‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 123 sur 142 · ISAIE, I · texte numérisé non relu

ISAIE, I

bruits, se figurant, dans leur bonhomie, que, par crainte de leurs injures, je' vais me livrer entre leurs mains. Yoilà ce qu'ils veulent ; c'est pour cela qulls s'agitent, jouent la comédie de Tamitié et poursuivent en ennemis. Rassasiés de sang, ils veulent encore se délivrer d'un homme qui, éternel ennemi de leur impiété, affiche et confond leur hérésie.

3. — Quel est celui qu'ils ont jamais poursuivi et pris, sans le traiter avec violence? Quel est celui qu'ils ont recherché et découvert sans le faire mourir misérablement ou vivre dans une complète affliction? Car telles sont leurs œuvres ; les juges ne sont que les ministres de leur cruauté. Quel lieu ne garde le souvenir de leur méchanceté? qui, pour avoir pensé autrement qu'eux, ne lésa vus comploter et imaginer des prétextes à la façon de Jézabel? quelle église aujourd'hui n'est pas en deuil, par suite de leurs trames contre les évêquesî Antioche pleure Eustathe , le confeèseur, l'ofthodoxe ; Balanée, l'admirable Euphration ; Paltos et Antarados, Cymatius et Cartérius ; Andrinople , Eutrope , l'ami du Christ, et son successeur Lucius, qui souvent porta leurs chaînes et y mourut; Ancyre, Marcellus; Bercée, Cyrus; Gaza, Asclépas. Ce n'est qu'après les avoir d'abord couverts d'outrages que ces trompeurs les firent bannir. Quant à Théodule et Olympius, évêques de Thrace, quant i moi et à mes prêtres, ils ne nous firent rechercher que pour nous infliger la peine capitale ; et telle eût peut* être été notre mort, si, alors aussi (*), nous n'eussions pris la fuite conlre leur espoir. Car ainsi lordonnaient

(*) II. parle de sa première fuite^ lors de i*intr.ODisâtion de Grégoire,

les lettres adressées au proconsul Booat contre (Hympius et à Philagrias contre moi. Après avoir ponrsaivi et dé^ couvert Paul, évéque de Constantinoplef ils le firent publiquement étrangler à Gueuse, en Cappadoee; ils avaient pris pour bourreau un ancien préfet, Philippe, le patron de leur hérésie et le ministre de leurs pervers desseins.

4. — Sont-ils enfin rassasiés de tant de crimes, et vont-ils désormais se tenir en paix? nullement. Ils ne connaissent point de repos, mais, comme la sangsue du livre des Proverbes (^), ils rajeunissent pour le mal et prennent des forces contre les grandes églises. Qui pourrait fidèlement raconter ce qu'ils viennent de faire? quel récit peut donner une idée de leurs actes? Les églises étaient en paix et les peuples priaient dans les synaxes, quand tout-à--coup Tévéque de Rome, Libère, Paulin , de la métropole des Gaules, Denys, de celle de ritalie (*), Lucifer, de celle des iles de Sardaigne, Eusèbe, d'Italie, tous de vertueux évoques, des hérauts de la vérité, sont enlevés et bannis , sans autre motif que d'avoir refusé de se ranger avec eux à l'hérésie d'Arius et de souscrire à leurs inventions et à leurs calomnies contre moi.

5. — Il est superflu de parler du grand et heureux vieillard, du confesseur si justement nommé Hosius (*) ; car peut-être est-il connu de tous qu'ils l'ont fait bannir. Ce vieillard n'était pas un inconnu, mai$ le plus illustre desévéques, plus illustre à lui seul que tous les

(•) Proverbes, xxx, 15.

(*) Hilao.

(*) 'AXy)6ôç 'Oatoç, vere tanetus. ^ Athanase aTait dit de même, dans V Apologie à Constance, 6 : rriv akn^^ Evroomov.

autres. Quel synode ne présida-t-il pas (*) ? La droiture de sa parole ne persuadait-elle pas tous les esprits? quelle église ne garde les plus beaux souvenirs de son intercession (*)? qui jamais, dans le chagrin, vint à lui, sans revenir consolé? qui, dans le besoin , lui fit une demande, sans obtenir ce qu'il voulait? Un tel homm^ ne put échapper à leur audace, parce que, sachant de quelles calomnies ils sont capables par leur impiété , il n'avait point souscrit à leurs complots contre moi. Si plus tard, par suite des coups qui lui furent portés hors de toute mesure et des trames ourdies contre ses proches, vieux et faible de corps, il leur céda un instant, il n'est pas moins une preuve de la méchanceté de ces hommes dont le souci est de montrer partout quils ne sont pas de vrais chrétiens.

