LA POLÉMIQUE DOCTRINALE CONTRE LES ARIENS
Si à cela s'était bornée l'œuvre littéraire de saint Atiianase, il resterait de lui un grand nom; quelques érudits iraient encore lui demander, sur tel ou tel menu fait de l'hisloirc religieuse du iv'' siècle des renseignements précis, le penseur chrétien pourrait complèlemcnt l'ignorer. En réalité, Alhanase n'a pas été poursuivi dune haine si persévérante uniquement à cause de sa haute dignité. C'était pour les ariens de toute nuance un adversaire redoutable qui Ji lui seul pouvait victorieusement réfuter toutes leurs attaques contre le dogme Irinitaire. Son ouvrage capital sur ces questions, le premier peut-être en date (3'f7-3o0 ?), est le traité on trois livres contre les Ariens {Orationes I-Ill contra Arianos). C'est un chef-d'œuvre de discussion serrée et sincère, où la vigueur du raisonnement s'unit
à une connaissance très étendue des textes bibliques et à une grande élévation de sentiment. Après avoir au début du premier livre cité textuellement les principaux développements de la doctrine arienne, tels que les ont formulés Arius et Astérius, Athanase engage la controverse et montre combien les objections faites par les adversaires ont peu de fondement ; arguments de raison et arguments scripturaires sont examinés à fond et retournés en tous les sens. L'éternité du Verbe, sa génération divine, son immutabilité sont lumineusement démontrées. L evèquc d'Alexandrie s'arrête longuement sur les quatre ou cinq textes fondamentaux où les ariens cherchaient un appui solide. Le second livre est tout entier consacré au passage fameux des Proverbes (8, 22) : Dominus creavit me; ce qui fournit à saint Athanase l'occasion d'élucider le concept de créature et d'en montrer l'opposition avec celui de Fils de Dieu. Le troisième livre est peut-être le plus remarquable de tous 1 pour la beauté de la doctrine, la fermeté du raisonnement, l'ordonnance et la mesure dans le développement. Comment le Fils et le Père sont un, non })as moralement mais physiquement, qu'on ne peut attribuer au Verbe l'ignorance et les inlirmités dont l'Écriture parle quelquefois à propos du Christ, c'est le thème de cette dernière partie où Athanase trouve souvent l'occasion de développer ce qu'il appelle « le
' J'adopte pour lo qualriiMiic le sentiment de ceu.\ (lui ne le tiennent pas pour autlit'nti(|ue. Il faut y remarquer l'importante dissertation contre Marcel d'Ancyre.
but » de la foi, le mystère de rincarnation, et cette distinction fondamentale, dansleChrist, derhumanitéctde la divinité oij il trouve la solution de toutes les diflicultés mises en avanlpar les défenseurs de l'arianisme. Comme on le verra plus loin, ces beaux développements par où il pénètre jusqu'au plus intime de la foi chrétienne, pour en faire jaillir des trésors de vie et de piété, réfutaient déjà par avance les erreurs opposées dont le progrès remplit de ruines le siècle suivant.
A ces discours il faut rattacher les quatre lettres à Scrapion sur le Saint-Esprit {Epislulx IV ad Serapionem 3oy't'). La première complète l'œuvre précédente en développant, sur la théologie du Saint-Esprit, les mêmes vues que sur celle du Verbe. Athanase y déploie les mêmes qualités, surtout la même richesse scripturairc. La deuxième et la troisième qui, en réalité, ne font qu'une même lettre, ont pour but, en abrégeant la précédente, de mettre en plus grand relief ce principe fondamental dans la doctrine de saint Athanase : Le Saint-Esprit est au Fils ce que le Fils est au Père, saul qu'il n'est pas engendré. Aussi les deux parties se déroulent-elles parallèlement ; la deuxième lettre condense en quelques principes nettement arrêtés toute la doctrine des discours contre les ariens sur le Fils; la troisième résume de même la première lettre à Sérapion. Dans la quatrième, l'évêque d'Alexandrie, après quelques éclaircissements complémentaires, étudie avec ampleur et en montrant un sens Ihéo-
logique très terme la question si épineuse du péché irrémissible contre le Saint-Esprit. Dans ces quatre lettres Athanase visait non plus spécialement les ariens, mais une secte récemment détachée d'eux et oîi se groupaient des hommes de haute valeur. On les appela plus tard macédoniens du nom de l'évèquc intrus de Constantinople, le plus remuant parmi eux; Athanase ne les connaît que sous le nom de tropiques, parce qu'ils regardaient comme des tropes ou des métaphores tous les passages de l'Écriture où il était question de la divinité du Saint-Esprit. Us continuèrent leur campagne et saint Basile eut de nouveau à les réfuter, en attendant la condamnation dont lesh-appa le concile de Constantinople en 381.
