RÔLE DES PRINCIPES DANS L'ÉLOQUENCE
que. Il était spirituel d'ajouter : « S'il est mal de fuir, » il est beaucoup plus mal do persécuter : l'un se cache » pour ne point périr, Tautre poursuit pour tuer. Qu'ils » cessent de tendre des embûches, et aussitôt s'arrête- » ront les fugitifs (*). » Mais ce n'était que riposter à un reproche par un reproche, à une appréciation personnelle par une appréciation tout aussi personnelle.
Dans le monde multiple et variable des faits, dans le perpétuel devenir du relatif, rien m se tient par soimême; tout s*attaque et se défend, sans règle et sans consistance, au gré des passions, des préjugés et des fantaisies d'une multitude qui se paie de mots encore plus que de raisons. Mais des faits, qui, par eux-mêmes, ne sont ni bons ni mauvais, ni justes ni injustes, ni beaux ni laids, qu'on s'élève aux éternels principes du monde supérieur, aux lois immuables et absolues qui dominent la mobile et indifférente succession du relatif : à leur lumière, les actes se caractérisent, s'imprègnent de bonté ou de méchanceté, de beauté ou de laideur, et deviennent des faits moraux, susceptibles de louange ou de blâme.
Sans l'aide des principes, peut-être pourra-t-on persuader : les sophisîes de l'ancienne Grèce, ces maître» de scepticisme non moins que d'éloquence, s'en passaient et apprenaient à s'en passer; mais on ne produira^ pas de conviction durable. Au contraire, une cause est
(') Apologie de sa fuite, 8, p. 257.
186 LA FUITE D'âTHANASE JUSTIFIÉE
gagnée, si Ton sait éclairer le fait, toujours contestable et contesté, à rincontestable lumière d'uti principe. C'est en ce sens que Cicéron appelait la philosophie la mère des bonnes actions et des beaux discours, malrem bene facïorumbenequediclorum. Comment ce grand orateur fait-il du meurtre de Clodius un acte juste, et, puisque la violence ne pouvait être repoussée que par la violence, un devoir pour Milon et ses esclaves? en le mettant à rabri du droit de légitime défense, sous la protection de la loi « qui n'a point été écrite, qui est innée en nous, et que nous avons prise à la nature et puisée au fond de notre être (*). » Il faisait plus : profitant du respect des hommes pour Tantiquité, il aimait à invoquer le passéet à montrer partout la constante application des principes qu'il posait. L'histoire, disait-il, vous fournira les plus riches témoins, locuplelissimos testes excilabit.
Âthanase était un trop habile maître de la parole pour ne pas trouver, dans les principes de la raison' et les exemples du passé, l'apologie d'unefuite, qui, elle aussi, était un devoir, et, si l'on songe quelle était la continuation de cette lutte acharnée, avait son héroïsme. Il est, disait-il, aussi criminel de se livrer à ses ennemis que de se tuer soi-même : c'est également se soustraire à la tftche imposée ('). Ainsi pensèrent et agirent les saints. ^ S'ils insultent ceux qui se dérobent aux coups » des assassins, s'ils calomnient ceux qui fuient devant » les persécuteurs, que feront-ils à la vue de Jacob » fuyant son frère Esaû, et de Moïse se retirant dans la » terre de Madian par peur de Pharaon ? Futiles discou-
(') CiGÉRON, Pro Milone, 4.
(*) Apologie desa/'utte, 17, p.261.
PAR UN PRINCIPE SUPÉRIEUR ET PAR l'HISTOIRE. 187
,» reurs, comment justifieront-ils David, lorsqu'il se » sauve de sa maison devant les sicaires de Saûl, se » cache dans une caverne et change son visage, jusqu'à » ce qu'il ait échappé à Abimélech et à ses embûches?
> Que diront-ils, ces habiles parleurs, quand le grand » Elie, qui voyait Dieu répondre à son appel et ressus- » citait les morts, se dérobe à la fureur d^Àchab et fuit » devant les menaces de Jézabel? Les disciples se ca- » chèrent par crainte des Juifs, et Paul, à Damase, se » fit descendre du haut du rempart dans une corbeille
> pour échapper aux mains de son persécuteur (*). » Le Sauveur lui-même s'est dérobé à ses ennemis, parce que son heure n'était pas venue (*). Nous n'avons plus sous les yeux les misérables ennemis d'Àthanase; nous n'entendons plus leurs chuchotements et leurs dénigrants propos. La scène s'est élevée et fait défiler devant nous les plus illustres persécutés de l'Ancien et du Nouveau Testament, fuyant pour continuer l'œuvre de Dieu.
L'orateur, en effet, ne se contentait pas de montrer l'exemple des saints; il donnait la raison de leur fuite. « Elle n'est ni répréhensible, ni inutile, la fuite des
> saints. S'ils n'eussent échappé aux persécuteurs, com- » ment le Seigneur serait-il né de la race de David? qui » eût prêché la parole de vérité? et même, si les persé- » cuteurs recherchaient les saints, c'était pour que per- » sonne ne l'enseignât ('). D'ailleurs, ils n'agissaient » point d'eux-mêmes et obéissaient à un profond des- » sein de la providence. Ces saints fugitifs étaient comme
(*) Apologie de sa fuite, 10 et il, p. 258.
0) Ibid., 12, p. 259.
(•) Ibid., 23, p. 264.
188 LA FUITE d'ATHANASE JUSTIFIÉE
i> des médecins conservés par Téconomie divine pour » la guérison des malades. Telle esl la loi pour tous les » hommes : fuir qui nous poursuit; se dérober à qui » nous recherche; ne point tenter le Seigneur par pré- » cipitation, attendre le moment fixé pour notre mort » ou la décision du juge; et cependant se tenir prêt, le » moment venu, à combattre pour la vérité jusqu'à la » mort. Telle fut la conduite même des bienheureux » martyrs dans les persécutions. Poursuivis, ils fuyaient; » cachés, ils étaient forts; découverts, ils souffraient le )> martyre. Si quelques-uns s'offraient d'eux-mêmes aux » persécuteurs, ils ne le faisaient pas témérairement. A » tous les yeux, cette ardeur, cet élan, était une visible » inspiration de TEsprit-Saint (*). »
On avait opposé au grand fugitif Texeraple des martyrs; il répondait par l'exemple des martyrs, et justement comme Néarquc à Polyiîucte :
NÉARQUE
Vous trouverez la mort.