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CHAPITRE IV

Saint Antoine est nommé Gardien au Puy. — Deux Prophéties. — Il fonde le couvent de Brive. — Divers prodiges. — Bourges : il prêche en plein air : miracle de la pluie. —Arles : il prêche au Chapitre : apparition de saint François.

Au mois de septembre de l'année 1225, Antoine quittait Toulouse pour se rendre au couvent du Puy dont il venait d'être nommé Gardien. Dans le gouvernement de ses frères, il se fît remarquer par une très grande douceur et une rare prudence. Il ne cessait d'exhorter ses religieux à la pratique de la perfection ; sa parole, autorisée par son exemple, fit refleurir l'esprit séraphique dans sa communauté. Sa prédication au Puy et dans les environs ramena à Dieu une foule de pécheurs, et attira un grand nombre d'âmes dans le chemin de la perfection.

Pendant le séjour qu'il fît dans cette ville, deux faits révélèrent l'esprit prophétique du serviteur de Dieu.

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Il v avait aii Puy un notaire qui menait une vie deréglée, au scandale de toute la cité. Or. chaque fois qu'il passait devant Antoine, celui-ci se découvrait respectueusement eî se mettait à genoux à ses pieds. Le notaire prit ces procédés pour une moquerie : il s"irrita intérieurement de tels outrages, et il évitait avec soin celui qui les lui prodiguait. Malgré ces précautions. Dieu permit qui! se trouvât encore une fois en face de son prétendu insulteur qui, en l'apercevant, se prosterna selon son habitude. Le notaire, obéissant toujours à son idée fixe, s'emporta dans un excès de colère, et s'adressant à Antoine, il lui dit : Que me voulez-vous ? Et que signifie le ridicule cérémonial que vous suivez à mon égard ? Si je ne craignais pas les jugements de Dieu, à l'instant je vous transpercerais de mon épée. — Antoine lui répondit avec tranquillité : J'ai toute ma vie souhaité de mourir martyr pour l'amour de Notre - gneur Jésus-Christ. Mes désirs n'ont pas été exaucés : ma;s il m'a été révélé que vous rendriez témoignage à notre sainte religion, et que vous scelleriez ses enseignements de votre sang. Quand donc l'heure de votre mort sera venue, je vous prie de vous souvenir de celui qui vous l'annonce aujourd'hui. — En entendant ces paroles, le notaire se mit à rire par incrédulité, et il continua son chemin. Or, peu de temps après, l'évêque du Puy résolut de s'embarquer pour Jérusalem, afin

d'honorer les Saints Lieux et de prêcher la foi aux Sarrasins. Le notaire ayant appris la détermination de l'évêque, se sentit tout à coup changé en un homme nouveau ; et, après avoir vendu tous ses biens et en avoir distribué le prix aux pauvres, il se mit à la suite de son pasteur. C'était le temps où les chrétiens faisaient de lointains pèlerinages, pour expier leurs péchés autant que pour satisfaire leur dévotion envers le Tombeau de Jésus-Christ. Arrivé en Orient, le notaire se montra enflammé d'un zèle tout apostolique. Il ne craignait point de prêcher publiquement que Jésus-Christ était le vrai Dieu, et que Mahomet n'était qu'un imposteur et un fils de Satan. Devant ces provocations, les infidèles exaspérés le saisirent, et pendant trois jours lui firent subir les plus cruelles tortures. Au moment d'expirer, il se souvint de l'apôtre franciscain, et déclara à ses bourreaux qu'il lui avait prédit sa fin plusieurs années auparavant.

Dans la même ville du Puy, une dame de qualité, étant sur le point de devenir mère, vint se recommander aux prières d'Antoine, qui lui promit de se souvenir d'elle dans le saint Sacrifice. Cette dame se présenta de nouveau bientôt après, et lui fit la même demande. Alors l'homme de Dieu se tourna vers elle, et lui dit : Ayez bon espoir, et réjouissez-vous ; car le Seigneur vous donnera un fils qui sera grand dans son Eglise :

il deviendra Frère Mineur, et il mourra martyr.

L'événement justifia cette prophétie. Cette dame mit au monde un fils qui fut nommé Philippe. Il prit l'habit de saint François ; et, devenu prêtre, il alla en Palestine, travailler à la conversion des infidèles. Il fut pris par les Turcs, à Azot, soumis aux plus cruelles tortures, et mis'à mort avec un grand nombre de chrétiens qu'il 'ne cessa d'exhorter au martyre (i).

Les faits que nous venons de rapporter produisirent une impression profonde dans tout le pays d'alentour. La tradition en a gardé fidèlement le souvenir.

