SES PREMIERS OUVRAGES
lence, il suffirait de ses livres pour montrer en Ini un lettré nourri de la lecture d*Hofflère« deDémosthène et de Platon, un disciple assidu des successeurs de PIch tin aussi bien que de ceux d'Origène, un savant pénétré de la doctrine de ces grands métaphysiciens.
Avant 1 éclat d'Arius et sans qu'il pût prévoir encore les combats qui devaient absorber sa vie, il s*y prépare, comme d'instinct, en écrivant contre la religion du passé, en faveur de celle que' Constantin venait d'élever des catacombes sur le trône impérial. De là, en tête de ses œuvres toutes de controverse passionnée, de ré>criminations et d'apologies véhémentes^ deux ouvrages qui, par le calme d'esprit dans lequel ils paraissent avoir été composés, contrastent avec cette éloquence belliqueuse. L'un est le Discours conlre les Hellènest; l'autre, le traité de ï Incarnation, Ils sont certainemeiit antérieurs à l'arianisme, c'est-àrdire à Tannée 318. Ni dans l'un, ni dans l'autre, il n'est fait mention des {>ror digieusos nouveautés qui tout-à-coup jetèrent un si grand itrouble dans le christianisme. Et pourtant à oomr bien de pages n^eussent-elles point trouvé place, sous la main d'un homme qui, dès leur apparition, en fut absorbé et les vit. en tout? Antérieurs à l'arianisme, ils adnt évidemment postérieurs à l'année 313, qui vit fia conversion de Constantin. Outre qu'alors Athanase n'eâA eu que dix-sept ans, il est un passage qui fixe la date du premier des deux livres : « Oa a vu naguère, peott- » être même voit-on encore aujourd'hui le sénat ro- » main mettre les empereurs morts au rang des dieuf » etle$ imposer à ra4oraUQa des peuples (*}. ]»Qu',eS|tr
(*) Saifit âtbamasi, Discomn tontn Us HMUMSy^&i p. 8.
7g UTILITÉ d'un livre
ce, sinon une fine critique à l'adresse du sénat resté fidèle à l'ancien culte, peut-être à celle de lempereur, qui, devenu chrétien , laissait sans répugnance décerner à sa famille, et principalement à sa personne, plus d un honneur païen?
On se demande quelle était, en plein triomphe du tîhristianisme, la nécessité d'un livre contre une religion mourante. Le polythéisme était condamné ; mais il est des morts, surtout celles des croyances, qui se prolongent et ne s'achèvent pas sans convulsions et sans un dernier éclat. D'ailleurs, il est d'usage de dire que déjà l'empire était à moitié chrétien lorsque Conslanlin, €n se déclarant pour la croix, entraîna presque tout le reste. Mais la réalité ne va pas aussi vite que les mots. Même après la conversion de Conslanlhn, le polythéisme était encore la religion du grand nombre. Il restait, surtout dans les classes éclairées, beaucoup d'hellènes par tradition et par esprit de famille, par entêtement, par habitude. Dans les écoles, on compte, on cile les maîtres chrétiens, un Prohérèse ; les plus célèbres, Thémistius, Libanius, Hypatie, et, jusque dans le cinquième siècle, Symmaque, Boèce (*) et Proclus, sont fidèles à l'antique religion nationale. Le vieil édifice
(i) Le polythéisme de Boèce n'est plus désormais eu doute. — Voyez La Consolation de Boèce par M. Louis Judicis de Mirandol^ Introduction^ iil, et le mémoire décisif lu à TAcadémie des Inscriptions et Belles- Lettres, en 1860, par M. Charles Jourdain: Dû V Origine des traditions sur le christianisme de Boèce,
croulait de toutes parts ; mais, de toutes parts aussi» restaient fièrement debout, au milieu des ruines, les colonnes qui auparavant en soutenaient la masse. Il n'était pas inutile, au lendemain de la victjire, de faire appel à ces fières et libres intelligences.
