‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 27 sur 142 · LES ÉVÊQUES SEMI-ARIENS · texte numérisé non relu

LES ÉVÊQUES SEMI-ARIENS

d'intrigues, même à prix d'argent. On nomme celui qui donne le plus d'or {*). « L'Eglise, la maison d'enseignement, devient une place de commerce et un marché (').» Ces évêques, plus amis de l'or que du Christ, pour rappeler le spirituel jeu de mots de Grégoire de Nazianze, (lâHov (^ikoyj^vdoi h (filoxp^^^'^oi, allaient jusqu'à se faire les complices des oppresseurs du peuple. Entendons encore un contemporain : « Les vrais voleurs » ne sont pas ceux qui coupent les bourses. Les voleurs ».sont les généraux d'armées, les gouverneurs de villes » et de provinces, qui s'enrichissent par des rapines » et de violentes concussions. Le voleur est ce prince » de l'Eglise qui partage leurs extorsions et se fait leur » complice, sous prétexte de soutenir sa dignité et de » venir en aide aux pauvres de son Eglise. Au lieu de » reprendre le voleur, de lavertir, de le rappeler de » l'iniquité, il tend la main pour recevoir sa part ; il » appelle heureux ce misérable qu'il devrait haïr en » proportion de ses brigandages; il l'accable d'éloges, » lui fait escorte, l'accompagne, et, s'arrétant à la porte, » serre les mains qui dévastent les fortunes privées et . » le trésor public ('). » Un Egyptien, Isidore de Péluse, atout dit d'un mot contre ces évêques mondains, avides d'honneur et d'argent, prêts à tout pour mériter un regard du maître : x Autrefois le troupeau craignait le » pasteur ; aujourd'hui le pasteur doit cr^iindre le trou- » peau (*). »

Les caractères et la doctrine ne valaient pas mieux

(1) Saint âthanase^ Apologie à Constance, 28, p. 248^ b. (*) Ibid.^ Epistola encyclica, 6, p. 93, a.

(•) Saint Basile^ Commentaire d'haïe, 50, 1. 1, p. 417, e. (*) Isidore de Péluse, Lettres, y, p. 278.

que les mœurs. Dès le début de la querelle entre Alexandre et Arius, il s'était formé un tiers parti, non moins éloigné des extrémités de la doctrine arienne que de la pure orthodoxie. C'était celui des nombreux disciples d'Origène, qui, après avoir accueilli ou repoussé Arius dans ses excursions à travers l'Orient, approuvé ou coi^damné ses dogmes, à Nicée, suivant qu'ils s'en trouvaient plus ou moins rapprochés, souscrivirent d'un commun accord, à Tyr et à Antioche, la déposition de^ défenseurs de la consubstantialité. Philostorge ne reconnaît que cinq ariens véritables parmi les Pères du grand concile : deux évéques d'Egypte, Second de Ptolémaïs etThéonas de Marmarique ; trois d'Asie-Mineure, Maris de Chalcédoine, Théognis de Nicée et Eusèbe de Nicomédie. Encore ce dernier, depuis sa première apostasie, à Nicée, jusqu'à sa mort sur le siège archiépiscopal de Constantinople, remania sa profession de foi si souvent et avec tant de complaisance, qu'il doit plutôt figurer, à côté de son homonyme Eusèbe de Césarée, à la tête des évoques qui se tenaient à mi-chemin des deux doctrines, et, de son nom, s'appelèrent eusébiens, avant de se voir appliquer le terme plus significatif de sémi-ariens.