Vers cette même époque, un habitant de Brive, en Limousin, résolut de bâtir, à quelques pas de la ville, un couvent qu'il destinait aux Frères Mineurs. Quand cet homme pieux eut achevé l'édifice matériel, entrepris sur des proportions modestes, comme il convenait pour des enfants du Pauvre d'Assise, Antoine vint y habiter quelques mois, et il y bâtit l'édifice spirituel, construit avec des pierres vivantes et taillées sur le modèle de Jésus-Christ, son divin Maître. Ce couvent de Frères Mineurs qu'il organisa au fond du Limousin, fut une source de vie pour toute la contrée.

L'homme de Dieu prit sa part du bienfait qu'il procurait aux autres. " Il se construisit, dit Wadding, une

(i) Nous donnons plus loin, au 6e Mardi, tous les détails de ce glorieux martyre !

cellule dans une grotte écartée du couvent ; il creusa dans le roc vif un petit réservoir pour recevoir les eaux qui coulaient le long de la paroi qui formait ]un des côtés de la grotte. Là, il se condamna à^d'effrayantes austérités ; il menait la vie érémitique ; et il goûtait les délices de la contemplation (i). "

Après avoir pris possession du couvent de Brive, au nom de son Ordre, et y avoir installé ses Frères, Antoine se dirigea de nouveau vers le théâtre de son apostolat. Les signes et les prodiges qui l'avaient accompagné jusque là, continuèrent à éclater autour de lui.

11 Un certain jour de grande fête, le saint homme

prêchait. Une dame de noble extraction l'écoutait et

(i) Après la canonisation de saint Antoine, les fidèles se portèrent en foule à la grotte que le Saint avait habitée, et de nombreux miracles s'y opérèrent. Les Franciscains de Brive y firent construire un petit couvent pour les Pères chargés de desservir ce pèlerinage. Pendant la grande Révolution, la communauté de la ville et celle du petit couvent disparurent dans la tourmente. Néanmoins le pèlerinage aux grottes de* saint Antoine ne cessa pas. Enfin, le 22 avril 1S75, les Franciscains furent remis en possession de l'antique Sanctuaire, et reprirent le service de ce célèbre pèlerinage. — Nous avons eu le bonheur de visiter les saintes Grottes, l'année même où nos Pères venaient d'en prendre possession. Ces nouveaux gardiens du pieux Sanctuaire, vivaient là dans une pauvreté absolue, mais l'âme inondée des plus douces consolations. A l'heure présente, les Grottes de Brive sont redevenues célèbres, et les foules accourent avec confiance pour y recevoir du ciel, par l'entremise du grand Thaumaturge saint Antoine, les plus éclatantes faveurs !

semblait boire ses paroles. Ce que voyant, l'impur Satan voulut lui ravir le fruit d'une si excellente instruction. En conséquence il se transforma en courrier ; et se dirigeant vers cette dame avec des lettres à la main, il lui annonça que son fils, après avoir été fait prisonnier de guerre, avait été mis à mort par l'ennemi. Alors l'homme de Dieu découvrit par révélation les ruses de l'esprit malin. Quoiqu'il n'eût pas aperçu le fantôme qui s'était glissé dans l'auditoire, il s'adressa à la malheureuse mère, du haut de la chaire ; et en présence de toute l'assemblée, il lui dit : " Ne craignez pas, ma sœur ; votre fils vit encore, et il jouit d'une bonne santé : ce courrier, c'est le diable. " A ces mots le prétendu courrier s'évanouit comme une fumée légère.

Les maux les plus pénibles ne résistaient pas plus que les démons à la puissance d'Antoine. " Un jour, tandis qu'il était occupé à donner une instruction au peuple, un fou qui était dans l'auditoire, se leva et troubla tout le monde. L'homme de Dieu le pria avec douceur de se taire : le fou lui répondit qu'il ne lui obéirait que lorsque il lui aurait donné sa corde. Aussitôt il dénoua le cordon qu'il portait autour des reins, et le lui donna. Le pauvre fou le saisit avec empressement ; il se mit à le presser sur son cœur et à le. couvrir de baisers ; mais il recouvra subitement l'usage de

