DIFFICULTÉ POUR L'ORATEUR
grecque dans sa langue maternelle, il eut plus d*une^ fois Tambition d'inaugurer dans son pays, qui n'avait encore que des annales sans art, cette histoire qui était aussi une des gloires de la Grèce. Il s'en faisait prier par ses amis, au nom de son patriotisme, et il s'empressait de répondre qu'il ne se refuserait pas à ce travail, s'il avait du loisir et de la liberté. Illusion d'un grand esprit ! il lui manquait deux choses autrement essentielles : comme il s'agissait d'écrire l'histoire de son temps, dont il avait été l'un des principaux acteurs, le désintéressement et l'impartialité ; comme il était orateur et que l'éloquence vit plus de passion que de raison, la calme et sereine possession de ses facultés pour l'observation attentive et consciencieuse des hommes et des choses. Un de ses contemporains, son ennemi, mais le plus florissant historien de Rome,, dit Tacite (*), Salluste, lui en donna, de son vivant, une preuve cruelle, en passant presque sous silence, dans une histoire de la conjuration de Catilina, le vainqueur de Catilina, et en ne voyant dans le patriotique discours qui peut-être avait sauvé la République, qu'une brillante harangue. Quelle justice attendre d'un ennemi parlant d'un ennemi? A peine mort, Cicéron reçut uu autre démenti. Si Tite Live pèche en quelque chose, c'est parce que, orateur et venu dans le temps o£i Auguste avait pacifié, c'est-à-dire ruiné l'éloquence, iJ se fit une tribune de lliistoire et mit dans la bouche de ses personnages les discours qu'il ne pouvat prononcer luimême : montrant ainsi, par son exemple, que le genre historique n'est pas essentiellement oratoire et qu'il
(*) Tacite, Annales, m, 30.
DÉCRmE l'histoire. 195
court plus d'un risque à tomber daus la main d'un ora^ teur.
Mais ces hommes d'action, non contents des luttes qui agitent leur vie, aiment à s'en faire les historiens, comme s'ils voulaient combattre encore dans l'avenir. Il arrive donc que l'orateur soit amené à raconter des événements dont il a été l'un des acteurs et à devenir ainsi l'historien de son temps. Indirectement d*abord, lorsque, historien sans s'en douter, il expose et apprécie, dans des lettres, ses actes de chaque jour, ses inquiétu* des et ses espérances. Deux correspondances, celle de Cicéron et celle de saint Basile, sont, en ce sens, des histoires suivies de leurs temps. II est difficile, pour ne pas dire inutile, de rien dissimuler, de rien déguiser, de rien fausser dans ces confidences à un ami, dans le sein duquel on aime à se décharger de ses préoccupations, surtout si, comme le veut Cicéron qui s'y connaissait, il a du sens et une sincère amitié. Que dans cette conversation où nous n'entendons qu'un des deui interlocuteurs, il se glisse une erreur, provenant de mauvais renseignements ou d'une fausse appréciation, comme néanmoins tout est discuté et mis en lumière, nous nous y tromperons difficilement. L'orateur se fait encore historien dans des mémoires. C'est César écrivant ses Commentaires pour ne point laisser à d'autres le soin de raconter et de justifier ses actes ; c est Cicéron grossissant, chaque année, cette histoire secrète qui ne nous est point parvenue, cet avéxiîorov, qu'il ne voulait lire qu'à Atticus et où il s'abandonnait à toute l'âpreté de sa verve contre ses ennemis (*). Les mémoires ne sauraient
(*) CicéfiON^ ad Atticum, II, 6; xiv^ IT.