CHAPITRE V
Saint Antoine est nommé Gardien a Limoges. — Il y délivre un jeune novice d'une tentation. — court séjour a brive ; il y opère un prodige. — son retour A Limoges: nouvelle f.ilocation. — Ses victoires sur les démons. — Sa tendresse pour les petits enfants : deux grands prodiges. — L'Enfant Jésus repose dans ses bras. — Mort de saint François. — Départ du Saint pour l'Italie. — Miracle du vin répandu et du vase brisé.
Après le Chapitre d'Arles, Antoine fut nommé Gardien du couvent de Limoges. Son apostolat, déjà si riche en fruits de salut et en événements extraordinaires, devint encore plus merveilleux. Il sembla que la grâce de saint François se traduisit immédiatement dans l'âme d'Antoine par des jets plus abondants de lumière; et dans sa parole, par une vertu qui surpassait tout ce qu'on avait vu jusque-là.
" Dès qu'Antoine arriva à Limoges, un jeune novice, de grande espérance, appelé frère Pierre, était en proie
à une violente tentation de découragement, et déjà il songeait à quitter l'Ordre. L'homme de Dieu en fut averti par une révélation divine. Mais parce qu'il était rempli de la plus tendre sollicitude pour le troupeau confié à sa garde, il fut ému de compassion à la vue de cette petite brebis qui s'égarait. Enflammé d'un zèle tout céleste, il fit venir le novice, et lui ouvrant la bouche avec sa main, il lui fit une insufflation, en lui disant : Reçois le Saint-Esprit. A peine le jeune homme eut-il senti le souffle du vénérable Père circuler dans sa poitrine, qu'il tomba subitement à teire, et resta comme mort. Cependant les Frères accoururent au bruit de sa chute ; et tandis qu'Antoine le saisissait pour le relever, aussitôt il recouvra l'usage de ses sens. Alors il se mit à raconter que pendant son évanouissement il avait été ravi en extase, et que transporté parmi les chœurs des anges, il avait contemplé des spectacles que la terre ne connaît pas. Il allait essayer de redire sa vision, quand Antoine, attribuant à la puissance de Dieu et non à ses propres mérites le miracle qui venait de s'accomplir, lui dit de ne pas parler davantage de la grâce dont il avait été favorisé. Depuis ce moment, le jeune novice ne ressentit plus la tentation qui l'avait si violemment tourmenté. Il avoua plus tard que les flèches du démon semblaient s'être émoussées contre son âme. Revêtu de la force d'en
haut, il persévéra dans le saint état qu'il avait embrassé; il marcha à grands pas dans le chemin de la perfection, et il servit d'exemple à tous ses Frères. "
A quelque temps de là. Antoine se trouvait au couvent de Brive, qui lui était particulièrement cher, parce qu'il en était le Père ; et sans doute, à cause des douceurs spirituelles dont il avait été prévenu dans la grotte sauvage sur laquelle il était bâti. Dans cette rencontre, il donna une grande preuve de sa foi en la divine Providence et du crédit dont il jouissait auprès d'elle.
Un jour le couvent se trouva en détresse. L'heure du repas était venu, et on n'avait rien à servir aux Frères. A cet âge héroïque de l'Ordre des Mineurs, le cas n'était pas rare. Des hommes qui avaient pris à la lettre les conseils évangéliques, n'étaient pas fâchés de connaître les privations de la sainte pauvreté. " Comme le cuisinier n'avait pas de quoi préparer le repas de la communauté, Antoine fit part de son embarras à une dame pieuse qui lui était très-attaehée, et il la pria de lui envoyer des légumes de son jardin, pour l'entretien des Frères soumis à son autorité. En ce moment il tombait une pluie torrentielle. La dame appela sa servante ; et. avec des paroles douces et insinuantes, elle lui dit d'aller tout de suite au jardin, et d'en rapporter les légumes nécessaires pour la cuisine des Frères.