A côté de ces ouvrages fondamentaux, qui n'ont aujourd'hui rien perdu de leur valeur et forment l'une des sources les plus précieuses de la dogmatique grecque, il me reste à signaler un certain nombre de dissertations particulières^ où le talent du polémiste, l'érudition du savant et le zèle du défenseur de la foi se montrent avec éclat. On y voit quelle attention Athanase apportait à suivre le mouvement des idées et quel soin de ne laisser sans défense appropriée aucun des i)oints où appuyait l'attaque. Il n'y a guère sans
' La disserlalion exégélitiwe sur Mat. 13, 27 (In illuil : Otnnia inihl tradila stinl) iio parait pas pouvoir C'ircconsorvéo à saint Alliaiiaso. Je mabsliens également dans les e.\lraits qui vonl suivre d'emprunter aux écrits douleu.x, quels que soient leurs mérites. On sait (|ue le Symbole, dit île S. Alluinase est un écrit lalin du v» ou vi« siècle.
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doute que des glanes à y recueillir ; presque aucune idée qui ne se retrouve déjà dans les deux ouvrages précédents, parfois avec les mêmes termes. Cependant, ils restent une mine de renseignements précieux, de citations de première main, dont l'absence nous eût fait perdre beaucoup de documents conciliaires où l'on peut suivre objectivement l'évolution de la doctrine arienne modérée.
Lopuscule De Sentenlia Dionysii (350?) s'efforce d'arracher aux ariens le patronage du grand évêquc alexandrin, dont ils abusaient volontiers. Dans sa polémique avec les Sabelliens, Denys d'Alexandrie était allé très loin en sens contraire. Une série d'extraits fort intéressants pour la théologie trinitaire au iii^ siècle, montre, à ce que croit Atlianase, qu'en réalité Denys ne pensait pas autrement que le concile de Nicéc. Le plaidoyer est écrit avec art et chaleur. Saint liasilc qui avait sous les yeux les pièces du procès ne le jugea sans doute pas convaincant, puisque, tout en rendant justice aux bonnes intentions de l'évèquc, il vit quand même en lui un des ancêtres d'Arius. Nous pouvons plus facilement apprécier une autre dissertation très importante sur le concile de Kicùc (De Decretis Concilii Nicaeni) (3o0?j. Les ariens cachés et un certain nombre d'orthodoxes timides ou mal informés s'unissaient pour atta(|uer les deux expressions fondamentales introduites parle concile de Nicée dans le Symbole de la foi, l'ix -z-î^c, où-îCa; qui proclamait le Fils né de la substance du Père et l'ojjLoo'jaioî qui, eu alllrmant la
consubstantialité du Fils, tirait la conséquence logique de la première assertion. On reprochait à ces deux expressions dètrc étrangères aux Saintes Écritures ; la seconde en outre avait eu jusqu'à sa réhabilitation à Nicéc assez mauvaise réputation en Orient. Le concile d'Antioche réuni contre Paul de Samosate l'avait, disaiton, formellement condamnée. Alhanase comprit toute la force que ces deux expressions précises mettaient au service de la vérité catholique. Enserrée dans cet étau, l'hérésie arienne y était complètement écrasée. Sa dissertation calme, serrée, toute faite de logique et de bon sens, montre à l'évidence les excellentes raisons qu'il y a de maintenir cesdeuxexpressionsqui donnent simplement la formule abstraite de l'enseignement concret de l'Écriture. Elle met en lumière les subtilités auxquelles les évoques de Mcée voulurent couper court etjuslifie pleinement le Concile.