L'hellénisme n était plus la pure religion des Grecs, le vrai culte des dieux homériques; il n était pa? davantage celui de l'ancienne Rome; mais un syncrétisme, où s'étaient fondues, avec celles de Rome et de la Grèce, toutes les religions de l'Orient ; un Panthéon, où les dieux des vaincus avaient trouvé place à côté de ceux des vainqueurs et même s'élaient identifiés avec eux; un Olympe qui s'ouvrait libéralement à tout ce qui ne voulait pas rester en dehors de l'Olympe. Les portes n'étaient fermées qu'aux culles exclusifs et hostiles, au mazdéisme, au judaïsme et au chrislianisme. Les Ro- TOains s'étaient fait de cette fusion une maxime de gouvernement. De bonne heure, leur Panthéon et l'Olympe grec s'élaient a.ssimilés sans peine; sous des noms différents, ces peuples frères avaient presque les mêmes dieux. Une assimilation semblable s'était opérée, à mesure qu'une nouvelle conquête s'était ajoutée au grand empire. Partout, on unissait dans les mômes temples et sur les mêmes autels la religion des vainqueurs et celle des vaincus; partout on s'attachait à confondre sous les mêmes attributs et dans la personnification des mêmes idées des divinités aussi étonnées que leurs adorateurs de cette identité imposée. En Egypte, il avait fallu compter avec une religion séculaire et vivace. Par suite de concessions mutuelles, Serapis et Isis avaient pris place à côté de Jupit^er et de Junoo ; Séiçapis même primait le dieu du Capitole. Mais
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les deux cultes qor, corai»e deux fleuves, araient dé^oN mais tant bien que mal confondu leurs eaux et téàni les mêmes adorateurs dans la même prière, étaient d^ ptiis longtemps blessés à mort de coups qu'avant e« même depuis leur union ils s*éta4ènt mutoecdèmeni portés; de coups plus douloureux Qu'ils avaient reçus de leurs propres enfants; de ceux enfin dont les avait frappés le christianisme.
Si rEgvple ne vit pas sans douleur Tinvasion ê^ croyances étrangères dans sa religion nationale, la' Grèce et Rome n'éprouvaient que mépris et dédain poar ces divinités à têtes d'animaux ou qui poussent dans lép jardins; elles s'indignaient avec Virgile que ce peupto de dieux monsirueux, et le bo&uf Apis, et l'aboyeurAnu^ bis, osassent combattre cootre Jupiter et N^tune, C011+. tre Vénus et îHnerve :
Omnigeoumque deiim monslra et latralQr Ânubis , Coiilra Neplunum et Venerem conlraque Minervam Tela tenent (^).
Athènes, depuis longtemps, plaisantait avec ses poètes comiques de cette adoration du bœuf, qu'elle sacrifiait aux dieu^^ de la grande divinité de l'anguille, dont elle faisait un excellent plat, de la vénération du cbien, qm Ton battait dans ses maisons, si on le prenait à voler le dîner (*J ; et Rome avait accueilli par un éclat de rire la çaiillie de Juyénal : « les bonnes âmes, dont », les diviç^ltés poussent en plates-bandes I j>
Or saR^|l|»$;ge^ies, quitus baaqnascunliur ia hyctia
(*) VinGiLic, Enéide, VIIl, v. 698.
{*) ÂNAXANiiitiDÈs, Meîneke, ftugn^,' e(m* Ch»o.t, w^^A^ti
(») JovÉNAL, sat. XV, V. 10. •
La religion des Grecs était charmante; mais c'était une religion d'enfants. La Grèce n'eut pas plus tôt atteint la maturité , que sa croyance fut en proie au doute, aux explications et à la négation. « Les explications des » savants, dit Socrate dans le Phèdre, me semblent fort » ingénieuses; mais j'avoue qu'elles demandent trop » de travail et de raffinement. Je n'ai pas assez de loisir. » Pourquoi ? C'est que j'en suis encore à accomplir le » précepte de l'oracle de Delphes : Connais-toi toi-même; » et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu'on » ait du temps de reste pour les choses étrangères (*). » La conclusion était simple. Cet homme qui ne se payait ni de légendes ni d'hypothèses, et ne trouvait de vérité que dans la manifeste lumière de sa raison, ne faisait pas plus de cas des mythes que de leurs interprétations.
Puis, étaient venus les sceptiques avec leur rire incrédule et moqueur. On sait comment Lucien mit en scène ces poétiques symboles. A la tentative d'interprétation succédait la dérision .
