MÉNAGEMENTS DE PAROLE
avec la satisfaction de n'avoir point trahi son peuple et la preuve manifeste de la persécution qu'il subissait depuis si longtemps. Mais, même en fuyant, il n'était point rebelle et s'empressait de se rendre auprès de l'empereur, quand, à la nouvelle des persécutions dirigées contre les orthodoxes, il s'était arrêté et enfoncé dans le désert. « Si ceux qui n'ont pas souscrit contre moi ont » tant souffert ; si, pour n'avoir pas voulu communi- » quer avec les ariens, des laïques ont été condamnés à » mort, qu'aurait-on fait de moi ? Mais je n'ai pas fui » par crainte de ta Piété. On a outre-passé tes ordres. ^ Non, ce n'est pas ton Humanité qui a fait reléguer » des évêques, des vieillards, dans d'horribles déserts, » ceux de Libye dans la grande oasis, ceux de la Thé- » baïde dans l'oasis d'Ammon (*). »
On retrouve toujours le Grec et ses détours. Il avait longtemps à la souplesse joint l'indépendance et la fermeté de caractère; mais, depuis qu'il s'était étendu dans tout l'Orient, ses enfants, issus du mélange de tant de races, n'avaient pris de lui que la langue et l'esprit, sans se dégager de l'humilité, je dirais presque de la bassesse orientale. S'il s'en trouve que distingue une libre et vigoureuse nature, ils ne semblent jamais tout d'une pièce, et se dédoublent, fermes au milieu de leurs égaux, esclaves de la faiblesse native, sous le regard du maître. Qui, mieux qu'Athanaise, connaissait la haine jalouse et persévérante de Constance, son hostilité toute personnelle, qui avait plus besoin d'être modérée qu'excitée? Qu'espérait-il de ces ménagements, où nous avons peine à reconnaître le vigoureux et intrépide orateur qui traduisait les évêques d'Orient au tribunal
(') Apologie à Constance, 32, p. 2S0 et 251.
de Tunivers et confondait leurs calomnies avec une si virile éloquence ? Fléchir le prince fanatique qui l'avait persécuté sans relâche et venait de le faire, une seconde fois, fuir au désert, ou plutôt, sous forme d'appel à sa justice, plaider sa propre cause devant Topinion publique? Mais alors pourquoi ne pas conserver la noble attitude dn Discours apologétique^ Vourquoi ces artifices qui ne font point illusion, ces distinctions sans vérité et cette hypocrisie de langage ?
Il n'est pas jusqu'aux ministres du maître qui en imposent au grand archevêque. Lui qui partout ailleurs ne craint pas d'appeler les gens par leur nom, ne réfute son mystérieux ennemi que sous le couvert de l'anonyme. C'est toujours l'accusateur, 6 y^rinyopoç. Assurément la délation n'était pas celle d'un vulgaire dénonciateur, Athanase ne la suivrait point avec cet ordre et cette insistance, relevant toutes les attaques, toutes les insinuations, s'il n'avait à répondre à un réquisitoire en règle, un de ces rapports par lesquels, en ces temps de despotisme et. pour ainsi dire, d'arbitraire légal, les ministres des volontés impériales se chargeaient de les justifier. L'accusateur ne peut être que le notaire Diogène, envoyé à Alexandrie pour expulser Athanase, et son accusation, le rapport où il rendait compte de sa mission. Athanase le traite de calomniateur et de syciophante ; mais, s'il n'épargne pas ses actes, il le ménage dans* son nom et sa dignité. Le prestige impérial s'étend jusque sur les ministres du palais. En présence de ces grandes puissances, aujourd'hui si peu respectées, mais devant lesquelles alors tout tremblait, cet homme fier et indépendant éprouvait, même au fond du désert, l'émotion commune.