sa raison. Alors il se prosterna aux pieds de l'homme de Dieu, au milieu de l'admiration générale, rendant grâces à cause de la guérison miraculeuse qu'il venait d'obtenir, et invitant l'assemblée à glorifier le Seigneur qui se servait de son apôtre pour de si grandes choses. 11 Dans le même pays de France, il y avait, dit l'Auteur anonyme de la vie du Saint, une femme qui désirait ardemment suivre l'homme de Dieu, tandis qu'il sortait de la ville, pour aller prêcher dans le voisinage. Mais son mari, qui était mal disposé, s'y opposa. Cette défense la molesta beaucoup ; et pour se consoler de ne pouvoir pas assister à la prédication, elle monta au haut de sa maison. Là, se mettant à la fenêtre, elle tourna ses regards vers l'endroit où le sermon devait se faire, afin de donner à son cœur un commencement de satisfaction. Alors il arriva un fait merveilleux. Quoique le théâtre de la prédication fût à une distance de deux milles, elle entendit très distinctement la voix d'Antoine. Ses accents étaient si su; elie goûtait en les écoutant une délectation si céleste, qu'elle resta trop longtemps à ia fenêtre. Son mari s'impatienta et lui adressa dedurs reproches ; mais elle répondit sans se troubler qu'elle écoutait le serm:n du Père Antoine. A ces mots, le mari éclata de rire et dit que sa femme était folle. Celie-ci soutint sa thèse et affirma qu'elle entendait réellement la voix de

l'homme de Dieu. Le mari, voulant s'en convaincre, monta et se mit à la fenêtre. Les mérites de sa fidèle compagne lui valurent d'entendre très-distinctement le prédicateur. A partir de ce jour, on vit les deux époux assister à tous les sermons du Père Antoine. "

Par tous ces prodiges, Antoine portait au Manichéisme albigeois des coups mortels. Le serviteur de Dieu quitta bientôt après le Velay. Vers la fin de l'année 1205, il fut envoyé à Bourges où l'hérésie manichéenne avait gagné beaucoup de terrain. Il la combattit de front, avec son zèle ordinaire et avec des avantages dont les annales du temps font mention. Les habitants de Bourges se montrèrent si empressés à venir entendre le saint prédicateur, le concours fut si considérable autour de sa chaire, qu'il n'y eut bientôt plus dans la ville une église, ou même une place capable de contenir la foule de ses auditeurs. Il fallut songer à prêcher en pleine campagne. Un jour donc, l'évêque et le chapitre organisèrent une immense procession qui se dirigea vers un enclos voisin de la ville. C'était pendant l'été, et le temps était magnifique. Antoine monta sur un tertre élevé, pour mieux se faire entendre. " Or, tandis qu'il prêchait avec une éloquence extraordinaire, et que ses paroles plus douces que le miel excitaient vivement l'attention du peuple suspendu à ses lèvres, le ciel se chargea de nuages,

d'où sortaient de sinistres éclairs ; le tonnerre gronda, et une pluie abondante commença à tomber. Le peuple, épouvanté par l'orage, s'ébranla aussitôt ; et, cédant à la peur, il allait se retirer. Mais l'homme de Dieu rassura ses auditeurs d'une voix caressante et leur dit : Ne bougez pas, et que la pluie ne vous inspire pas de crainte. J'espère en Celui qui ne trompe jamais la confiance qu'on met en lui ; je vous promets que pas une goutte d'eau ne tombera sur vous. Le peuple se confia aux paroles de l'homme dj Dieu, et il ne fut pas ûéçu dans son attente. Celui qui enchaîne les eaux dans les nuées, suspendit la pluie sur sa tête ; et tandis que tout autour de la ville l'orage avait formé des torrents, pas une goutte d'eau ne tomba sur le peuple qui recueillait avec avidité les préceptes de la loi sainte. A la fin du sermon, le peuple étonné de voir que la terre était inondée, tandis que la place qu'il occupait était sèche, glorifia Dieu dont la puissance se manifestait par la vertu de son serviteur. "

L'année 1226 était déjà avancée, lorsque Antoine reçut de ses supérieurs l'ordre de se rendre à Arles pour assister au Chapitre provincial qui était convoqué pour le mois de septembre. Il y rencontra ses Frères venus en grand nombre des couvents du midi ; et il eut de tous l'accueil le plus flatteur. Ses travaux apostoliques faisaient du bruit. Ceux qui ne le connais-

saient pas désiraient depuis longtemps voir cet homme extraordinaire, plus grand encore par ses vertus que par son éloquence et par les miracles qu'il opérait. Son humilité fut mal à l'aise au milieu des louanges qui ne se déguisaient pas assez. Mais pi us il s'abaissait dans sa propre estime, plus il montait dans celle de ses Frères. On s'entretenait de sa science dont il avait déjà donné des preuves dans les écoles, des combats qu'il livrait chaque jour à l'hérésie manichéenne, et des effets merveilleux qu'il produisait partout. Il ne pouvait pas rester inaperçu : et, malgré ses efforts pour se dérober à la gloire, il ne parvint pas à échapper à un rôle éclatant. C'est lui qui fut désigné, avec l'approbation unanime des Religieux, pour être l'orateur du Chapitre.