VuLCAiN. « Que me veux-tu, Jupiter? me voici, sur » ton ordre, avec ma hache. Elle est si bien affilée » qu'elle fendrait une pierre d'un coup.
Jupiter. « Bien, Vulcain, frappe et fends-moi la tête » en deux.
Vulcain. « Tu veux voir si je suis fou.
Jupiter insiste.
Vulcain. « Prends garde, Jupiter, la hache est tran- » chante.
Jupiter. « N'aie pas peur, frappe ; je sais ce qu'il me » faut.
(*) Platon; Phèdre, HSt., p. 229.
82 UTiLi^É p'iiH UVBE
VULOAIM. « C'est ipalgré moi; ojai^ quA faille, quand » tuQwJonnes? Qu'est-ce cela? une jeune fille tout ar- I» mée? ce n'était pas une tête que tu avais-là, mais un » Cdm;pl Elle bondit, elle danse la pyrrhique, agite son y^ bouclier et brandit sa lance, pleine d'ardeur I et sur- » toui. comme elle est belle 1 Elle a des yeux de chouette, j^ mais son casque les relève (*). »
Apyès avoir livré au rire sans fin d'une société élégante et friyole le^ faciles objets de son adoration, Lucien pousse jusqu'au bout l'audacieuse moquerie et réduit l'Olympe à n'être plus qu'un bruit de mots, un cliquetis d*épithètés sonores, un poétique néant. « Jupiter, 3> dieu de Tamitié, de l'hospitalité, du compagnonnage et » du foyer, dieu de l'éclair et des serments, assembleur jst de nuages, Jupiter tonnant, et tous les noms dont ^ t'appellent les poètes pris d'inspiration, surtout quand I» ils sont embarrassés pour la mesure de leurs vers, » qu'as-tu fait de ton éclair au bruit terrible, de ton ton- » nerre frémissant, de ta foudre flamboyante, blanche, 3> effrayante ? Il est désormais évident que tout cela n'est » que plaisanterie et simple fumée poétique, si l'on » excepte le tapage des mots. Aussi déjà Salmonée a-t- » il osé tonner contre ton tonnerre, et il n'était pas sans » persuasion, cet homme bouillant et fier, en face d'un » Jupiter si froid dans son courroux (*) 1 »
Pendant que ces sarcasmes devenaientpopulaires, les apologistes chrétiens, saint Justin et Athénagore, en Orient, en Occident, Tertullien et Minucius Félix, relevaient à l'envi, et de concert avec les incrédules du po-
(*) Lucien^ Dialogues des dieux, 8.
(•) Id., Timon, 1, 2.
Ijihéi^m^, toutes le$ absurdités de ce culte çn&pt d'uqç îmAgio^tion enchanteresse plutôt que de la raison, les ^xtrayagapces et les ^ébaucMs dç ces dieux qui ae vs^r laient pas leurs adorateurs.
Athanase va-t-il recommencer cet interminable réquisitoire? reprendra-t-il ce lieu commun sans cesse rebattu depuis deux siècles? redira-t-il, pour la plus grande gloire du christianisme, mais désormais sans beaucoup de profit, ces histoires peu édifiantes qui ne sont plus que de jolis contes , la vaine inquiétude de Vulcain, les dou^ larcins de Mars et les nombreux amours des dieux? Il lui sera difficile de résister au plaisir de jeter une fois encore à la face des hellènes ces « scandales célestes, » ces « crimes divins que la loi romaine ne tolère pas dans les simples mortels. » Il rira, en passant, de ces dieux d'Egypte à tête de chien, de serpent ou d'âne, xuvoxeq)aXo£, 6(fioy.é(fa'Xoiy &yo)c6(paXo(. Mais, après les Antonins et Técole d'Alexandrie, il y avait mieux à faire.
