‹ Saint Antoine de PadoueChapitre 8 sur 40 · JE · texte numérisé non relu

JE

il s'était servi d'un âne pour confondre l'ignorance de Balaam. Dans le temps où la ville de Rimini se trouvait infestée d'une multituded'hérétiques, saint Antoine entreprit de les ramener à la lumière de la vraie foi et dans les sentiers de la vertu, en leur expliquant pendant plusieurs jours, les principes de la religion et les vérités de la Sainte Ecriture. Mais, loin de se laisser convaincre par ses paroles, ces cœurs endurcis et obstinés dans l'erreur refusaient de l'écouter. Inspiré alors par un mouvement divin, le Saint se rendit à l'embouchure de la rivière (i), près du bord de la nier, et là il s'écria : — Poissons de la mer et de la rivière, écoutez ; c'est à vous que je vais annoncer la parole de Dieu, puisque les hérétiques refusent de l'entendre. — A ces mots, une multitude de poissons de toute grosseur se pressent auprès de saint Antoine, et le nombre en était si considérable, que jamais on n'en avait vu autant dans cet endroit. Tous, la tête hors de l'eau et tournés vers leur prédicateur, se tenaient paisiblement rangés en ordre. Les plus petits se trouvaient les plus rapprochés de la rive ; ceux de moyenne grandeur se tenaient derrière eux, et les plus gros se trouvaient les derniers, à l'endroit le plus profond. Lorsqu'ils furent ainsi disposés, saint Antoine, d'une voix solennelle, leur adressa ces paroles : — Poissons, mes petits frères,

I La rivière Marecchia.

vous devez, autant qu'il est en vous, rendre grâces à notre Créateur des biens dont il vous a comblés ; c'est lui qui vous donne, à votre choix, des eaux douces ou salées : c'est à lui que vous devez ces innombrables retraites où vous pouvez vous réfugier au moment de la tempête, et c'est de lui que vous avez reçu cet élément clair et transparent, avec toute la nourriture nécessaire à votre subsistance. Ce Dieu libéral et bienfaisant vous imposa, au jour de votre création, l'ordre de croître et de vous multiplier et il vous donna sa bénédiction. Et puis, quand survint le déluge universel, tous les animaux périrent, et vous fûtes les seuls qu'il mit à l'abri de tout danger. Il vous a donné des nageoires au moyen desquelles vous pouvez courir où il vous plait. C'est à vous qu'il a confié le soin de conserver le prophète Jonas, et, au bout de trois jours, de le rendre sain et sauf. C'est vous encore qui avez fourni à Notre Seigneur Jésus- Christ de quoi payer le cens ; à ce Dieu qui, semblable à un pauvre, n'avait alors rien à donner. Enfin, par un choix mystérieux, c'est vous encore qui avez servi de nourriture au Roi éternel, avant et après sa résurrection. Au souvenir de ces bienfaits si multipliés et si précieux, louez donc et bénissez le Dieu de qui vous les tenez ; vous y êtes obligés plus que toutes les autres créatures. — En écoutant ces exhortations, les

poissons ouvrent la bouche, inclinent la tête, et par leur attitude respectueuse s'efforcent, autant qu'il est en eux, de rendre à Dieu leur tribut de louanges.

A cette vue, saint Antoine s'écrie transporté de jo'e : Béni soit le Dieu éternel, puisque des poissons lui rendent plus d;hommage que des hérétiques, et que des animaux sans raison écoutent sa parole avec plus de docilité que des hommes infidèles ! Cependant la multitude des poissons augmentait à mesure que le Saint leur parlait, et pas un d'eux ne quittait l'endroit où il s'était placé. Au bruit de ce prodige, toute la ville accourut, et les hérétiques, en présence d'un miracle aussi étonnant et aussi manifeste, se sentirent entièrement touchés, se jetèrent aux pieds du saint prédicateur et demandèrent à entendre ses instructions. Aussitôt le Saint se mit à leur prêcher avec tant de force que tous se convertirent et revinrent à la foi de Jésus Christ ; tandis que les fidèles, fortifiés eux-mêmes, demeurèrent remplis de la joie la plus vive.

Alors saint Antoine congédia les poissons, avec la bénédiction de Dieu : et la multitude se retira ravie du prodige éclatant dont elle venait d'être témoin. Après cela le Saint demeura plusieurs jours encore à Rimini, et il y produisit dans les âmes les fruits les plus abondants (i).

(i) Fioretti chap. XI.

Cependant il y avait encore des résistances : rarement le miracle a raison de tout le monde. Quand il n'éclaire pas les esprits prévenus, il achève de les aveugler : ce terrible état est le châtiment de leur orgueil. Les Cathares qu'Antoine n'avaient pas ramenés, s'irritèrent de leur défaite, et résolurent de se débarrasser de lui, au plus tôt, pour sauver le reste de leur popularité et de leur clientèle.

