‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 124 sur 142 · ISAIE, IX · texte numérisé non relu

ISAIE, IX

(*) Saint BIatthieu, uv, 13.

du Sauveur, et il nous faut l'appliquer à tous les saints. Il convient, en effet, de rapporter à tout le genre humain ce que TËcriture dit de Thomme dans le Sauveur, puisqu'il a porté notre corps et revêtu notre faiblesse. Cette raison, la voici décrite par Jean : Ils le cherchaient pour le saisir ; mais personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n était pas encore venue (^). Avant la venue de cette heure, il disait lui-même à sa mère : Mon heure ne vient pas encore ('). et à ceux qu'on appelait ses frères : Mon temps n'est pas encore arrivé (^), Puis, ce temps arrivé, il dit à ses disciples: Dormez maintenant, et vous reposez: Voici que Vheure est proche, et le Fils de Vhomme est livré entre les mains des pécheurs {*).

14. — Comme Dieu et Verbe du Père, il n'avait point de temps ; car il est le créateur des temps ; mais, devenu homme, il montre par ce langage qu'il est pour chacun des hommes un temps déterminé, non le temps du destin, comme le veulent les fables des hellènes, mais celui dont il est lui-même le créateur et qu'il a iSxé à chacun, d'après la volonté de son Père. C est ce qui est écrit et évident pour tous. Comment finira la vie? et quelle en sera la mesure pour chacun? C'est un mystère qui échappe à tous les hommes ; néanmoins, de même que le printemps, l'été, l'automne et l'hiver ont leur temps, chacun sait que, selon l'Ecriture, il est un temps déterminé pour la vie et la mort (*). Pour la gé-

(*) Saint Jean, tu, 4-30.

(•) Ibid., II, 4.

(») Ibid., vil, 6.

{*) Saint Matthieu, xxvi, 45.

(*) Ecelésiaste, m, 2.

nération contemporaÎDe de Noé, le temps fut abrégé et les années resserrées, comme si l'heure était venue pour tous ; Ezéchias, au contraire, se vit ajouter quinze années. Dieu fait à ses pieux adorateurs la promesse de remplir le nombre de leurs jours ; et c'est plein de jours que meurt Abraham {*). Ne me rappelle pas, s'écrie David, au milieu de mes jours {*); Tu viendras, dit Eliphaz, un ami de Job, pénétré de cette vérité, tu viendras dans le sépulcre, cornme le blé mûr, moissonné en sa saison, comme le tas de froment qu'à son heure on emporte de Vaire (•). Salomon marque cette parole de son sceau : Les âmes des méchants , dit-il , sont enlevées avant Vheure {*). Aussi donne-t-il ce conseil dans TEcclésiaste : Ne va pas trop loin dans Vimpiété, et ne sois pas dur, pour que tu ne meures pas dans un temps qui ne serait pas le tien C^).

15. — D'accord avec l'Ecriture, la raison nous montre chez les saints la conviction que chacun a son temps mesuré ; mais personne n'en connaît le terme. David en est la preuve : Fais-moi connaître, dit-il, le petit nombre de mes jours (*). Il demandait à connaître ce qu'il ne savait pas. Voilà pourquoi le mauvais riche, qui pensait vivre longtemps encore, s'entend dire: Insensé! cette nuit rnême on vient chercher ton âme. Pour qui sera ce que tu as amassé {'')t Voilà pourquoi l'Ecclésiaste,

(*) Genèie, xxv, 8.

(') Psaumes, ci, 25.

(») Job, V, 26.

(♦) Proverbes, x, 27.

{*) EccléBiaste, vu, 28.

(*) Psaumes, ci, 2^.

(') Saint Luc, xii, 20.

enhardi par l'Esprit saint, prononce cet oracle : Lhomme ne sait pas qitel est son temps (*]. Voilà pourquoi encore le patriarche Jacob dit à son fils Esaû : Voici que fat vieilli j et je ne connais pas le jour de ma mort {*). Le Seigneur, comme Dieu et Raison du Père, sait le temps qu'il a mesuré lui-même à tous les hommes ; il connaît la durée qu'il a fixée à chaque corps pour la souffrance. Quand pour nous il se fut fait homme, lui aussi, comme nous, dans les jours qui précédèrent la venue de son temps, se cachait, s'il était recherché ; fuyait, s'il était poursuivi ; évitait les embûches et s'échappait à travers ses ennemis ('). Puis, quand il a fait venir le temps fixé par lui-même, où il voulait souffrir corporellement pour tous les hommes, il s'adresse à son père : Mon Père, dit-il, Iheure est venue: glorifie ton Fils (*). De ce tnoment, il ne se dérobe plus à ceux qui le cherchent, mais se tient au milieu d'eux, dans la volonté d'être pris. Qui cherchez-vous? dit-il à ceux qui viennent à lui; et, comme ils répondent: Jésus de Nazareth, il leur dit : Je suis celui que vous cherchez (®). Ce qu'il fit, non une fois, mais deux fois, et c'est ainsi qu'ils remmenèrent à Pilate. Avant que son heure ne soit venue, il ne se laisse point prendre ; mais, une fois qu'elle est arrivée, il ne se cache plus et se livre entre les mains de ceux qui complotent contre lui, pour apprendre à tous les hommes que la vie et la mort dépendent de la décision d'en haut, que, sans la volonté de notre Père qui est dans les