On a tout dit sur les dieux d'Homère; mais, si absurdes qu'ils paraissent, ils ont eu pour adorateurs les deux premiers peuples de l'antiquité, le plus spirituel et le plus raisonnable. De même, l'antique religion de l'Egypte fut la religion delà plus sage des nations. Romains, Grecs, Egyptiens, étaient-ils donc aussi païens, aussi idolâtres qu'on croit? Si la multitude n'allait pas au-delà de la statue, elle était la multitude; et combien, en pleine lumière du christianisme, en sont encore aux dieux sensibles, à des dieux de bois, de marbre ou d'or, pour parler comme Cprneillel Mais, pour ceux qui pensaient, à peine y avait-il pluralité de dieux. Comme les nerfs dans le corps humaiq aboutissent au cerveau et à l'âme, personnifications symboliq^es dps pui^saQces divines.,
84 UTILITÉ d'un livre
ils aboutissaient tous au dieu suprême, roi du ciel et de la terre, père des dieux et des hommes, <c qui n'engen- » dre rien de plus grand que lui-même, rien qui lui » ressemble ou vienne au second rang,
Unde nil majus generatur ipso^
Nec vigel quidquam simile, aut secundum (*).
Ce dieu suprême et toutes ses puissances étaient le plus souvent exprimés par un terme unique ; on les appelait d'un seul mot, Dieu, « Dieu n'a qu'à vouloir pour » tout mener à ses fins. Dieu qui humilie le mortel )> orgueilleux et donne aux humbles une gloire sans » vieillesse (*). » Pindare parle comme David.
Etait-ce encore le polythéisme que la théologie d'un Chrysippe, d'un Sénèque et d'un Epictète? Dieu s'appelle Zeus, de Çwyj ('), comme source de la vie; présent dans l'éther, ilest Athéné;dâns le feu, Héphestos; dans l'air, Héra ; dans l'eau, Posidon ; dans la terre, Cybèle; sous la terre, Hadès. Les diverses puissances de la nature né sont que des formes du principe divin, Ame du monde, source de toute vie et de toute existence (*) Et ainsi, pen-
(*) Horace, Odes, l, 12, v. 17.
(*) Pindare, Pythiques, ii, v. 90.
(') Les Grecs et les Latins, qui n^avaient à leur service d'autres points de comparaison que le latin et le grec, sont généralement malheureux dans leurs étymologies. Zeus ne vient point de ^oicù mais de la racine div, di, qui, dans les langues indo-européennes, exprime l'idée d'éclat, de divinité. ZeyçTrarïîp, Dies-piler ou Jupiter, et le sanscrit Diaous-pitar, sont le même dieu, le dieu de la lumière.
(*) Plctarque, De placitis philosophorum, i, 7; Diogêne Laert., VII, 147; CicÉRON, De nat. Deorum, ii, 24.
dantquela foi abandonne les temples, que le prêtre ne voit désormais dans le sacerdoce qu'une fonction publique et ne demande plus Thommage des peuples qu au nom de la cité, « le sentiment religieux s'est réfugié dans les écoles ; ce sont les philosophes qui révèlent à la société sceptique et aux prêtres eux-mêmes le sens perdu des mythes et des oracles : la science est devenue la véritable initiation aux choses saintes (*) . »
La sympathie du stoïcisme pour le polythéisme s'expliquait par sa tendance constante à se conformer aux croyances communes et la facilité de pouvoir plier les mythes populaires à sa théologie. Il n'en fut pas de même pour le néoplatonisme, lorsque, effrayé des progrès du christianisme, il prit à son tour parti pour les vieilles croyances et tenta de les sauver en les régénérant. Unitaire comme la religion qu'il allait combattre, il avait avec elle une confraternité de doctrines que n'ont pas méconnue les plus . illustres des Pères, sortis de ses écoles. Comment se fit-il que, pénétrée du même esprit, du même idéalisme et du même mysticisme que le christianisme, l'Ecole d'Alexandrie, en dépit de cette identité, fût son ennemie persévérante? Comment se fit-il, d'un autre côté, qu'elle ait protégé le polythéisme grec, c està-dire, la religion de la nature, le culte des sens et des passions? Elle comprit que sa propre existence était compromise dans le péril du polythéisme, et que la ruine des temples entraînerait celle des écoles. A une religion qui, sûre de posséder la vérité, repoussait les alliances et les transactions, elle préféra le malade docile et accommodant qui se prêtait à toutes les expériences
(*) M. Vacherot^ Histoire de V Ecole d'Alexandrie, Un, p. 76.