La servante, vivement contrariée par cette commission, s'excusa, en alléguant la pluie diluvienne qui inondait les rues. Cependant elle se laissa vaincre par les instances de sa maîtresse. Elle prit le chemin du jardin, ramassa ce qu'il fallait pour la cuisine des Frères, et les porta au couvent qui se trouvait à une assez bonne distance. Cependant, quoique la pluie n'eût pas cessé un seul instant, elle ne reçut pas sur elle une seule goutte d'eau ; pas un fil de ses vêtements ne fut mouillé. Elle rentra donc chez sa maîtresse avec sa robe entièrement sèche, elle lui raconta comment la pluie qui tombait continuellement, ne l'avait pas atteinte elle-même. Pierre de Brive, fils de la dame en question, et qui fut plus tard chanoine de la collégiale de Saint Léonard, racontait souvent ce miracle, qu'il tenait de sa mère, à la plus grande gloire de saint Antoine: il ne le faisait pas sans ressentir des transports de joie. "
La banalité des détails n'empêchait pas que l'événement n'eût des proportions considérables. Il révélait une fois de plus la puissance du thaumaturge que le Limousin connaissait déjà ; il préparait les nouveaux triomphes qu'il allait remporter sur les ennemis de l'Evangile.
A cette époque il plut à Dieu de renouveler le prodige dont il avait favorisé son humble serviteur à
Montpellier. {i Tandis que saint Antoine était gardien de Limoges, pendant la semaine sainte, la nuit de la Cène, dans une église de la ville, appelée Saint- Pierre des Quatre Chemins, il semait la parole de vie dans les âmes groupées autour de sa chaire. A la même heure, vers minuit environ, les Frères Mineurs chantaient dans leur couvent les matines de l'office du jour. Or le gardien, saint Antoine, était désigné pour lire une leçon de matines. Déjà les Frères étaient arrivés à la leçon que le Saint devait lire, quand tout à coup il apparut au milieu du chœur, et se mit à chanter la leçon d'une voix solennelle. Tous les Frères présents furent frappés d'étonnement, et non sans raison ; car, ils savaient qu'à cette heure, il était occupé, dans un quartier de la ville, à prêcher au peuple. La vertu de Dieu fit qu'au même instant, il était avec ses Frères, au chœur, où il chantait une leçon, et dans l'église Saint Pierre, au milieu de la foule sur laquelle il répandait les semences de vie. "
"Pendant les missions qu'Antoine prêcha sur le territoire de Limoges et de Brive, il eut affaire, plus qu'ailleurs, aux démons jaloux de ses succès.
" L^n jour que le bienheureux Père s'en allait, sous la garde de Dieu, à l'abbaye de Salignac, dans le diocèse de Limoges, un religieux de ce monastère était depuis longtemps en proie aux obsessions du démon
de la chair. Il employait, pour les vaincre, les jeûnes, les veilles, l'oraison et les macérations répétées ; mais ces moyens ne lui avaient pas procuré la paix; Dieu réservait à Antoine d'appliquer le remède à ce mal terrible. L'infortuné religieux, qui avait une haute idée de la sainteté de l'apôtre, s'adressa à lui. Il lui fit l'humble aveu de ses fautes : il lui découvrit avec confiance la tentation dont il était tourmenté, le conjurant avec larmes de prier pour lui. Le saint homme prit le religieux à part ; et se dépouillant devant lui de la tunique qn'il portait, il lui dit de s'en revêtir afin de conjurer le péril. A peine le religieux eut-il cédé au désir d'Antoine, qu'une vertu se dégagea des plis de la pauvre tunique : c'était comme une émanation de la chasteté d'âme et de corps de celui à qui elle appartenait. L'effet ne se fit pas attendre. L'orage des sens s'apaisa aussitôt chez le religieux, qui ne ressentit plus dépareilles secousses, ainsi qu'il le déclara devant plusieurs témoins. "
Mais de même que les démons de l'Evangile bannis du corps d'un possédé, allaient se loger chez un autre, ainsi il arriva que le démon se vengea d'Antoine, en cherchant à troubler le couvent qu'il habitait.
Un jour, comme les Frères, après le chant de Compiles, se préparaient à vaquer à l'oraison, le Frère qui venait de sonner cet exercice, vit plusieurs malfaiteurs
occupés à dévaster la moisson d'un des principaux amis du couvent. Il courut aussitôt en avertir Antoine. Mais celui-ci, au lieu de s'émouvoir, dit à ses Frères avec tranquillité : Allez au chœur, et faites votre oraison, selon les prescriptions de la Règle, sans vous occuper du prétendu dommage qu'on cause à notre voisin. Ces malfaiteurs sont des démons qui voudraient, par ce stratagème, vous ravir un temps précieux et vou priver des consolations de la présence de Dieu. Gardez vous bien de donner dans le piège, sous prétexte de charité. Sachez que la puissance des démons est limitée. Dieu ne leur a pas permis de détruire le blé de ces champs : vous en serez convaincus demain matin, en les considérant aussi beaux et aussi riches qu'ils le sont maintenant. Ce discours rassura les religieux. Sur la parole d'Antoine, ils allèrent avec recueillement où la cloche les appelait. Bientôt ils reconnurent qu'on leur avait donné une fausse alerte, et que le Frère sonneur avait été illusionné par l'ange de ténèbres.
