans chaque homme, l'une intellectuelle et raisonnable, et l'autre mauvaise : ils disaient que Jésus-Christ n'avait pris qu'un corps fantastique, que le baptême de l'eau était inutile, que l'homme n'était pas libre, que toutes les religions étaient ^différentes. — (Mi).
Frères, dans la ville de Montpellier, il arriva qu'un novice quitta l'Ordre, et emporta furtivement, pendant la nuit, un Commentaire des Psaumes, d'une très-grande valeur, dont le serviteur de Dieu faisait usage pour ses instructions. A cette nouvelle, l'homme de Dieu ressentit une profonde douleur. Il se mit aussitôt en prière ; et par une permission miraculeuse de la Providence, le diable, armé d'une hache, alla à la rencontre du novice fugitif, tandis qu'il se préparait à passer un pont. Il lui dit d'une voix terrible : Retourne vers le serviteur de Dieu, Antoine : rentre dans l'Ordre que tu as déserté, avec le Psautier que tu as volé ; autrement, au nom du Très-Haut, je vais te tuer, et je te jetterai dans la rivière. Le novice épouvanté demeura comme frappé de stupeur. Mais comme il résistait encore, à l'instant le diable devint d'une taille gigantesque ; son visage était si noir et ses traits si horribles, que le novice, saisi d'une terreur divine, reprit aussitôt le chemin du couvent. Il alla trouver l'homme de Dieu ; il lui rendit son Commentaire ; et, confessant humblement son péché, il demande avec d'abondantes larmes à rester dans l'Ordre. "
En ce temps-là, il arriva un événement qui rendit la sainteté d'Antoine éclatante, même auprès des plus prévenus. Tandis qu'il était en chaire, un jour de grande fête, en présence de tout le clergé de la ville, au mi-
— 3° — lieu d'un immense concours de peuple, en commençant son sermon, il se souvint qu'il avait à remplir dans son couvent un ofïice pour lequel il avait omis, par mégarde, de se faire remplacer. C'était la règle, qu'aux principales solennités, deux Religieux des plus considérables de la communauté, chantaient au chœur X Alléluia pendant la messe conventuelle. Ce jour-là le serviteur de Dieu était désigné pour ce rôle. Cette pensée lui causa un vif chagrin. Alors on le vit s'incliner dans la chaire, comme s'il succombait au sommeil, la tête couverte de son capuce. Mais ô prodige ! au même instant, l'homme de Dieu parut dans l'église des Frères Mineurs, où il chanta X Alléluia tandis que l'immense auditoire de la cathédrale le considérait immobile et silencieux dans sa chaire. Ce spectacle dura une grosse heure. Mais le miracle fut bientôt découvert. " Le Dieu tout-puissant, ajoute l'Annaliste des Frères Mineurs, qui avait voulu que le sublime et très-pieux docteur saint Ambroise fût transporté à Tours pour assister aux funérailles du Bienheureux Martin, et qui avait permis que notre Bienheureux Père saint François apparût au milieu du Chapitre provincial d'Arles (i), tandis qu'Antoine prêchait sur l'inscription de la Croix, ce même Dieu accomplit en faveur de ce vénérable apôtre le miracle que je viens de raconter, afin de
démontrer qu'il était égal en mérite aux saints dont ( I ) Comme nous le verrons plus loin
il partageait les privilèges. A peine l'homme de Dieu eût-il rempli avec diligence son office, qu'il revint à lui ; et il continua avec une éloquence incomparable le sermon qu'il avait commencé. "
Pendant l'été de 1225, Antoine arriva à Toulouse : il y trouva les Albigeois en possession de toutes les libertés.
C'est à Toulouse que, selon le sentiment de la plupart des historiens, Antoine opéra le fameux miracle, connu sous le nom de miracle de la mule. On n'a pas oublié que, parmi les erreurs professées par les Albigeois, on comptait la négation de la présence réelle de Jésus- Christ dans le Saint Sacrement de l'autel. Or un jour, Antoine soutint sur cet article de la foi catholique une longue dispute avec un hérétique obstiné et influent dans la cité. Pressé par les raisons solides et lumineuses de l'apôtre, l'hérétique semblait ébranlé et sur le point de rendre hommage à la vérité : mais il s'arrêta en si bon chemin. Comme les juifs, ces étemels modèles de l'aveuglement intellectuel, il demanda des signes. — " Prouvez-moi, dit-il, par un miracle public, que Jésus-Christ est réellement présent dans l'Eucharistie, ainsi que vous vous êtes efforcé de l'établir par vos syllogismes. Je vous jure que je renoncerai aussitôt à mes doctrines, pour me soumettre humblement à celles que vous prêchez. " — Le défi était solennel ;
un autre aurait hésité à le relever. Antoine, toujours inspiré par L'Esprit-Saint, répondit avec tranquillité qu'il acceptait. — Alors l'hérétique lui dit : " Je possède une mule : pendant trois jours je la laisserai enfermée dans mon étable et privée de toute nourriture. Après ce temps écoulé, je ramènerai sur la place, devant toute la multitude réunie, et je lui offrirai à manger. De votre côté, vous porterez l'hostie consacrée et vous la présenterez à ma mule. Si, malgré la faim dont elle sera dévorée, elle se détourne du foin et de l'avoine que je lui offrirai, pour se prosterner à deux genoux devant votre Sacrement, je resterai convaincu et je me déclarerai catholique. " — Antoine donna son consentement à cette proposition et se retira. Il se prépara par la prière à venger Jésus-Christ des outrages que lui infligeait l'impiété manichéenne. En se reconnaissant indigne d'être l'instrument de la grâce qu'il espérait, il demandait à Dieu d'arracher de l'esclavage de Terreur tant d'âmes simples et droites que le torrent de l'opinion triomphante entraînait loin de son Eglise. Le jour de l'épreuve étant venu, l'hérétique se rendit sur la place, suivi d'une troupe immense d'adeptes qui espéraient jouir de la confusion de l'apôtre franciscain. Il conduisait sa mule par la bride, et portait avec lui la nourriture qu'il savait lui être le plus agréable. Cependant Antoine célébrait la messe dans
une chapelle voisine, avec une ferveur plus grande qu'à l'ordinaire. Quand il eut fini, il se recommanda aux anges du sanctuaire ; et, calme malgré l'émotion qui remplissait son cœur, il se dirigea vers le théâtre où la puissance du ciel allait se manifester. Il tenait dans ses mains l'ostensoir d'or au milieu duquel reposait l'Agneau qui efface les péchés du monde. Sa tête penchée, ses yeux voilés de modestie, son front resplendissant d'une lumière surnaturelle, sa démarche qui trahissait sa sainteté, tout cela était déjà un spectacle imposant. Derrière lui marchaient de nombreux fidèles, qui récitaient des hymnes, et étaient impatients de savoir ce qui allait arriver.