(*) Ecclésiaste, ix^i% (*) Genèse, xxvii, 2.

<*) Sawt Loc, IV, 30.

{*) Saint Jean, XYii, i.

(») Ibid., XVIII, 4-6.

cieux, pas un cheveu de rhomme ne devient noir ou blanc, pas un passereau ne tombe dans le piège (^).

16. — C'est ainsi que le Seigneur s'est offert pour tous ; quant aux saints, qui avaient appris de lui la règle de leur conduite, qui tous, auparavant et toujours, furent ses disciples, ils s'échappaient, dans leurs luttes contre les persécuteurs, par des fuites légitimes ; poursuivis, ils se cachaient. Hommes, ils ignoraient le terme du temps qui leur avait été assigné par la Providence et ne voulaient pas se livrer témérairement à ceux qui leur dressaient des en^bûches. Persuadés que, suivant le langage de TEcriture, lès destinées des hommes sont dans les mains de Dieu ('), que c'est le Seigneur qui fait mourir et qui fait vivre (•) , ils supportaient avec plus de courage, comme dit TApôtre, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, manquant de tout, maltraités, errant dam les solitudes, cachés dans les cavernes et les profondeurs de la terre (*), jusqu'à ce que vînt le temps marqué pour leur mort, ou que Dieu, qui a fixé ce temps, leur parlât et apaisât leurs ennemis, ou, selon qu'il lui semble être mieux, livrât les persécutés aux persécuteurs. Telle est la belle leçon que tous nous donnent depuis David : J'atteste le Dieu vivant, dit-il à Joab qui l'excitait contre Saûl, ^i le Seigneur ne le frappe, soit que le jour de sa mort soit venu, soit qu'il descende au combat et succombe en face de ses ennemis, je ne porterai pas la main sur Voint du Seigneur (').

(*) Saint Matthieu, v, 36 ; x, 29.

(*) Psaumes, xxx, 16.

{•) Rois, I, II, 6,

Aux Hébreux, xi, 38> 39.

(») Aois^I, xxvi,iO, il.

17. — Si parfois, dans leur fuite, ils revenaient vers ceux qui les cherchaient, ils ne le faisaient pas témérairement ; c'était sous l'inspiration de TEsprit qu'ils venaient s'offrir à leurs ennemis, ces hommes religieux I et ainsi montraient-ils leur obéissance et leur empressement. Tels furent Elie qui, fidèle à la voix de l'Esprit, se présenta devant Achab (*) , Michée qui aborda le môme tyran ('), le prophète qui apostropha l'autel de Samarie et confondit Jéroboam ('), Paul qui fit appel à César (*). Certes, ils ne fuyaient pas par peur, loin de moi cette pensée I leur fuite était plutôt un combat et une méditation sur la mort. Mais il était deux choses qu'ils observaient avec une admirable sagesse : ils ne se livraient pas inconsidérément; c'eût été se tuer soimême, devenir responsable de sa mort et agir contre la volonté du Seigneur : QueVhomme, dit-il, ne sépare pas ce que Dieu a uni ('). Ils ne voulaient pas davantage encourir le reproche de pusillanimité et de faiblesse à la vue des afflictions de la fuite et de souffrances plus douloureuses et plus terribles que cellesdô la mort. Mourir, c'est se reposer de la peine; mais le fugitif, dans la perpétuelle attente de l'incursion des ennemis, trouve la mort plus légère qu'une telle vie. Aussi ceux qui périssent dans la fuite ne meurent-ils pas sans renom et jouissent-ils eux aussi de la gloire du martyre. Job est grand dans son courage, pour avoir, en vivant, supporté tant et de telles souffrances dont, s'il fût mort, il n'eût pas

(«) nois, III, xviii, 17.

(•) Ibid., XXII, 15.

(•) Ibid., xiu, 2.

(*) Actei des Apôtres, xxv*, 11.