Outrant la doctrine hésitante d'Origène, les eusébiens étaient entraînés par son incertitude même aux consér quences les plus opposées. Indécis et flottants, emportés dans un continuel mouvement de va-et-vient, ils faisaient de vains efforts pour se maintenir dans un juste milieu. Ils ne voulaient pas du mot Consubstantiel, blKQQ-ùaiov ^ qui leur semblait trop confondre les personnes divines dans la communauté d'une seule et même essence. Ils ne se résignaient pas davantage à

LES ÉVÊQUES 8BAII-ARIËNS. 119

admettre Tinégalité d'essence , €Tepoou(Tiov ou avojuiotçV) 6t à refuser au Verbe divin une divine nature. lU imaginèrent d'en faire une créature, mais d'une es^ sence semblable à l'essence éternelle. C'était admet?- \xe deux infinis, dont l'un avait commencé. Mais, quand l'esprit humain s'est engagé dans ces combats de mots, l'entêtement et l'orgueil s'en mêlant, il n'y regarde pas de si près. De là, entre les deux doctrines extrêmes, celle de l'essence semblable, opotouo-wv.

On serait toutefois tenté de dire que la doctrine de ses partisans fut de n'en point avoir, tant elle subissait de changements d'année en année, tant elle différait d'église à église, et, dans la même secte, renfermait de contradictions. Leurs variations sont célèbres. Ils ne cessaient, les sincères par incertitude, le plus grand nombre par complaisance pour les caprices théologiques de la cour, de donner de nouvelles formules, incapables de persévérer dans la même opinion, passant de l'une à l'autre, louant et, un instant après, blâmant ce qu'ils avaient dit, puis le louant encore, « changeant de croyances, comme les caméléons de couleur(*). » Ils préludaient ainsi aux querelles et au délire de cette lon*^ gue agonie dans laquelle les Grecs du Bas-Empire, dia» putant et dogmatisant sans fin, ne se sentirent pas mourir.

Heureusement, alors, de vigoureux esprits arraché^ rent l'es peuples à cette énervante anarchie de la pensée^. Athanase ne cessait de dénoncer, de démasquer et de flétrir l'inquiétude et l'inconstance des sémi-ariens. C est partout l'implacable logique avec laquelle ua

(*) Saint Athanase^ De decretis nie. Synodi, i, p. 164.

120 ENNEMIS d'ATHANASE.

autre Père de l'Eglise a depuis confondu les variations non moins nombreuses d'une autre doctrine. « Ils re- » muent et troublent tout, sans pouvoir jamais être » contents de leurs propres décisions. Ils se réunissent » chaque année et ne recueillent que la risée et la » honte, déchirant eux-mêmes le,urs arrêts. S'ils avaient )) eu confiance dans leurs premières définitions, ils n'en » auraient pas cherché de secondes, qu'ils rejettent » aujourd'hui pour en imaginer de nouvelles, qu'ils » changeront bientôt encore. Pilate se lava les mains ; » eux, c'est en faisant des formules qu'ils tuent les pieux » adorateurs du Christ. Mais ils ne pourront ni se » cacher ni fuir. Ils ont beau se justifier : ils ne ces- » sent d'être leurs propres accusateurs. A force de » changements, ils montrent l'incertitude de leur foi, » ou plutôt ils rendent manifestes leur infidélité et leur » perversité. Quel ami de la vérité voudra encore les » supporter ? Qui ne les repoussera avec toutes leurs » formules? Qui ne condamnera leur audace? Ces con- » ciliabules suspects, tenus dans des coins, ils veulent » les faite dominer et s'efforcent d'anéantir le sincère » et pur synode du monde entier. Ces hommes qui, » pour s'être faits les avocats de l'hérésie, ont été pro- » mus par les eusébiens, osent définir la foi I Ils de- » vraient être jugés, et, comme Caïphe, ils entrepren- > nent de juger I Us veulent qu'on les croie et ils ne » savent ce qu'ils doivent croire (*). »

Tout n'était pas sans talent, ni même sans vertu, dans cette végétation insensée, comme l'appelle Epiphane ('),

(*) Saint Athanase, Epist. ad epise, JEgypH et Lib,^ 6 et 1, p. 217 et 218.

(*} Saint Epiphane, Hér. llliu, i, p. 845, a.