" Il arriva un jour qu'Antoine fut invité à dîner par les hérétiques, dans une province d'Italie (2). Le Saint accepta leur invitation, afin d'avoir l'occasion de les retirer des ténèbres de l'erreur, à l'exemple de Jésus-Christ qui, pour le même motif, mangeait avec les publicains et les pécheurs. Mais parce que une conscience criminelle s'arrête naturellement à des pensées perverses, les hérétiques, qu'il confondait fréquemment dans ses discours, formèrent contre lui un projet funeste. Ils lui présentèrent un plat empoisonné, capable de lui donner la mort sur le champ. Immédiatement le Saint-Esprit lui révéla l'infernale trame. Alors le Saint leur reprocha la malice de leurs sentiments, et leur adressa de pieuses et pacifiques exhortations. Mais les hérétiques, grands artisans du mensonge, imitant en cela le diable qui est le père du mensonge, lui répondirent qu'en agissant ainsi, ils

(2) L'Annaliste de l'Ordre ne désigne pas l'endroit uù ce miracle s'accomplit ; l'opinion commune le place à Rimini.

avaient simplement voulu expérimenter la vérité de cette parole de l'Evangile : S'ils boivent un poison mortel, il sera pour eux inoffensif. Alors ils se mirent à lui persuader qu'il devait manger le plat qu'on lui avait offert, avec promesse, s'il ne lui arrivait aucun mal, d'embrasser pour toujours la foi de l'Evangile. Ils ajoutaient que s'il craignait d'en manger, ils concluaient de là que la parole de l'Evangile était fausse. Mais saint Antoine rît avec intrépidité le signe de la croix sur le plat, et, le prenant dans ses mains, il leur dit : Je vais faire ce que vous voulez ; non pas pour tenter Dieu, mais pour vous prouver combien j'ai à cœur votre salut et le triomphe de l'Evangile, et comment je ne recule devant aucun" péril pour ces deux grands intérêts. Il mangea donc du plat empoisonné ; mais il n'éprouva aucune indisposition. Ce que voyant, les hérétiques se convertirent à la foi catholique. "

Ainsi se termina la courte mais brillante mission du Bienheureux à Rimini.

De Rimini.. l'infatigable missionnaire alla évangéliser Aquilée, Goritz. Udine, Gémone, Conégliano, combattant partout l'hérésie, ramenant les populations à la pratique de leurs devoirs religieux, et établissant des maisons de son Ordre, afin de maintenir ainsi le bien opéré par sa parole.

Il est fait une mention particulière de la fondation

de Gémone, petite ville située sur le Tagliamento, à quelques lieues dU'dine. Cette fondation est célèbre par le miracle qu'Antoine y opéra ; voici à quelle occasion. Tandis qu'il dirigeait les travaux du couvent, mêlé aux ouvriers, un paysan passa près du chantier avec une charrette traînée par des bœufs. Il le pria de lui prêter un moment sa charrette, pour transporter d'un lieu voisin une certaine quantité de briques qui devait entrer dans la construction du couvent. Le paysan qui n'était pas d'humeur à obliger le Saint, déguisa ses sentiments. Il refusa le service qu'il lui demandait, sous prétexte qu'il portait un mort. Or ce prétendu mort n'était autre que le fils du paysan, qui dormait étendu sur la charrette. A ces mots le Saint nïnsista pas ; et il se retira, tandis que le paysan, souriant avec malice, réveillait le jeune homme pour lui raconter la ruse dont le moine maçon avait été la dupe. Mais ses efforts furent inutiles : sans s'en douter, il avait dit vrai en répondant qu'il portait un mort. A ce spectacle, il fut saisi de frayeur et il poussa des cris de détresse. Il laissa sa charrette et courut vers le Saint pour le conjurer, en versant un torrent de larmes, de lui rendre son fils. Le Saint fut ému de compassion devant une douleur si profonde, accompagnée d'une foi si vive. Il se dirigea vers la charrette funèbre ; et, faisant sur le cadavre le signe de la croix.

il tendit la main à l'adolescent qui se leva plein de vie. C'est ainsi que les saints se vengent des injures qu'on leur adresse.

Ce miracle termina les travaux d'Antoine pendant l'année 1227. Au commencement de l'année suivante, nous le trouvons à Trévise et à Venise qu'il ne fait que traverser. Il était en route pour Padoue où il prêcha le carême : le jour des cendres tombait le 9 février. C'est le moment le plus solennel de la vie du Bienheureux. Le sentier du juste, dit le Sage, est semblable à la lumière qui augmente toujours, jusqu'à ce qu'elle arrive à son ??iidi. Nous avons vu dans cette histoire ia vérification de ces paroles. Antoine parti un peu tard, ne s'arrêta pas dans sa course. Du couvent des Oliviers aux rivages de l'Afrique, de là à Assise, à Forli, à Bologne, en France, à Rome, à Rimini, il suit une marche ascendante; il projette des clartés de plus en plus vives. Mais on dirait que ce n'est là que la préface de son existence ; tout ce qui nous reste à dire est magnifique.

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