(^) Saint Matthieu, xix, 6.

eu le moindre sentiment. Tel fut le principe de la conduite des bienheureux Pères : poursuivis, loin de s'effrayer, ils montraient leur intrépidité d'âme, s'enfermant dans d'étroits et obscurs refuges et s'y traitant avec dureté. L'heure de la mort arrivait-elle : ils ne songeaient pas à s'y soustraire. Ils n'avaient d'autre souci que de ne point trembler devant elle, de ne pas prévenir la décision arrêtée par la Providence, et de ne point aller contre l'économie pour laquelle ils se sentaient réservés; ils ne voulaient pas, par une précipitation téméraire, se jeter eux-mêmes dans laffolement : car, dit l'Ecriture, Lhomme prompt des lèvres, s'épouvantera luimême (*).

18. — Ils étaient si bien préparés à la vertu du courage, qu'il n'est personne, quel qu'il soit, qui ait le droit de la mettre en doute. Le patriarche Jacob avait fui devant Esaù (*]; en présence de la mort, il ne trembla point (*) et, alors même, bénit, chacun selon son mérite, les douze patriarches. Le grand Moïse s'était caché par crainte de Pharaon et enfui dans la terre de Madian; mais quand il s'entend dire : Va en Egypte, il n'a plus d'effroi; quand il reçoit l'ordre de monter sur le mont Abaris pour y mourir (*), il se soumet sans trembler et part avec allégresse. David qui fuit devant Saûl, ne tremblait pas quand il combattait aux premiers rangs pour les peuples; il s'entendait donner le choix entre la mort et la fuite; mais, quand il pouvait se sauver et vivre, il préférait la mort, le sage héros I Le grand Elie s'était ca-

(') Proverbes, xiu, 3.

C) Genèse, xlix.

(•) Exode, m, 10.

(*) Deutéronome, xxxii, 49. .

ché devant Jézabel; il s'entendit sans effroi ordonner par TEsprit d'aller trouver Achab et d'accuser Ochosias. Pierre se dérobe par peur des Juifs; Paul se fait descendre dans une corbeille et fuit; mais ils s'entendent dire : n vous faut aller à Rome subir le martyre; ils ne remet* tent point leur voyage et partent joyeux. L'un, comme s'il S'empressait vers les siens, se réjouit d'être égorgé; l'autre, loin de frémir, quand est venue son heure, se glorifie en disant : Je suis désormais la victime prête pour le sacrifice, et voici qu'arrive Vheure de ma délivrance (*).

19. — Cette conduite montre que, s'ils avaient fui d'abord, ce n'était pojnt par lâcheté ; elle témoigne que leurs derniers actes n'étaient pas d'âmes vulgaires; elle proclame la force de leur courage. Ils ne se retiraient pas par indolence, et, même alors, ils s'exerçaient avec une. plus énergique tension. Ils ne se voyaient ni reprocher leur fuite, ni accuser de lâcheté par des hommes tels que ces chercheurs de griefs; mais plutôt ils étaient proclamés heureux par leSeigneur : fletirctio;, leur disait-il, ceux qui souffrent persécution pour la justice (*). Un tel travail n'était pas sans fruit pour eux; éprouvés comme l'or dans le creuset, selon l'expression de la Sagesse (•), Dieu lestrouvaitdignesde lui; et alors, comme des étincelles, ils brillaient d'un plus vif éclat, sauvésdes persécuteurs, délivrés des embûches et conservés poiir l'enseignement des peuples. En fuyant , en échappant à la fureur de ceux qui les recherchaient, ils étaient entrés dans l'éco-

(») A Timothée, H, iv, 6.

(*) Saint Matthieu, y, iO.

(') Livre de la Sagtue, m, 5«

nomie du Seigneur, plus chers à Dieu et honorés du plus beau témoignage de vertu.

20. — Dans sa fuite, le patriarche Jacob fut jugé digne de plusieurs visions divines; mieux encore, pendant qu*il se tenait en repos, il avait pour lui le Seigneur qui confondait Laban et contenait Esaû (^]. Puis, il devint père de Juda, Tancôtre du Sauveur selon la chair, et distribua les bénédictions aux patriarches. Moïse, Tami de Dieu, eut une grande vision , lorsqu'il fuyait; sauvé des persécuteurs etenvoyé comme prophète en Egypte, ministre de tant de miracles et de la loi, il fut dans le désert le chef d*un grand peuple. David enseignait, quand il souffrait persécution. Mon cœur a fait jaillir une bonne parole {*). Notre Dieu viendra au grand jour; il est notre Dieu, et ne se taira point ('). Il devenait plus fort, quand il disait : Mon œil s'est abaissé sur mes ennemis (*); ou bien : J'ai mis mon espérance en Dieu, je ne craindrai rien de V homme {•), Quand il fuyait et se détournait du regard de Saûl dans une caverne, il disait: Il a envoyé du ciel, et il m'a sauvé; il a livré à l'opprobre ceux qui me foulaient aux pieds. Dieu a envoyé sa miséricorde et sa vérité; et il a délivré mon âme du milieu des lionceaux [*). Ainsi sauvé, lui aussi, par l'économie divine, il devint roi et reçut la. promesse que de son sang naîtrait notre Seigneur. Le grand Elié invoquait Dieu, quand il se retirait sur le mont Carmel. A sa voix, dis-