EUSÉBE DE GÉSARÉE. 12f

Parmi ces hésitants, se trouvait le plus savant homme du siècle, Eusèbe de Césarée. Né en Palestine, il avait été instruit par les disciples immédiats d*Origène, dans les lieux mêmes où le grand docteur, banni d'Alexandrie, était venu chercher un asile pour sa doctrine persécutée. Ami du philosophe chrétien Pamphile, qui fonda à Césarée une bibliothèque et une école, Eusèbe en fut le premier maître. Pendant la persécution de Dioclétien, Pamphile est retenu deux ans en prison. Eusèbe le visite sans cesse, et les deux amis, oubliant, Tun le supplice qui Tattend, l'autre le péril qui le menace, se retranchent dans Tamour des lettres, et, entre les murs d'un cachot , travaillent à une apologie d'Origèrie (*). Après le martyre de Pamphile, Eusèbe unit son nom au sien, indiquant, par cette pieuse alliance, que, dépositaire de la pensée de son ami, il écrivait désormais pour deux et achevait la tâche commune d'Eusèbe- Pamphile.

Lorsqu'éclata l'hérésie d'Arius, Eusèbe, grâce à l'importance de son siège, à l'amitié de l'empereur et surtout à une immense réputation de science, était Tévêque le plus considérable de l'Orient. Son style n'avait ni grâce, ni élégance. C'étaient le bon sens, l'exactitude et la simplicité sèche d'Aristote, unis, dans un autre ordre d'idées, à sa science prodigieuse. Quelle connaissance de l'antiquité profane et de l'antiquité chrétienne I Quel trésor de doctrine et d'érudition que la Préparation évangélique, la Démonstration évangélique et V Histoire ecclésiastique! Ces trois ouvrages avaient précédé le concile de Nicée. La Préparation, après avoir accumulé

(*) Photius, cod. 118, p. 296.

122 ENNEMIS d'ATHANASB.

et fait tomber dans une sorte de guerre domestique le^ opinions des philosophes, des poètes et des historiens du monde païen, établissait en regard Texcellence de la théologie juive, embrassée par les chrétiens, la seule qui enseignât véritablement Tunité de Dieu et relevât rhomme fait à Timage de son Créateur.

La Préparation s'adressait aux hellènes ; la Démonstration, écrite pour les Juifs, avait pour objet la nou*^ velle loi apportée par Jésus-Christ, Maître et Sauveur du monde, non plus pour un peuple, mais pour tous ; {'Histoire ecclésiastique, en développant le tableau de rétablissement du christianisme, de ses luttes et de ses conquêtes, était comme une preuve perpétuelle de cette puissante démonstration. Les trois ouvrages n'en faisaient qu'un, travail divin, seloa l'expression de Scaliger, monument d'une érudition encore sans exemple et d'une haute raison. « Nous n'exigeons pas des néophytes, » disait Eusèbe dans l'introduction de la Démonstra- » tion, une croyance aveugle, et, si nous nous appelons » fidèles, ce n'est pas que nous ayons une foi sans rai- » son. Issus de parents asservis à l'erreur du poly- » théisme, nous n'avons pas changé prj une impulsion y^ irréfléchie et dépourvue d'examen, mais par un juge- » ment sain et un raisonnomont approfondi. )^

Malheureusement Eusèbe était plutôt un érudit et un savant universel qu'un écrivain et un penseur. Son esprit, comme ses livres, était une bibliothèque rangée avec ordre et méthode ; mais il manquait de force et^ d'élévation. C'était une mémoire plutôt qu'une intelligence et un caractère. Plus fin qu'habile, souple jusqu'à la complaisance, non jusqu'à la servilité, sans répugnance pour les petits moyens, même ppur rintrigu,e^

EUSÈBE DE GÉSARÉE. 123

incapable de renier sa croyance par l'apostasie, mais plein de ressources pour tourner les situations difficiles., il s'était attiré la réputation d'un homme sans consistance et à deux langues (*). Du reste, assez peu ambitieux ou assez ami de sa tranquillité et de son honneur pour avoir refusé de monter sur le trône épiscopal d'Antioche, d'oii il avait précipité un redoutable adversaire, un tel homme n'avait rien du sectaire ni du chef de parti. Par caractère, par attachement aux idées d'Origène, il devait se trouver dans le juste milieu et y grouper autour de son nom la masse flottante des indécis. Sa vanité pouvait lui faire illusion sur sa puissance réelle ; mais, incapable de tenir ferme dans cette situation moyenne , il devait être ballotté et emporté sans conduite, au gré des partis qu'il prétendait contenir et diriger.