6. — Une seconde fois ils envahirent Alexandrie, me cherchant pour me tuer, et ce fut une guerre plus cruelle que la première. Tout-à-coup des soldats cernèrent Téglise, et, au lieu des prières, on entendait le bruit des armes. Puis , pendant le carême , arrive leur émissaire , Georges de Cappadoce , qui , instruit par de tels maîtres, ajoute à tant de maux. Après la semaine de Pâques, des vierges étaient jetées en prison, des évoques emmenés dans les chaînes par des soldats ; on pillait les demeures et le pain des veuves et des orphelins ; on faisait des descentes dans les maisons, on transportait la nuit les chrétiens, on mettait les scellés, les frères des clercs étaient en danger pour leurs frères. Suivirent de

(*) U avait présidé le concile de Nicée.

(*) Allusion k la mission qu'il avait remplie à Alexandrie , où Constantin Tavait envové comme médiateur entre Alexandre et Arius. — Voyez p. iOi.'

352 APOLOGIE DE SÂIl^T ÂTHÂNASË

plus affreuses audaces. La semaine de la sainte Pentecôte, le peuple , après avoir jeûné , s'était rendu au cimetière pour prier ; tous avaient horreur de la communion de Georges. A cette nouvelle , ce profond scélérat excite le chef militaire Sébastien , un manichéen > et celui-ci, avec une troupe de soldats portant des armes, des épées nues, des arcs et des traits, se précipite en plein dimanche sur les peuples. Il ne trouve plus que quelques fidèles en prière: car la plupart s'étaient retirés à cause de l'heure ; et alors furent commis les crimes qu'on devait attendre d'un agent des ariens. Il allume un bûcher, place des vierges près du feu et les force de dire qu elles ont la foi d'Arius ; les voyant victorieuses, sans souci des flammes, il les fait dépouiller et battre au visage, au point de les rendre méconnaissables.

7. — Il prend quarante hommes et les bat avec une cruauté inouïe. Coupant des branches de palmier armées de leurs épines, il leur en déchire le dos; quelques-uns furent obligés de se faire opérer pour enlever les épines; d'autres ne supportèrent pas ces blessures et moururent. Tout ce qui fut pris fut , avec les vierges, relégué dans la grande oasis. Dans le principe, ils ne firent point rendre les corps des morts à leurs parents , mais les cachèrent et les jetèrent sans sépulture, dans l'espoir de dérober aux regards une telle cruauté. Ils agissent ainsi dans l'égarement de leur pensée , les insensés ! Car les parents des morts , heureux de leur confession , mais pleurant sur leurs corps, rendaient plus éclatante la preuve de leur impiété et de leur cruauté. Aussitôt-, en effet, ils bannirent d'Egypte et de Libye les évêquesAmmonius, Muius, Gains, Philon, Hermès, Plenius, Psénôsiris, Nilammon, Agathus, Anagamphus, Marc, un autre

Ammonius et un autre Marc, Dracontius, Adelphius, Athénodore , les prêtres Hiéracas et Dioscorus; et ils les chassèrent si cruellement que quelques-uns moururent en chemin et d'autres dans le lieu de leur exil. Us tirent fuir plus de trente évêques ; car ils n'avaient qu'un souci, celui d Achab» faire, s'il était possible, disparaître la vérité. Voilà les audaces de ces impies,

8. — Non contents de ces actes, et sans rougir de tous les mauxqu'ilsavaient précédemment remués contre moi, ils viennent aujourd'hui m'accuser d'avoir échappé à leurs mains homicides; ou plutôt, pleurant amèrement de ne s'être pas à jamais délivrés de moi, ils font semblant de m'accuser de lâcheté, sans s'apercevoir que ces murmures font retomber le blâme sur eux. Car, s'il est mal de fuir, il est beaucoup plus mal de persécuter: l'unsecachepournepointpérir; l'autre poursuit pour tuer. L'Ecriture autorise la fuite; mais celui qui cherche pour tuer, transgresse la loi et provoque à fuir. S'ils veulent me reprocher d'avoir fui, qu'ils commencent par rougir d'avoir persécuté; qu'ils cessent de tendre des «mbûches, et aussitôt s'arrêteront les fugitifs. Mais ils ne renoncent pas à leur méchanceté et font tout pour me prendre, ignorant que la fuite des persécutés est une grande preuve contre les persécuteurs. On ne fuit pas l'homme douxethujnain, mais celui qui est de nature farouche et méchante. Ainsi quiconque était dam Vangoisse et sous le coup des dettes {^] fuyait loin de Saûl et cherchait un refuse auprès de David. Si ces malheureux brûlent de tuer ceux qui se cachent, c est dans Tespérance de ne point laisser trace de leur méchanceté; mais

(') Rois, I, XXII. 2.

ici encore ils semblent aveuglés, eux qui sont toujours dans Terreur. Plus la fuite est visible, plus aussi paraissent au grand jour tant de complots meurtriers et tant d'exils. S'ils tuent, la mort crie à baute voix contre eux^ s'ils bannissent, de tous côtés s'élèvent contre eux des monuments de leur iniquité.