^tt'il lui pWistfit dé teûiéi. D'ëilléUfs, é elle ft'é^t pbiôt » uiiiî dc^dtrm'é âbsoÎTinïèW nouvelle, indépeùdaûte dff ^ pâiséet libre de toute tradition. Elle a, au donfrairé', )^ dé profondes racines dans la philosophie grecque anif tërieui'e. Elle en soft, elle en est la suite et lai fih. Elléf ^ al conscience de son origine ; elle aime tout ce qui s'y » Rattache; elle sent qu'elle appartient au vieux mond^, » que sa mission est de conserver le passé eu lé 1^ transformant et en Texpliquant , mais non de le y^ détruire (*). >> De là vieiit que, presque exclusif tetnent philosophique avec ses premiers représentants, Plotin et Porphyre, tout à coup, à la vue des progrès toujours croissâtits du christianisme, elle devient, avëcï Jamblique et ses sucéesseurs, presque exclusivemettt religieuse.
Athanase ne se méprend pas sur le nouveau caractère de l'hellénisme; il sait que, s'il conserve l'ancien culte, il a, sous ce vêtement extérieur, reçu un autre esprit et une âme nouvelle. D'ailleurs, il écrit sur cette terre d'Egypte, où la pierre des temples et des obélisques n'était pas encore muette. On lui lisait ce que lit pour nous une science toute française; et, par ces inscriptions qui nous révèlent une Egypte nouvelle, par les livres hermétiques dès longtemps traduits en grec, il savait que tout ce peuple des divinités égyptiennes n'était qu'un symbolisme qui, comme celui des Alexandrins, concentrait toutes les puissances divines en un Dieu à la fois
(«> M. VACHîÈRdt, HtéÛHrêâe ï'ËMeé^AUèanètiè, t. h, {>. 97.
CONTRE LÉâ HELLÈNES. 89
triple et ild. II n*est donc plus en face du polythéisme grossier et populairequ avaient combattu les Apologistes, mais de doctrines élevées, voisines des dogmes chrétiens. Là est l'originalité et la plus haute portée de son livre.
L'hellénisme, si épuré, si élevé qu'on le suppose, pèche dans son origine et ne saurait être la vraie religion, parce qu'il ne vient pas de Dieu, mais du mal. Qu'est-ce que le mal, -h xaxta? et y a-t-il donc, en antagonisme avec Dieu, qui est le Bien, un principe du mal, un être éternel et indépendant comme lui? Au commencement, lemaln'existaitpas; il n'a mêmejamais eu d'existence réelle, en ce sens qu'il n'a pas d'essence. Pour Athanase, comme pour Origène etPlotin, de même que les ténèbres ne sont que la privation de la lumière, le mal est la privation du bien, -h ovk ovtra v^ootioL (*). Comment l'hellénisme a-t-il pu naître de cet être sans essence, de ce non-être? 'Il en est précisément né par privation. L'homme, par sa faute, perdit la science que lui avait donnée son créateur, l'être infiniment bon et infiniment beau, xmépy.oclùç xal vmpdyocQoq, Au lieu de se livrer à la contemplation des choses célestes, il soumit son âme au corps et aux sens, qu'il trouvait plus près de lui, et ainsi se détourna insensiblement du bien. N'ayant plus l'idée de Dieu, sans toutefois en perdre Timpérissable souvenir, il chercha le Créateur dans ses œuvres, dans les puissances de la nature, et, de chute en chute, dans ^es passions. Il fit Dieu à son image et à celle de la matière qui l'entourait (*).