La science désintéressée d'Eusèbe et les immenses services qu'elle rendit à l'Eglise, lui ont gagné les sympathies ou, du moins, l'indulgence de ses adversaires religieux. Philostorge blâme sa doctrine , mais en le combla'nt de louanges (*). Socrate, Sozomène et Gélase entreprennent de prouver son orthodoxie (*). Du Pin, tout en reconnaissant que bon nombre de ses opinions font de la peine, renouvelle la même tentative, et pense que, bien qu'il ne soit pas demeuré en paisible possession de sa qualité de saint, il serait téméraire de l'en juger indigne. (*). Quant au traducteur français de la

(») Socrate, i, 23.

(*) Philostorge, i, 2,

(*) SoGRATE, II, 21 ; Sozomène, i, 1 ; G^Tlase de Ctsique, ii, i . (*) Elues du Pin, Nouvelle BihliotK des aut, eccl,, 2o»« éd., t. Il, p, 10.

Démonstration évangëlique , il a poussé la déférenca jusqu'à dissimuler par des contre-sens volontaires tout ce qui, dans Toriginal, est contraire au dogme catholique {*). Eusèbe ne fut pas plus arien qu'orthodoxe ; il ne voulait , ni que le Verbe fût consubstantiel, ni qu il fût une créature. S'agissait-il des personnes : il était plus pour Arius, qu'il avait accueilli à Césarée, que pour Athanase. Dans la Vie de Constantin, sa partialité est évidente. L'hérésie d'Ariusest traitée de querelle de prêtres ; il n'est pas dit un mot de doctrine, et Athanase ne figure qu'au milieu des troubles et des séditions qui divisent Alexandrie. On ne s'étonnera pas de trouver Eusèbe à la tête des ennemis du nouvel archevêque.

Il ne faudrait pas croire que les doctrines qui partageaient rOrient présentassent à tous les yeux les différences qui frappaient les esprits éclairés. Pour les multitudes, incapables de subtiliser, c'était toujours la religion du Christ, du Créateur et du Sauveur des hommes. Dans les grandes villes, chaque communion avait son ^lise, ses prêtres, ses fidèles, dont le nombre variait au gré des chances de la guerre , du talent des orateurs et des séductions du prosélytisme. Partout ailleurs, la doctrine de l'évêque formait celle des peuples. Sans se faire une idée bien nette de Tessence et de l'hypostase, de la consubstantialité, de la resse^mblance et de la dis-

(*) Bernard de Montfadcon a relevé une partie de ces contre* sens dans la préface du Commentaire d*Eusèbe sur les psaumes.

semblance , ils croyaient , dogmatisaient et anathématisaient comme leur évêque, passant souvent d*une communion à une autre et entendant blâmer ce qu'ils avaient entendu louer la veille, presque sans s'en apercevoir ou , du moins, sans y attacher d'importance. Les pasteurs ne se faisaient pas faute de prévenir leurs troupeaux contre les loups ravisseurs, c'est-à-dire contre les pasteurs des sectes rivales. Catholiques , ariens , sémi-ariens, se disaient seuls en possession de l'orthodoxie, s'emportaient avec le même zèle contre les hérésies et se reprochaient mutuellement d'altérer par des sophismes helléniques la pureté de la foi. De part et d'autre, on se prodiguait des aménités qui font penser à celles des théologiens du seizième siècle. On était courtois, quand on se contentait d'appeler ses ennemis « de nouveaux géants en guerre avec Dieu », « des hydres dont les têtes en vain coupées renaissent sans cesse. » D'ordinaire, on se mettait moins en frais d'égards; on se traitait d'ignorants et de stupides, de furieux et de chiens enragés, de fils et d'héritiers du diable. Ces hyperboles irrévérencieuses faisaient rire les incrédules et ne paraissaient pas trop fortes aux ardents. Les autres s'y habituaient, n'y voyaient, comme- Eusèbe et Constantin, que des querelles de prêtres, et, sans trouver qu'il fût évangélique d'exercer des inimitiés personnelles au nom d'une religion de paix, ils appelaient cela se remuer en évêques, eTTterxoTTDtwç xiv£r(j9at. Le mot est de saint Grégoire de Nazianze (*) .