9. — S'ils avaient conservé le sens, ils verraient qu'ils s'enveloppent eux-mêmes et se heurtent contre leurs propres calculs ; mais, du moment qu'ils ont perdu l'esprit, ils sont emportés dans leur poursuite et, dans leur soif de meurtre, ne voient pas leur impiété. Peut-être même (car, que n'osent-ils pas?) s'en prennent-ils à la Providence de ce qu'elle ne leur livre pas leurs victimes; et pourtant il est clair par la parole du Sauveur qu'un simple passereau ne peut tomber dans un piège sans la volonté de notre Père qui est dans les cieux. Ces furieux ont-ils pris quelqu'un : ils oublient les autres et surtout s'oublient eux-mêmes. Dans leur arrogance, ils froncent fièrement le sourcil, sans égard au temps et sans respect delà nature, dans leur injustice envers des hommes; comme le tyran de Babylone, ils s'acharnent avec plus de fureur et n'ont compassion de personne, aggravant le joug du vieillard {^), et ajoutant à la douleur des blessures [*), les impitoyables! Si tels n'étaient point leurs actes, s'ils n'avaient pas exilé ceux qui combattaient leurs calomnies contre moi, peut-être se seraient-ils fait croire de quelques-uns; mais quand on les voit complo-

(') Isaïe, xLvu, 6. ToO Tipecêurépou tov Çuyèv ÈTTiêapuvoiwt. Athanase doune à medêvuépov ses deux sens de vieillard el de prêtre. Les victimes des ariens étaient à la fois des vieillards et des prêtres.

(') Psaumes, lux, 26.

ter contre tant et de tels évoques, n'épargner ni Hosius le grand, le confesseur, ni l'évéque de Rome, ni tant d'autres des Espagnes, des Gaules, d'Egypte, de Libye et du reste de l'empire, faire tant de mal à ceux qui les avaient simplement réfutés à mon sujet, comment n'auraient-ils pas d'abord comploté contre moi? et ont-ils un plus ardent désir que de me faire cruellement périr à mon tour? C'est le but de leurs veilles, et ils s'estiment lésés, s'ils voient sauvés ceux qu'ils ne voudraient pas voir vivre.

10. — Qui ne comprend leur scélératesse ? Pour qui n'est-il pas évident qu'ils ne m'adressent pas ce reproche de lâcheté par vertu, mais qu'altérés de sang ils se servent de ces artifices comme de filets pour prendre ceux qu'ils veulent mettre à mort? Tels les montrent leurs actes, telle ils prouvent qu'est leur nature, plus farouche que celle des bêtes féroces, plus cruelle que celle des Babyloniens.

Ce qui précède suffirait pour les convaincre; néanmoins, comme à l'exemple de leur père, le grand calomniateur, ils simulent la bonté avec leurs tendres propos sur ma lâcheté, plus lâches eux-mêmes que les lièvres, examinons ce que, dans de telles circonstances, disent les divines Ecritures. On verra qu'ils ne sont pas moins acharnés à les combattre et à calomnier les vertus des saints. S'ils insultent ceux qui se dérobent aux coups des assassins, s'ils calomnient ceux qui fuient devant la persécution, que feront-ils à la vue de Jacob fuyant devant son frère Esaû, de Moïse se retirant dans la terre deMadian par peur de Pharaon? Futiles discoureurs, comment justifieront-ils David, lorsqu'il se sauve de sa maison devant les sicaires de Saûl, se cache dans une

caverne et change son visage, jusqu'à ce qu'il ait échappé à Abimélech et à ses embûches? Que diront-ils, ces ha-biles parleurs, quand le grand Elie, qui voyait Dieu répondre à son appel et ressuscitait les morts, se dérobe à la fureur d'Achab et fuit devant les menaces de Jézabel? Car, alors aussi, recherchés par les persécuteurs, les fils des prophètes se cachaient dans le secret des cavernes avec le secours d'Abdias (^).^