Les démons déconcertés par la pénétration d'Antoine ne se tinrent pas pour battus. Ils tournèrent contre sa personne même leurs détestables machinations. Il était invité à prêcher dans une ville de la contrée. Or, le concours du peuple était tel, qu'Antoine vit tout de suite que l'église ne pourrait pas le contenir. En con-
séquence, il se décida à donner son sermon sur la place publique. Il fit dresser une estrade, sur laquelle il devait se placer, avec le clergé, les magistrats et les notables du lieu. Au moment de prendre la parole, il connut par une inspiration intérieure que les démons chercheraient à troubler la cérémonie, mais qu'aucun accident grave n'arriverait. Il commença par avertir son auditoire; et l'ayant ainsi prémuni contre toute surprise, il entra dans son sujet. Il n'était pas encore au milieu de son sermon, que les démons renversèrent l'estrade, qui s'écroula avec un horrible fracas. On s'effraya d'abord ; mais le souvenir des avertissements d'Antoine calma aussitôt l'émotion publique. Ni le prédicateur, ni ceux qui l'entouraient ne reçurent la moindre blessure. On improvisa une chaire, et Antoine put continuer son sermon, au milieu d'un silence par- 'i fait. On admira son esprit prophétique plus encore que son éloquence : son prestige grandit quand il semblait avoir atteint son apogée. La partie était perdue pour les démons : ils avaient travaillé pour leur ennemi.
A travers les fatigues de son ministère, Antoine se délassait avec les âmes fidèles à Jésus-Christ : elles n'étaient pas rares en ce temps-là, malgré les ravages de l'hérésie. Les mères et les petits enfants composaient une clientèle moins entamée que d'autres catégories de la société, Les mères, chrétiennes par instinct, alors
même qu'elles ne l'étaient pas assez par leur vie, étaient sympathiques à l'apôtre franciscain. Elles le suivaient dans ses courses ; elles répondaient à ses appels ; elles le défendaient contre les calomnies des Albigeois ; elles secouraient sa pauvreté, en lui offrant le pain de chaque jour. Quelquefois, quand le soir était venu, elles abritaient sous le chaume de leur demeure ce pèlerin du bon Dieu, qui n'avait où reposer sa tête. De son côté, Antoine était à leur service : sa charité ne se démentait jamais : il écoutait leurs confidences ; il consolait leurs tristesses ; il les encourageait dans leurs défaillances. Les petits enfants avaient des droits particuliers sur son cœur. Il aimait à les caresser et à les bénir. Il voyait en eux le modèle du chrétien. Le spectacle de leur innocence le dédommageait des amertumes que lui causaient les passions humaines : il les laissait venir à lui. Il opéra sur eux plusieurs miracles.
11 Un jour, comme le bienheureux Antoine arrivait dans un village pour prêcher, une femme tenait dans ses bras son petit enfant, tout près de la chaudière où elle préparait de l'eau pour lui donner un bain. Le désir d'entendre l'apôtre lui fit perdre la tête, et, dans sa précipitation, elle plongea son enfant dans la chaudière, croyant le déposer dans le bassin. Après le sermon, elle regagnait sa demeure, lorsque les voisins
lui demandèrent ce qu'elle avait fait de son enfant. A ces mots elle se souvint qu'elle l'avait laissé près du feu ; et, pressentant un malheur, elle s'arracha les cheveux et se déchira le visage, disant tout haut qu'elle était une misérable. Elle vola vers sa maison, accompagnée d'un grand nombre de personnes ; mais quel ne fut pas son étonnement de trouver son enfant qui badinait, en souriant, dans l'eau bouillante ! On le retira de la chaudière, et on constata qu'il n'avait pas la plus légère lésion. Tous les assistants poussèrent un cri de joie, en rendant grâces à Dieu et à son saint apôtre."
"Une autre fois, une mère, rentrant du sermon, trouva son enfant mort au fond de son berceau. Dans sa désolation, elle retourna vers le bienheureux Antoine, et lui raconta, avec abondance de larmes, le malheur dont elle venait d'être frappée. Antoine s'émut en écoutant ce récit, et il lui dit à voix basse jusqu'à deux et trois fois : Allez, le Seigneur aura pitié de vous. Pleine de confiance dans la parole du Bienheureux, elle rentra chez elle, et trouva son enfant plein de vie, jouant avec de petits cailloux qu'il n'avait pas auparavant dans les mains."