Le De Synodis (3o9) arrive au même but avoué, par une voie toute différente. Alhanase passe ici à l'offensive. Cela pourrait s'intituler Des Variations de Vhérésie arienne. Elles paraissaient si évidentes à l'évéque qu'il ne prend même pas la peine de les faire ressortir. Après avoir raillé les formulaires les plus récents, celui surtout où les novateurs s'étaient attachés à préciser la date de composition, comme si elle ouvrait une ère nouvelle pour le christianisme, Alhanase reproduit simplement lune après l'autre les multiples professions de foi proposées aux fidèles depuis vingt ans. Il a beau JGU ensuite pour leur opposer la formule de
Nicée qu'il justifie de nouveau, longuement. Mais l'œuvre n'est pas un simple instrument de polémique. Dans la masse de ses adversaires, Athanase a su démêler, à côté d'intrigants incorrigibles, des âmes de bonne volonté qui demandent la lumière. Ce sont des frères qui ont tort de se rebuter d'expressions mal comprises et où en fait ils devraient reconnaître leur propre doctrine, dégagée de ses illogismes et de timidités injustifiées. Athanase leur tend la main cl leur indique à (pielles conditions, faciles à rem])lir, il marchera de conserve avec eux.
Cette modération, favorisée par la mort imprévue de Constance et le libéralisme sournois de Julien l'Apostat, porta immédiatement ses fruits. En 3(32, au concile d'Alexandrie, l'entente fut rétablie entre les évcques de la Chrétienté ; l'œuvre néfaste de Rimini et de Niké détruite ; toutes les bonnes volontés furent invitées à se groupicr autour du symbole de Nicée confirmé. La Lettre aux Antiochiens {Tomus ad Antiochenos^ 362) nous reste comme spécimen de ce travail de pacification. Elle donne la solution la plus sensée au dé])at récemment soulevé entre catholiques au sujet des distinctions entre la substance et l'hypostase. Si cette voix autorisée avait été écoutée, on se serait épargné les irritantes discussions qui remplirent le règne de \'alens et coulèrent à saint Basile tant de larmes et de soucis. Dans l'ensemble pourtant, à ce que nous fait connaître la LeltreàJocien (363) et la Lettre à hu/inien (363j,
le concile d'Alexandrie eut des effets bienfaisants et groupa de nouveau la plupart des évêques sous la bannière de Nicéc. Sur les instances de Jovien, Alhanase était venu le voira Antioche; dans la lettre qu'il lui adresse, sorte de direction religieuse .qui doit raffermir le nouvel empereur dans son dévouement à la foi orthodoxe, Athanase plaide encore pour Xicée et en transcrit la formule. Pas de nouveauté : Nicée suffit à tout. Tel est le mot d'ordre qu il donne encore sept ou huit ans plus lard lorsqu'il écrit aux évêques d'Afrique (Epislula ad Afros) (308?). Ce mot d'ordre, un évoque, dont vers ce temps Athanase défendait l'orthodoxie contre le zèle intempestif de quehjues moines, le reçut et le transmit fidèlement. Dans la volumineuse correspondance de saint Basile, aucune recommandation n'est peut-être plus fréquente que celle-là et comme s il voulait, même dans un détail sans importance, marquer sa pleine conformité de vues avec le docteur dont il a fait si souvent l'éloge, lui aussi transcrit plusieurs fois dans ses lettres la formule de Nicée, pour en rendre 1 étude plus aisée à ses correspondants,