Pouvait-il en être autrement, quand, sauf des différences théologiques qui échappaient au plus grand nora-

(*) Saint Grégoire de Naziamzb, lettre 49, t. ii, p. 44.

bre, ils voyaient que tout était commun entre les diverses communions? De part et d'autre, on était d'accord sur rinspiration divine de l'Ecriture (*). Personne ne mettait en doute, ni son authenticité (*), ni la fidélité de la traduction grecque des Septante ; il fallait qu'on fût à bout de ressources pour remonter au texte hébreu et chercher le véritable sens dans l'étymologie et la comparaison des mots (*). Pour approprier à sa doctrine un même texte, sacré pour tous, quant à la lettre, chacune des églises rivales se lançait dans les libres champs de l'allégorie et lui faisait dire ce que sa foi lui faisait voir. L'Ecriture ne fixait pas la foi ; c'était la foi qui fixait le sens de l'Ecriture.

Si les diverses Eglises avaient les mêmes livres, elles avaient aussi le même culte. Nous apprenons de Philostorge qu'avant Aétius les ariens avaient les mêmes prières, les mêmes hymnes, les mêmes assemblées que les partisans de la consubstantialité. Tout était commun, excepté pourtant le sacrifice mystique (*). Partout les trois noms divins se trouvaient réunis, quoique avec des variantes qui ne laissaient pas d'avoir de l'importance. Les uns chantaient : « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit; » les autres : « Gloire au Père, dans le Fils et le Saint-Esprit. » Flavien, archevêque d'Antio-

(*) Voyez plus haut le début de la Thalie, p. 66.

(") Il faut excepter VEpitre aux Hébreux , que, suivant saint Epipiiane, les ariens regardaient comme apocryphe. — Les pensées sont de saint Paul, avait dit Origène avant eax^ mais Dieu seul sait quel en est Fauteur.

(^) Sur ces rares recours à Thébreu, et même au syriaque, voyez Saint Epiphane, Hér, lxix, 25 et 68, p. 749 et 792.

(*) Philostohge, 111,14.

che, fut le premier qui, après avoir rassemblé une grande foule de moines, leur fit entonner la formule plus orthodoxe et plus égale pour les trois personnes divines : « Gloire au Père, au Fils^t au Saint-Esprit. » Mais, dit Sozomène, en vain les moines couvraient la voix du peuple , chacun gardait sa formule et conformait son chant à sa croyance (*).

Les ariens n'étaient pas moins sévères que les orthodoxes dans l'observance de l'abstinence. Philostorge veut qu'aux quatre fériés on jeûne , non -seulement de chair , mais de tout aliment, jusqu'au soir. A son dire, un de ses coreligionnaires fut si grand jeûneur, qu'il pratiquait l'abstinence en tout temps (*). Toutes les Eglises avaient conservé la hiérarchie. Toutes avaient des diacres, des prêtres et des évêques. Toutes aussi avaient la même foi au merveilleux et au surnaturel. Les ariens croyaient, comme les orthodoxes , à la croix lumineuse qui avait déterminé la conversion de Constantin {'). Ils assuraient même que Jérusalem avait vu cette apparition miraculeuse se renouveler en faveur de Constance et lui annoncer sa victoire sur Magnence (*). Les ariens avaient aussi des saints fameux par leurs prodiges. On ne parlait dans leurs églises que des miracles d'Arius, d'Eusèbe le Grand, d'Aétius et d'Eunomius ('). Agapet le Thaumaturge , soldat devenu évêque , guérissait les malades et ressuscitait les morts {®); Théophile l'Indien

{*) SozoMÈNE, III, 19; IV, 27. — Théodore de Mopsueste, dans NicÉPHORE, Thés. orth. /îd., v, 30. — Philostorge, m, 13. {*) Philostorge, x, 12.