Lorsqu'Antoine fut en présence de ses adversaires, il s'arrêta ; il se recueillit un instant ; ensuite il imposa silence à la foule, et se tournant vers la mule, il lui parla ainsi : " Au nom de ton Créateur que je porte véritablement dans mes mains, malgré mon indignité, je te dis, ô animal privé de raison, et je t'ordonne de venir sur le champ avec humilité lui faire la révérence que tu lui dois, afin qu'à ce signe, les hérétiques pervertis reconnaissent que toute créature doit se soumettre à son Créateur, que le sacerdoce touche chaque jour sur l'autel. " Au même instant le maître de la mule lui donna à manger. Mais, ô prodige ! cette bête qui était depuis trois jours gardée à vue, et condamnée à un jeu-
ne rigoureux, se détourna de la nourriture qu'on lui présentait ; et, docile à la voix du thaumaturge, elle se proterna sur le sol à deux genoux, et se tint immobile dans cette attitude. Le peuple qui respirait à peine, ne put pas contenir son enthousiasme; aussitôt des cris d'allégresse s'échappèrent de toutes les poitrines. Les hérétiques étaient battus sur le terrain même où ils s'étaient placés. Ils se hâtèrent de s'effacer sans bruit pour aller ensevelir dans le silence leur déconvenue et leur parti pris.
Cependant le serviteur de Dieu n'avait pas perdu son temps. L'hérétique qui avait provoqué le miracle se jeta à ses pieds, et il adora à haute voix l'auguste Mystère, qu'un instant auparavant il appelait une superstition. Là ne se borna pas la victoire. Le converti, devenu apôtre à son tour, ramena à la vérité toute sa famille. Il fit construire à ses frais une église qu'il dédia à saint Pierre, sans doute pour honorer en lui la prérogative de la foi orthodoxe. Ses descendants ajoutèrent à sa reconaissance ; ils bâtirent une chapelle sur le lieu même où le miracle s'était accompli, avec une inscription en vers destinée à en perpétuer le souvenir (i).
Pendant son séjour à Toulouse, le serviteur de Dieu
( i ) Le même fait s'est passé à Bourges, où l'on voit encore l'église élevée en souvenir du miracle.
reçut de la très-sainte Vierge Marie, une faveur mémorable. A son époque, la doctrine de l'Assomption de la Vierge en corps et en âme, n'était pas encore incontestable. Saint Bernard la donnait, dans le siècle précédent, comme une croyance reçue : les monuments historiques ne manquaient pas pour établir que l'antiquité l'avait en honneur. Malgré ces preuves l'opinion contraire avait des partisans qui n'étaient pas inquiétés. Mais Antoine, bien inspiré par sa foi, devinait l'esprit de l'Eglise, même quand l'Eglise ne parlait pas. Il partait de ce principe que Jean Duns Scott invoquera plus tard pour démontrer l'Immaculée Conception, à savoir qu'il faut admettre pour la Vierge Marie les plus beaux dons qu'une créature puisse recevoir de Dieu, quand l'Ecriture ou l'autorité des SS. Pères n'y contredisent pas. De là il concluait en faveur de l'Assomption de la Sainte Vierge dans le ciel en corps et en âme. En cela, il était de l'avis de son Ordre.
Cependant, au couvent de Toulouse, on lisait au chœur le Martyrologe d'Usuard qui, en annonçant la Fête de la mort de ,1a Mère de Dieu, ajoute, par rapport au jugement de l'Eglise sur son Assomption, les paroles suivantes : " L'Eglise, dans sa sage réserve, préfère une pieuse ignorance à renseignement d'une croyance vaine et apocryphe. " Antoine ne pouvait pas se résoudre à lire cette leçon qui blessait les convie-
tions et les délicatesses de son âme. Pour échapper à cette épreuve, il se décida à s'absenter du chœur. Mais ce moyen avait l'inconvénient de le faire pécher contre la règle. Tandis que sa conscience délicate se trouvait dans ces perplexités, il eut une vision qui le consola. La Vierge lui apparut pour rassurer sa conscience, et elle lui révéla qu'après être restée trois jours dans le tombeau, à l'abri de toute corruption, elle était montée au ciel, vivante, en corps et en âme, portée sur les ailes des Anges ; et que depuis ce jour bienheureux, elle était assise dans la gloire, à la droite de Jésus, son divin Fils. Antoine fut inondé de délices, en contemplant la clarté éblouissante qui enveloppait la Vierge Marie, et en entendant sa voix, plus douce à son oreille que le concert le plus mélodieux.