(*) Saint Xiw^kSÈi Di^ôoun èontré fcâ H0Uèrti^, 7. p. 6; O Ibid., 8, p. 6. •
C'est la conception^qu'à son tour développera Bossuet, mais avec une tout autre puissance, parce qu'à la hauteur de pensée de ses devanciers il joint une profondeur d'expression qu'ils n'avaient pas. <(Les hommes, enseve- » lis dans la chair et dans le sang, avaient pourtant con- » serve une idée obscure de la puissance divine, qui se » soutenait par sa propre force, mais qui, brouillée » avec les images venues par les sens, leur faisait adorer » toutes les choses où il paraissait quelque activité et » quelque puissance. Les hommes portèrent la peine » de s'être soumis à leurs sens : les sens décidèrent de » tout, et firent, malgré la raison, tous les dieux qu'on » adora sur la terre (*). »
Si Athanase est surpassé, il avait fourni le modèle et adressé cette leçon d'histoire aux derniers et aux plus doctes croyants de l'hellénisme. Car c'est bien pour eux qu'il écrit. Les plus avancés, dit-il, gTravaêsêyîxoTsç, dans leur admiration de la nature, en adorent les parties, non du bois et du marbre, mais le soleil et la lune, le ciel et la terre, l'univers entier : objets dignes d'admiration, non d'adoration. Pourquoi adorer l'œuvre, au lieu de son éternel et invisible auteur (*)? — Nous l'adorons, répondaient-ils, dans ses puissances inférieures, manifestées par la présence des anges; nous adorons, non la matière du soleil, de la terre, de l'univers, mais l'ange, l'âme qui les anime.
Uranus, Saturne, Jupiter, avait dit Plotin, c'est l'Un, l'Intelligence, l'Ame. Le règne de Saturne est le monde de l'immobilité, de Téternité, de la suprême perfection;
(*) Bossuet, Discours sur VHistoire universelle, ii, ch. S. (*) Discours contre les Hellènes, 27, p. 20.
le règne de Jupiter, c'est le règne du temps, du mouvement et de la vie. Jupiter, c'est le démiurge, Tintermédiaire à l'aide duquel l'Intelligence, première émanation de rUn, crée et gouverne le monde (*). A son tour, Jupiter a ses agents, les dieux créateurs, les animateurs, les organisateurs, les conservateurs, qui ne sortent pas du monde intelligible (*). Ce sont les puissances supérieures; au-dessous sont les puissances inférieures, les dieux sensibles, les archanges, les anges, dont la nature est de tout contenir, sans être eux-mêmes contenus par rien. « Dire qu'ils pénètrent tout, sans se diviser, comme » la lumière, c'est exprimer d'une manière grossière » leur présence et leur action. Au vrai, il n'y a point » de dieux éthériens, aériens, terrestres, aquatiques : » seulement les différents milieux les reçoivent chacun » selon sa nature et sa propriété ('). »
Qu'est-il besoin d'agents secondaires, d^intermédiaires hypothétiques et parfaitement inutiles, dit déjà le futur adversaire d'Arius, quand, à elle seule, la puissance de Dieu suffit? Et il explique la création et la conservation de toutes choses avec une grandeur et une simplicité dignes de Platon. « Le Dieu bon et ami des hommes a » voulu qu'invisible et incompréhensible pour eux dans » son essence, il pût au moins en être connu dans ses » œuvres. C'est à son œuvre qu'on reconnaît l'artiste, » même sans le voir. Ne dit-on pas que les statues de » Phidias, par Tharmonie et la parfaite disposition des
{«) Plotin, Enn. V, vin, 10, 12, 13. — M. Vacherot, Hist. de VEcole d'Alex,, t. ii, p. 105 et 106.
(') De Diis et mundo, 6, ëdit. Orelli.
(») M. Vacherot, HisL de VEcole d'Alex., t. ii, p. 128. — Jam- BLiQUK, De Mysteriis, sect. i, 8^ 9, ëdit. Thom. Sale.