(*) Genèse^ xxxi et xxxii.

(') Psaumes f xnv, 1.

(•) Ibid., xLix, 3, (♦) Ibid., ICI, i2.

(») Ibid., Lv,ii.

(•) Ibid., Lvi, 4, 5.

parurent d'un coup plus de quatre cents prophètes de Baal; on avait envoyé contre lui deux officiers avec cent soldats; pour les châtier, il n'eut qu'à dire : Que le feu descende du ciel (^], et, vengé, consacra son successeur Slisée et fut pour les fils des prophètes un modèle de vertu. Quelles persécutions j'ai supportées! écrivait le bienheureux Paul. Le Seigneur m'en a délivré, et m'en délivrera encore {•). Il se fortifiait en disant : iVotur triomphons dans tous ces maus; car rien ne nous séparera de Vamour du Christ (•). C'est alors qu'enlevé au troisième ciel et transporté dans le paradis, il entendit ces paroles ineffables qu'il n'est point permis à l'homme de prononcer. Il avait été sauvé pour tout remplir de la bonne nouvelle, de Jérusalem à l'Illyrie.

21. — Non, elje n'est ni répréhensible» ni inutile la fuite des saints. S'ils n eussent échappé aux persécuteurs, comment le Seigneur serait-il né de la race de David? qui eût prêché la parole de vérité ? Et même, si les persécuteurs recherchaient les saints, c'était pour que personne ne l'enseignât, comme les Juifs le déclarèrent aux Apôtres, qui néanmoins supportèrent tout pour la prédication de l'Evangile. Aussi voilà qu'en combattant, ils savent rendre efficace le temps de leur fuite, et que, per-

Q) Rois, IV, I, iO.

(•) Aux Corinthiens, II, i, iO.

(*) Aux Romains, viii, 35, 37. — Toutes ces citations de TEcriture nous paraissent sans intérêt; mais il n*en était pas ainsi pour les lecteurs de Tarchevéque d'Alexandrie. Si Ton songe qu'elles étaient toutes des allusions à la persécution qu'il subissait pour la foi, k son courage et à son assurance de la victoire définitive, on comprendra que ces passages et comme ces oracles du livre inspiré, ne produisaient peut- être pas moins d'effet sur ces Ames croyantes que le plus beau mouvement oratoire.

sécutés, ils n'oublient pas l'utilité des autres. Ministres de la bonne parole, ce n'est pas à regret qu'ils la communiquent à tous; ils préviennent des embûches des méchants et, par leurs exhortations, fortifient les fidèles. Ainsi les prévenait le bienheureux Paul , instruit par l'expérience : Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ, seront persécutés [^).Ei tout de suite il excitait les fugitifs au combat : Courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte ('). Sans doute il n'est point de trêve dans les afflictions; mais Vaffliction produit la patience, la patience Vépreuve, et Vépreuve Vespérance. Or cette espérance ne confondpas ('). Le prophète Isaie, dans lattente de semblables circonstiances, donne ces avertissements à haute voix : Va^monpeuple, entre dans le secret de tes demeures, ferme les portes, et attends un instant, jusqu'à ce que soit passée la colère (^). L'EccIésiaste, à la vue des embûches dressées contre les adorateurs de Dieu, disait aussi : Si tu vois le pauvre calomnié, les jugements et la justice en proie, neVétonne pas : il y a au-dessus du puissant un plus puissant qui r observe, et au-dessus dé plus puissants encore et le maître souverain de la terre (*). Il avait eu pour père David qui, instruit lui-même par l'expérience des persécutions, savait donner de la force à ceux qui souffraient : Soyez des hommes , et ayez le cœur fort, vous tous qui espérez dans le Seigneur (']. Ceux qui supportent ainsi, ce

(') A Timothée, II, m, 12.

(*) Aux Hébreux, xn, 1.

(') Aux Romains, v, 3-5.

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