‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 41 sur 142 · CONSTANCE DIVERSEMENT TRAITÉ · texte numérisé non relu

CONSTANCE DIVERSEMENT TRAITÉ

nous montrent deux Constance ou plutôt deux Athanase. Ici, c'est Vhéréttque, Yimpie Constance ^ la scélératesse deVempereur, yi Travoupyta pafftXéwç. Souvent même, au lieud*un trait lancé au passage, c'est une sortie violente. « S'il voulait, comme il l'écrit, observer les ordres de » son père, pourquoi a-t-îl envoyé d'abord Grégoire, » puis aujourd'hui, Georges, le dévoreur des peuples? » Son père traitait les ariens de Porphyriens ; pourquoi » s'efforce-t-il de les introduire dans les églises? pour- » quoi les protége-t-il et chasse-t-il les évéques ? pour- » quoi, sous prétexte de sollicitude pour les canons de » l'Eglise, viole-t-il les canons? quel canon prescrit que » les évêques soient envoyés du palais? quel canop or- » donne que des soldats envahissent les églises? Quel » canon veut que des eunuques insensés dirigent les » affaires ecclésiastiques (*)? »

Qui tient ce langage énergique? L'orateur qui, plein d'un implacable mépris pour ses méprisables contemporains, regardait de haut et tenait en échec hérétiques, évêques, comtes et préfets, même les maîtres du monde. Mais il est dans Alexandrie ou au désert, au milieu de son peuple ou de ses moines, chez lui et dans sa nature. Même devant un concile d'ennemis, il est toujours dans son élément; il se meut avec liberté dans la pleine conscience de sa force et de sa supériorité. Transportez-le devant le trône impérial, sous les regards de ce despote qu'il méprisait; ou, s'il n'ose se présenter en personne, qu'il entreprenne, dans une apologie, de dissiper les calomnies de ses ennemis et de faire revenir ce caractère mobile et inconstant, c'est un autre homme. Sa fierté

(*) Histoire des Ariens, 59, p. 296.

DANS LES OUVRAGES d'ATHANASE. 165

tombe pour faire place à la souplesse ; sa dignité s'abaisse jusqu'à la finesse. Il sent qu'en ce lieu la peau du lion n'est plus de mise, et, comme un grand roi de l'antiquité, ne dédaigne pas de la remplacer par celle d'un moins noble animal.

Chez les Grecs, cette duplicité ou plutôt cette contradiction de caractère était presque universelle. Le type qui résume le plus complètement la double nature du Grec, c'est l'inséparable couple de Diomède et d'Ulysse. Tous ne sont pas des Diomède, mais Diomède est toujours doublé d'Ulysse. Qu'est-ce qu'un Thémistocle, plus pratique que chevaleresque, faisant bonne mine au danger, s'il ne peut l'éviter, mais aimant mieux le tourner que l'aborder de front, aussi habile diseur que bravo au combat, et ne comptant pas moins sur les persuasions de la parole que sur les conceptions de son intelligence et la vigueur de son bras, sinon la plus haute expression dans rhistoire de ce mélange de courage et de finesse, de force et d'astuce? Tel est Athanase. Fier, inflexible au milieu de ses ennemis, il devient d'une merveilleuse souplesse devant l'empereur. N'attendez pas de cet habile manieur de la parole qu'il parle de son juge à son juge avec la violente franchise de tel de ses autres écrits. Il sait qu'autant vaudrait ne pas faire d'apologie que de la changer en provocation. D'abord, il n'est nullement question de l'impie Constance, de Constance l'Antéchrist; il n'est parlé que de sa piété, de son zèle pour Dieu; c'est l'empereur le plus ami de Dieu, OBofiXéararoç PiouTiXevç, En homme qui ne dédaigne aucune des adresses de la rhétorique, l'orateur flatte la manie théologique de son royal auditeur; il vante, sans en avoir l'air, sa science de l'Ecriture et sème son discours de citations des livres

saints qu'il fait tourner à sa louange. Là ne s'arrêtent pas ses complaisances. Cet implacable ennemi de Thérésie «sait se tenir sur une sorte de terrain neutre, entre les deux communions : pas un mot qui renie sa foi ; pas un non plus qui blesse les conviclitins du prince sémi-aricn. Que voilà bien la flexibilité de l'esprit grec I Ce sont toujours les fils d'Ulysse, les descendants de Thémistocle, même sur les trônes des grandes métropoles chrétiennes.