C'est ainsi que le Bienheureux passait en faisant le bien, consolant toute douleur, et guérissant toute infirmité. Sa campagne contre l'hérésie manichéenne avait
été merveilleuse dans tout le midi de la France, et principalement dans la province du Limousin. Partout il s'était montré le champion de la justice et l'ennemi irréconciliable du vice. Il avait coulé comme un fleuve d'eau vive dans cette région que le souffle de la mort avait desséchée. Sa parole était tombée sur les âmes comme une rosée céleste, il avait ranimé chez elles, la foi éteinte et la charité refroidie.
Tant de travaux, couronnés de si beaux succès, ne devaient pas rester sans récompense. Ordinairement Dieu fait attendre ses serviteurs : il ajourne la gloire qu'il leur réserve, afin que le désintéressement ajoute encore à leurs mérites. Il fit une exception en faveur de son vaillant apôtre, dont le zèle lui rendait ce que Thérésie lui avait enlevé. "Tandis qu'il était encore exilé dans cette vallée de larmes, soupirant après une félicité dont il avait le pressentiment, il reçut des arrhes de la gloire du Paradis, en contemplant l'Enfant Jésus de ses yeux, et en le portant dans ses bras."
Antoine qui n'avait pour tout trésor que l'Evangile, vivait à la manière apostolique. Il croyait que tout ouvrier est digne de son salaire. En conséquence, il mangeait ce qu'on lui offrait : et quand une porte s'ouvrait devant lui, il entrait en disant : Que la paix du Seigneur habite en ces lieux. Or un jour, dans un bourg du Limousin, un propriétaire riche et pieux, lui
offrit l'hospitalité dans son manoir. Antoine l'accepta avec empressement, dans l'espérance de trouver au fond de cette demeure éloignée de tout bruit, un repos nécessaire à son âme, et un peu de silence qui favorisât son élévation vers Dieu. Il ne soupçonnait guère la grâce dont il allait jouir.
" Le bourgeois lui avait assigné une chambre séparée du reste du logis, afin qu'il eût plus de liberté pour s'adonner aux douceurs de la contemplation. Or, tandis que le bienheureux Antoine priait tout seul dans sa chambre, le bourgeois allait et venait dans les dépendances de son manoir. A un moment, sa sollicitude et sa dévotion pour le Saint lui firent jeter les yeux vers la chambre où il priait ; et à travers la fenêtre, il vit, dans les bras du bienheureux Antoine, un enfant d'une grande beauté qui l'embrassait avec tendresse. De son côté, le Saint lui rendait les caresses et les baisers ; il ne détachait pas un instant ses regards de sa ravissante figure. Le bourgeois, pâle d'émotion et comme hors de lui-même à la vue de cet enfant, se demandait d'où il pouvait être venu."
Il n'était point le jouet d'une illusion : le spectacle qui s'offrait à lui était une réalité. Le bienheureux Antoine était en tête à tête avec Jésus-Christ, le Fils de Dieu et de la Vierge Marie, descendu du Ciel tout exprès pour le consoler. Le seul nom de Jésus faisait
tressaillir son cœur : sa pensée, toujours présente à sa mémoire, était l'invisible aliment de sa vie. Maintenant il converse avec lui, face à face, comme avec un ami, dans une familiarité touchante. Il n'avait jamais pénétré si profondément dans l'intime de l'amour divin. Jamais il n'avait goûté de joie comparable à cette joie suprême !
Ce coin obscur de Limousin, resté sans nom dans les annales du monde, fut le Thabor du bienheureux Antoine. Dans son humilité, il paraissait embarrassé du miracle qui venait de s'accomplir. Il ne put pas cependant le cacher à son hôte ; " car le saint Enfant Jésus révéla lui-même au bienheureux Antoine que le bourgeois le regardait. C'est pourquoi le Bienheureux, après être resté longtemps en oraison, appela le bourgeois ; et quand le divin Enfant eut disparu, il lui défendit de révéler ce qu'il avait vu, tant que lui serait dans le monde. Mais après la mort du bienheureux Père, le bourgeois divulgua la vision qui vient d'être racontée. Il fit sa déposition en versant des torrents de saintes larmes."
Vers la fin de l'année 1276, toutes les Provinces de l'Ordre recevaient une lettre circulaire de Frère Elie, Vicaire général, annonçant la douloureuse nouvelle du trépas du séraphique Patriarche des Frères-Mineurs. Saint Antoine dut se rendre alors en Italie. Il quitta
le Limousin au commencement de Tannée 1227 et se dirigea avec un de ses Frères vers Marseille d'où il devait faire voile pour la Péninsule.