C) Ibid.,i, 6.

C) Ibid., m, 26.

(*) Ibid., IX et passim.

(«)Ibid..ii, 8.

avait rendu la santé à la femme de Constance en lui imposant les mains (*). Déjà, cependant, un scepticisme éclairé réagissait contre 1-aveugle penchant des foules à chercher des causes surnaturelles à des effets fort naturels. Le fils de ce même Philostorge qui nous raconte tous ces miracles ariens , Posidonius , le prince de la médecine au temps de Théodose, disait que les convulsions ne viennent point de la puissance des démons, mais de l'action des mauvaises humeurs. « Car, ajoutait-il , il n'est point au pouvoir des démons d'affecter la nature de l'homme. »

Dans les deux communions, c'était la même ardeur de gagner des âmes et de conquérir des peuples barbares. Toutes deux avaient leurs missionnaires et déjà leurs missions étrangères. Pendant que Frumentius et Edésiusvont, jusque dans l'Ethiopie et dans l'Inde, fonder des églises orthodoxes (*), l'arien Théophile réforme l'ancienne^ église de saint Barthélémy dans l'île de Diu, convertit, en passant, les Ethiopiens Axumites et, de retour dans l'empire romain , est regardé comme une vivante statue de la vertu (') ; Ulphilas évangélise les Goths, leur prêche l'arianisme qu'ik porteront en Occident, et traduit la Bible dans leur langue (*).

De part et d'autre, ce sont les mêmes colères contre Julien, Tennemi commun du christianisme. Philostorge raconte et apprécie comme Grégoire de Nazianze la persécution de l'apostat, l'audacieuse reconstruction du

(*) Philostorge, IV, 7.

(*) SOCRATE, 1, d9 ; SOZOMÈNE, II, 24.

(*) Philostorge, il, 6 ; m, Â, 5 et 6. (♦) Ibid., VIII, iO.

temple de Jérusalem, le terrible et miraculeux démenti infligé au contempteur du vrai Dieu (*). Même accord entre les deux écrivains dans le récit de l'expédition de Perse. Dans Tun comme dans l'autre , c'est la vengeange divine qui conduit le transfuge, égare Tarmée et frappe le persécuteur (*). C'est, enfin, avec le même sentiment de triomphe, qu'ariens et orthodoxes , prenant leurs sentiments pour la réalité, prêtent au prince expirant des paroles qu'il n'a pas prononcées et lui font faire l'aveu de sa défaite. Julien, qui, s'il s'est précipité dans des entreprises insensées, sut mourir en sage, s'entretenant avec ses amis de l'immortalité de l'âme et de la récompense réservée au juste (•), aurait pris dans ses mains le sang qui s'échappait de sa blessure et l'aurait lancé, suivant les uns, à son dieu, le Soleil, en disant : « Rassasie-toi, dieu malfaisant {*) ; » suivant les autres, au Christ lui-même, avec les mots célèbres : « Galiléen, tu as vaincu I »

(*) Saint Grégoire de Naz.^ Disc, contre Julien, et principalement, u, 4, p. i49. — Philostorg^;, vu, 8 et 9.

(«) Saint Grégoire de Naz., ibid,, 11 et 12, p. 154 et 153. — Philostorgb, VII, 15.

. (') ÂMMiEN Marcellin, XXV, 3. — Le seul récit authentique de la mort de Julien est celui d*Ammien, témoin oculaire, qui parle toujours de lui avec une incontestable impartialité.

(*) Philostorge, vu. 15.

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