11. — Peut-être n 'ont-ils pas lu ces histoires comme trop anciennes; mais ont-ils le moindre souvenir de TEvangile? Les disciples se cachèrent par peur des Juifs, et Paul, à Damas, recherché par le préfet ('), se fil descendre du haut du rempart dans une corbeille pour échapper aux mains de son persécuteur. Quand. l'Ecriture rapporte de tels exemples des saints, quel prétexte trouveront-ils pour justifier leur témérité? Leur adresseront-ils le reproche de lâcheté? c'est une audace de furieux. Les accuseront-ils d'avoir agi contre la volonté de Dieu? c'est une complète ignorance de l'Ecriture. Un commandement de la Loi veut qu'on établisse des villes de refuge où puissent trouver leur salut ceux qu'on poursuit pour les mettre à mort (•). Lorsque, dans l'accomplissement des siècles, le Verbe du Père, qui avait parlée Moïse, vient en personne, il donne ce précepte : Quand on v(ms persécutera dans une ville, fuyez dans une

(*) On tieal ici une allusion à la retraite où se tenait caché Athanase et au çkévoué fidèle qui veillait sur lui.

(') Dans les Acteê des Apôtres, ix, 24, ce sont les Juifs eux-mêmes qui font la garde aux portes de Damas pour tuer Paul. Recherché par le piréfet est une addition d*Athanase et une allusion à sa propre situation.

(») Eoix>de, XXI, 13.

autre (*). Quand, ajoute-il un peu plus loin, vous verrez que Vabomination de la désolation prédite par le prophète Daniel sera dans le lieu saint, que celui qui lit eomprenne. Alors, que ceux qui seront dans la Judée fuient sur les montagnes; que celui qui sera sur le toit, ne descende pas pour emporter quelque chose de la maison; que celui qui sera dans le champ, ne retourne point pour prendre ses vêtements (*). C'est la connaissance de ces paroles qui inspirait la conduite des saints (') : car ce que vient de prescrire le Seigneur, il Tavait déjà fait entendre par la bouche des saints, avant sa descente dans la chair; et la règle qui conduit les hommes à la perfection, est d'accomplir les commandements de Dieu.

12. — Aussi le Verbe lui-même, quand il se fut fait homme pour nous, recherché, a voulu, comme nous, se cacher; poursuivi, il a fui et s'est soustrait aux embûches. Il fallait qu*en se cachant et en fuyant, tout aussi bien qu'en souffrant la faim, la soif et la douleur, il montrât qu'il portait notre chair et s'était fait homme. A peine s'est-il fait homme, encore enfant, il donne lui-même par son ange cet ordre à Joseph : Lève-toi, prends Venfant et sa mère, et fuis en Egypte; car Hérode va chercher la vie de Venfant (*). Après la mort d'Hcrode, on le voit encore, pour échappera son fils Archélaûs, se retirer à Nazareth. Dans la suite, lorsqu'il se montrait Dieu et guérissait la main desséchée, les Pharisiens étant sortis et prenant conseil pour le faire périr ('), Jésus qui con-

(*) Saint Matthieu, x, 23.

O Ibid., XXIV, 15-18.

(') U s^agit ici des saints de rAncien Testament aussi bien que de ceux du Nouveau, comme Tindique la phrase suivante. (♦) Saint Matthieu, xi, 13.

(») Ibid., XXVI, 4.

naissait leur dessein, se retira de ces lieux. Lazare est ressuscité d'entre les morts. Dès ce jour y dit TEvangiie, ils délibérèrefU comment ils le feraient mourir. Aussi Jéf* sus ne se montrait plus ouvertemetU parmi les Juifs et se retira dans une contrée qui est près du désert (*). Avant qu'Abraham fût, dit le Sauveur, je suis. Les Juifs alors prirent des pierres pour les lut jeter; mais Jésus se cacha et sortit du temple ('). Ailleurs, passant au milieu d'eux. Use relire ('), et ainsi se dérobe.

13. — Quand ils voient de telles choses, ou plutôt les entendent, puisqu'ils ne voient point, ne désirent-ils pas, selon ce qui est écrit, devenir la proie du feu (*), eux qui, dans leurs projets et leurs discours, sont en opposition avec les actes et les enseignements du Seigneur ? En effet, lorsque Jean eut subi le martyre et que ses disciples l'eurent enseveli, Jésus partit de ce lieu dans une barqt^ et se retira à V écart dans un lieu désert ('). Tels étaient les actes, tels étaient les enseignements du Seigneur. Si du moins ces malheureux pouvaient éprouver de la confusion, réserver leur témérité pour les hommes et, dans leur démence, ne plus accuser le Sauveur de lâcheté, puisqu'ils en sont venus à blasphémer contre lui ! Mais personne ne supportera ces insensés; ou plutôt ils seront convaincus de ne pas comprendre les Evangiles. De telles retraites, de telles fuites avaient leur raison, aussi légitime que réelle. Les évangélistes nous apprennent qu'elle était dans la pensée

(*) Saint Jean, xi, 53, 54.

(») Ibid., VIII, 58, 59.

{») Saint Luc, iv, 30.

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