" En traversant la Provence, ils passèrent dans un pstit bourg, où une femme, émue de compassion à la vue de leur détresse, leur donna, pour l'amour de Dieu, l'hospitalité dans sa maison. Or donc cette femme, véritable Marche par la sollicitude qu'elle leur témoignait, mit sur la table du pain et du vin, et courut chez sa voisine, emprunter un vase de verre. Mais Dieu voulant tirer le bien du mal, permit que cette femme, après avoir tiré du vin de son tonneau, pour le servir aux Frères, laissât par inadvertance le robinet du tonneau ouvert, et que tout le vin se répandît par terre. Pour comble de malheur, le compagnon du bienheureux Antoine prit le vase de verre si maladroitement, qu'il le cassa contre la table, de telle sorte que le pied roula d'un côté, tandis que la coupe s'en allait de l'autre. Vers la fin du repas, la charitable femme voulut encore servir à boire aux Frères ; mais en entrant dans son cellier, elle vit tout son vin répandu sur le pavé. Elle revint vers les Frères, pleurant amèrement, et désolée de la perte qu'elle venait de faire. Quand elle l'eut annoncée au bienheureux Antoine, le Saint fut touché de sa tristesse ; il appuya ses coudes sur la table ; il cacha sa tête dans ses mains,
et il se mit à prier avec ferveur. Or, pendant que la femme désolée contemplait le Bienheureux absorbé dans son oraison, il arriva une chose extraordinaire : le dit vase de verre qui était au bout de la table, se plaça sur le pied qui était à l'autre bout, de son propre mouvement, ou plutôt obéissant à une impulsion divine. A ce spectacle, la femme stupéfaite prit aussitôt le vase, et le secouant avec force, elle constata qu'il avait été raccommodé par la vertu de la prière. Elle eut alors la conviction que la vertu qui avait restauré le vase, pouvait lui rendre le vin qu'elle avait perdu. En conséquence, elle courut avec rapidité vers son cellier, et elle trouva son tonneau, un instant auparavant à moitié vide, tellement plein, que le vin arrivait jusqu'à l'ouverture du tonneau d'où il jaillissait en bouillonnant comme s'il coulait du pressoir. Ce que voyant, la bonne femme fut remplie d'une joie inexprimable, et demeura comme hors d'elle-même. Mais quand saint Antoine sentit que sa prière était exaucée, en disciple du Christ, rempli de la véritable humilitéj il se hâta de quitter le bourg de peur de recevoir des louanges."
Antoine ne s'éloigna pas sans regret des rivages de France. Cette patrie de ses ancêtres était demeurée un peu la sienne depuis qu'il l'avait arrosée de ses sueurs et fécondée de sa parole. Il lui devait le nom
qu'il portait et le sang qui coulait dans ses veines. Il avait payé sa dette à cette terre fameuse, par les bienfaits de son apostolat : il l'emportait dans son âme ardente, en la recommandant à Dieu.
Antoine s'était acquis en France, sans le chercher, une gloire particulière, à laquelle les plus grands n'arrivent pas toujours : je veux dire la popularité. Il avait été l'homme des masses ; il s'était mêlé à tous leurs mouvements ; il avait parlé leur langue ; il avait soulagé leurs misères ; il avait plus fait auprès d'elles par l'action que par le discours ; enfin il était thaumaturge : ce caractère lui assurait un prestige sans égal. On peut mesurer sa popularité dans les provinces qu'il parcourut, aux monastères qu'il fit germer sous ses pas, aux églises qu'on lui a dédiées, aux oratoires placés sous son vocable, aux confréries qui l'ont pris pour patron, aux statues et aux images qui l'ont représenté dans les différentes circonstances de sa vie, et surtout à la familiarité des âmes avec son nom. Antoine est resté chez nous une vieille et chère connaissance des bonnes gens. Sept cents ans sont passés sur sa gloire, et cette gloire, toujours jeune, excite encore l'attention des fidèles. Les grand'mères racontent ses miracles à leurs petits enfants ; elles leur apprennent la grâce spéciale qu'on obtient de Dieu par son intercession. Ces signes révèlent assez la trace profonde
que l'apostolat d'Antoine avait laissé dans le cœur de nos ancêtres.
La popularité qu'il avait obtenue en France, ne sera surpassée que par celle dont l'Italie va mainterant l'entourer.