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» t>ârties, yévèletit à ceili qui les contetbpleltït leur îflvi- » âible auteur? Ainsi faut-il voir par k raison le créa- » leur et Tartisan de Tharmonie du monde, mêûie s'il » échappe éinx yeux corporels. S'il y a dans Tunivers, » non désordre, manque de mesure et dérèglement, » mais ordre, symétrie et le plus parfait ensemble, il » faut s'élever à la contemplation du maître qui a tout » agencé, tout lié, tout mis en harmonie. A défaut des » yeux, c'est à la pensée de voir dans ce concert le su- » prême ordonnateur et le roi universel (*). »
Ainsi avaient parlé Platon, les Stoïciens, et ceux-là nlême que combattait Athanase. Où était le progrès? Il consistait à dégager la science de médiateurs inutiles, enfants de Timagination, qui en faisait des dieux. C'est directement et par lui*môme que Dieu crée et conserve le monde. « La toute-puissante et parfaite raison du » Père, le Verbe, pénétrant Tunivers, développant par- » tout seâ puissances et illuminant de sa lumière les >► choses visibles et celles qui sont invisibles, en fait un » tout et les enchaîne, ne laissant rien échapper à sa » forte action, vivifiant et conservant tous les êtres en » eux-mêmes et dans l'ensemble de la création. Mêlant » en un vaste corps tous les éléments de la nature sett- » sible, le chaud avec le froid, l'humide avec le sec, il » met fin à leur discorde et forme un seul et harmo- » nieux concert. Comme des amis, comme des frères, » les éléments, divisés par leur nature, se réunissent, » donnent la vie au monde visible et deviennent les » principes des corps. A la vue dii Verbe divin, tout » s'anime sur la terre, tout s'organise dans le ciel. La
(*) JHêcourB contre leê HeUénes, 35, p. 27.
CONTRE LES tttlLÈNES. 9f
» mér et le gràdd ô(;éati eontiennéint leur Agitdtioii dans » leufs limites ; la terre verdit et se p^re des diverse^ » plantes. II n'est rien de ce qui est et devient chaque » jour, qui n'ait en lui et par lui Têtre et sa place dans » Tensemble (*). »
Lorsqu'Athanase décrit, dans ce magnifique langage, rddtioii directe et immédiate dfi rintélligence divine dAùâ lA création et la Conservation de l'univers, se faitil ïlluâion? et ne B'aperçôit-ilpas que, pour faire disparjiître la hiérarchie des intermédiaires à Taide desquels les disciples de Jamblique déployaient l'activité divine dàfts toutes les parties de la nature, il reproduit simplemètit contre eux les théories de leurs propres maîtres^ Ge Verbe qui déploie ses puissances et remplit tout de sa présence, oii en avait-il pris l'idée, sinon dans les livres des Stoïciens, de Pbiion et de Plotin? N'est-ce pas de la même manière que ces philosophes expliquaient lô descente de Dieu dans le monde, se répandant partout sans sortir de son être, et se communiquant sangf rièù perdre de sa plénitude? Idées, expressions, images, todt est stoïcien, et, pour réfuter les théories parlésquelles se transformait l'hellénisme, le jeune chrétien s'est emparé des conceptions mêmes des docteurs de i'hellénistne ; mais, en même temps, tout respire le monothéisme chrétien par Tinsistance avec laquelle il ilous montre Dieu agissant dans son Verbe, o rov Uarpbts itjyofç. Et c'est ainsi qu'il ouvrait cette grande ère des Père^ du quatrième siècle, qui, sans avoir recours aux compromis d'Arius, n'eurent, pour faire entrer les hellènes dans l'Eglise, qu'à introduire avec eux, en les
(*) Diàtmts tiifitre les Hellènes, Ai, p, 93.
épurant au contact des dogmes chrétiens, Téloquence et la poésie, la science et la philosophie de la Grèce.
Le Discours contre les Hellènes était un dernier combat livré au paganisme; le Discours sur VIncarnation du Verbe, qui en est la suite naturelle et ne fait qu'un avec lui, est une démonstration du christianisme. Origène avait établi la vérité philosophique de la religion nouvelle; un contemporain d'Athanase, Eusèbe, en avait développé la vérité historique ; Athanase semble le premier q^ui ait tenté de présenter sous un aspect scientifique le passage de son divin fondateur sur la terre.
On se rappelle que le mystère de l'Homme-Dieu était ce qui choquait le plus les hellènes dans le christianisme. Ils admettaient avec admiration Faction du divin Logos dans la création et la conservation de Tunivers; ils ne pouvaient supporter Tidée de sa descente dans la chair. Après avoir peuplé la nature des métamorphoses de leurs dieux, insensiblement ils s'étaient élevés des fables de ce naturalisme universel à la pure notion de ladivinité, et, dans la délicatesse de leur spiritualisme, ne permettaient plus qu'à leurs poètes de parler d'incarnation, de souffranceset de mort de l'être essentiellement immatériel, impassible et immortel. C'est aux exigences de cet esprit nouveau que la Gnose avaitdéja tenté et que Tarianismc allait tenter encore de satisfaire.