A peine eut-il commencé à exercer son ministère que Dieu se plut à manifester les méiites de son serviteur, et à confirmer sa destinée par un prodige trèsextraordinaire. Le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte Croix, tandis qu'Antoine était en chaire, il arriva un événement dont saint Bonaventure est resté l'historien le plus émouvant. Voici en quels termes il nous l'a transmis. "Quoique saint François ne pût pas assister en personne aux Chapitres des provinces, néanmoins il est vrai de dire que les règlements qu'il avait prescrits pour ces assemblées, les

prières ferventes qu'il adressait au ciel pour leur succès, et la bénédiction qu'il leur envoyait, le rendaient pour ainsi dire présent partout. Quelquefois même Dieu, par sa puissance, l'amenait miraculeusement au milieu de ses enfants. C'est ce qui eut lieu à Arles, pendant que l'excellent prédicateur Antoine, le brillant confesseur du Christ, parlait aux Frères sur la Passion du Sauveur et sur l'inscription de la Croix ainsi conçue : /ésus de Nazareth, roi des Juifs. Un des religieux, nommé Monald, d'une vertu éprouvée, se sentit poussé par l'inspiration divine à regarder vers la porte du Chapitre. Il vit alors le bienheureux François élevé en l'air, les bras étendus en croix et bénissant l'assemblée. Les Frères se trouvèrent tous remplis d'une si grande consolation spirituelle, que ce témoignage intérieur les assura de la présence de leur Père, en confirmant la vision de Monald ; le fait devint encore plus certain par l'aveu de saint François lui-même. Il faut donc le croire : le Seigneur qui, par sa vertu et sa puissance, conduisit saint Ambroise aux obsèques du glorieux pontife saint Martin, voulut aussi que les vérités annoncées par Antoine, son prédicateur, et spécialement celles qui regardaient la Passion de Jésus-Christ, reçussent une nouvelle approbation de son serviteur François, qui savait si bien porter la croix et la prêcher aux autres. "

Les paroles de saint Bonaventure indiquent une des causes de l'apparition de saint François au Chapitre d'Arles. Cet homme divin, si conforme à Jésus crucifié par les dispositions de son coeur, et dont il portait l'image jusque dans sa chair, n'avait eu d'autre science que celle de la croix : la croix fut tout son génie, son inspiration et sa fécondité. Il en tira l'Ordre des Frères Mineurs, il y puisa la "Règle qu'il lui dicta. Pendant sa vie, il la donna comme un idéal à ses disciples : en mourant, il ne leur laissa pas d'autre héritage. La croix exerçait sur saint François une attraction irrésistible : elle dégageait des parfums qui enivraient cet amant de la douleur et le faisaient courir comme un insensé après des délices qui en épouvantaient tant d'autres. En assistant au Chapitre d'Arles, tandis qu'il entendait un de ses Fils les plus illustres prêcher sur la croix, il encourageait sa sublime doctrine, il devenait l'écho de son éloquence ; et dans son silence il semblait dire à tous : Ecoutez-le. Mais sa présence miraculeuse avait une autre cause. Il allait quitter la terre. Déjà il était affranchi à moitié des misères de notre humanité. Son corps avait, par anticipation, les qualités des corps ressuscites : il n'était plus qu'une âme qui se jouait dans l'espace, et ne gardait de sa condition ancienne qu'une forme radieuse. Le Patriarche voulut consoler ainsi ceux qui n'assiste-

raient pas à son trépas. En les bénissant, il jeta sur eux un dernier regard d'amour ; et il se coucha comme un soleil qui en disparaissant ne devait cesser d'illuminer l'Eglise. Quoique saint Bonaventure n'en dise rien, il nous laisse le soin de deviner que son regard chercha surtout Antoine, auquel il pouvait sans injustice accorder une tendresse de préférence. Cinq ans auparavant, il n'avait fait aucune avance à ce jeune étranger débarqué la veille, de Sicile, pour assister au Chapitre d'Assise. Maintenant il se trouvait devant la merveille de son Ordre : il pouvait lui dire la parole que la Liturgie lui adressera un jour : " Vous êtes, la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël, et l'honneur de votre peuple. " Il contint son admiration ; mais, dans son cœur, il remercia Dieu de lui avoir donné cet Enfant héroïque. Le vieux Jacob s'endormit en paix après avoir vu la face de Joseph. Saint François, goûta la même joie après avoir contemplé les traits d'Antoine ; et comme Jacob prophétisa les accroissements de Joseph, saint François qui surprenait Antoine au milieu de sa carrière apostolique, dans tout l'éclat de sa renommée, prédit les succès qui l'attendaient encore, et les services qu'il rendrait à l'Eglise.

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