« Il serait fin, dit Minerve à Ulysse dans l'Odyssée, » celui qui te surpasserait en ruse, fût-il un dieu! Ne » va donc pas, même dans ta terre, renoncer auxdis- » cours artificieux, que tu aimes du fond du cœur. Tous 3> deux, nous nous connaissons en habiletés. Si tu es » le premier des mortels par le conseil et la parole, je » suis célèbre entre les dieux par ma prudence et mon » savoir-faire. Tu vois Pallas Athéné, fille de Zeus {*). » Dans un pays qui, pendant tant de siècles, avait adoré Pallas Athéné et pratiqué ses leçons de savoir-faire, dans la terre classique du mensonge, où il était honteux, non de mentir , mais de se laisser prendre, Athanase, sans manquer positivement à la sainte vérité, saura, s'il çst nécessaire, la tourner avec une habileté consommée.

Et d'abord, au milieu de cette société de trompeurs, pour qui la vraisemblance tenait lieu do vérité, c'est sans colère, en homme fait aux mœurs de ses contem-

(*) HoKÈRE, Odyssée, xiu, y. 29.

porains, qu'il repousse le soupçon, toujours injurieux, d*ètre capable, lui aussi, de faire ce que tous font autour de lui : « Crois-moi, ô empereur, je ne mens pas (*). » On disait qu'il avait autrefois excité Constant contre Constance: accusation dont on trouve un écho dans l'histoire deTarien Philostorge. « Athanase, en Occident, comble » de présents les favoris de l'empereur Constant, surtout » Eustathe, comte des largesses privées, qui avait l'oreille » du prince. Eustathe lui-même porte à Constance cette » lettre de son frère : « Athanase est venu à nous. Il » nous a prouvé que l'épiscopat d'Alexandrie lui appar- » tient; faisqu'il en prenne possession : car il l'obtien- » drait par mes armes. » Constance, après avoir consulté » les évoques, répondit : « Mieux vaut ne point rompre » avec mon frère que de délivrer Alexandrie deTinsup- » portable Athanase (*). » Qu'est-ce qui ferait contester la vérité de ce récit, que ne contredisent point les historiens orthodoxes? Les présents? Nous apprenons de saint Basile que c'était alors le seul moyen de se faire écouter des grands ('). Le caractère deâ deux princes? Cefurent des frères ennemis que les fils de Constantin.

L'ambition qui devait bientôt mettre aux mains Constantin II et Constant , les avait unis d'abord contre Constance. Pour se ménager des auxiliaires dans son empire, ils lui avaient imposé le rappel des évêques exilés, celui d'Athanase en particulier, et, en même temps que Constance, Constantin s'était empressé d'annoncer

(*) Apologie à Constance, 5> p. 236.

{*) Philostorge^ m, 12.

(•) Saint Basile, lettre i90. — Il y parle des faveurs qu'il obte- Dait de ses puissants amis, « tantôt pour rien, tantôt à un prix modéré, selon que le Seigneur voulait lui venir en aide. »

aux Alexandrins le retour de leur évoque. « Quand Atha- » nase sera devant vous, vous connaîtrez quelle a été 1^ ma vénération pour lui. J'ai été touché à la pensée » de vos regrets et à la vue d un tel homme (*). » Athanase avait-il sollicité pour lui et sa foi la protection de Constantin II, à Trêves, celle de Constant, à AquiléeT Qui lui en ferait un èrime? Mais, aux yeux de Constance, dans son entourage, et surtout dans la bouche des enne^ mis de l'archevêque, la protection, la pression demandée devenait un appel à la haine d'un frère contre un frère. Athanase se défend, non-seulement d'avoir irrité Cons^ tant contre son frère, mais de toute insinuation hostile, de toute ingérence dans les affaires politiques. « Ni cet » ami du Christ n'était assez facile, ni moi un assez » grand personnage, pour nous entretenir de telles 3> choses et pour que j'osasse calomnier un frère auprès » d'un frère, un empereur auprès d'un empereur. Si » les paroles prononcées dans le secret contre les rois » ne restent point cachées, comment croire que, devant )> un empereur et une telle assistance, j'aie parlé contre y> toi? Je n'ai jamais vu ton frère seul ; jamais il ne » m'a entrenu seul ; j'entrais toujours avec Tévêque » de la ville oii j'étais et ceux qui se trouvaient là. Nous » le voyions ensemble et ensemble nous nous reti- » rions ("). »

C'est un cri d'indignation, quand il s'élève contre une accusation autrement odieuse, celle d'avoir écrit à Magnence, le meurtrier de Constant et l'usurpateur de son empire, pour lui livrer l'Egypte. C'est la grande et

(*) Apologie à Constance, 3, p. 235.

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