» J'admire les hellènes, dit Athanase, de rire de ce » qui n'a rien de risible. Qu'y a-t-il de ridicule à dire » que le Verbe a paru dans un corps? S'ils nient abso^
SUR l'incarnation du verbe. 93
» lument qu'il y ait un Verbe de Dieu, ils se moquent de » ce qu'ils ne comprennent point. Mais, s'ils admettent » un Verbe de Dieu, s'ils reconnaissent qu'il est le gou- » verneur de l'univers, que par lui le Père a créé le » monde, que sa providence donne à toutes choses la » lumière, la vie et l'être, qu'il se fait connaître, et son » Père avec lui, aux œuvres de sa sagesse, vois, je t'en y^ prie, si, sans le savoir, ils ne se moquent pas d'eux- » mêmes. Leurs philosophes disent que le monde est » un grand corps, et ils ont raison. Car nous le voyons, » et ses parties tombent sous nos sens. Or, si le -Verbe » de Dieu circule dans le corps et dans toutes les parties » du monde, qu'y a-t-il d'étonnant ou d'absurde à dire » qu'il est venu dans un corps humain (*)?» C'est au nom des doctrines de leurs philosophes, c'est en citant Platon (•) et en remplissant son livre des théories de Plotin, que le jeune chrétien répond aux sarcasmes de ceux du dehors, rm e^o), et renverse les objections qu'ils accumulent l'une sur l'autre.
Il ne s'attache pas à prouver par les faits la vérité de l'Incarnation divine : c'est l'œuvre de la critique historique ; il la démontre en philosophe par son but, par le caractère de sa manifestation et par ses résultats.*
Le péché avait perdu l'homme qu'Athanase définit à la fois, avec les Alexandrins et l'Ecriture, l'être raisonnable, fait à l'image de Dieu, 6 Aoytxoç xal xar' eUovoc ysvojîxevoç cbOponnoç ; l'œuvre divine périssait et la mort prévalait contre «nous. Mais Dieu ne pouvait laisser périr les êtres qu'il avait doués de raison et faitpar-
(*) Discours sur V Incarnation du Verbe, 41, p. 66. O Ibid., 43, p. 68.
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ticiper à $a propi:e intelligence ; ea d>utre^ teirmei^» il 86 deyait de sauver ce qu'il av^it mis ei^ eux de diviQ. Il les avaitoréés par bonté, dit encore Atbana$e avecPlatou ; et il était indigne de sa bonté qu'i^ laissât détruire sqq ouvrage par la fraude de Satan. Pwvait-ii se çonteptpr d'exiger de rhonjwe le repentir de sa transgression? Mais rhomoiie, qui n'avait pu se donner lui-même Texi^tence, ne pouvait pas davantage la reconquérir par ses seules forces et s'élever au-dessu$ de sa natuje. $eul, le Verbe, la Raison éternelle, qui est au-dessus de tout, pouvait tout régénérer, souffrir pour tous et être l'intercesseur de tous auprès du Père. Il sie fit homme et donna son humanité en sacrifice pour tous. Mm, ^i le fils immortel de Dieu, en se faisant homme, est de$cendu jusqu'à nous, il nous a élevés jusqu'^ lui, en nous revêtant d'immortalité. Quand un roi entre dans une grande ville, bien qu'il n^habite qu'une seule njaison, il Thonore et la protège tout entière. Ainsi, de ce seul homme auquel le Fils de Dieu s'était uni, la vie passa sur tous les hommes; et ainsi encore fut renouvelée la vie primitive, -fi ryjv apx^v l^m {*).
Le divin Logos a beau prendre un corps et se faire l'un de nous, s^a nature surhumaine se manifeste d'une manière digne de lui. Pour Athanase, en effet, les miracles de Jésus-Christ ne sont pas comme une preuve indirecte de la vérité de sa mission, mais une représentation immédiate de sa divinité. Il s'était fait connaître, dans la création, par les œuvres de sa toute-puissance ; c'est par ses miracles qu'il se fait connaître dans la rédemption de Thumanité. Et ainsi se montre d'elle-
(V Discours sur VJneamaHon du Verbe, 6*10, p. 42-45.