‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 59 sur 142 · CARACTÈRE DE L*HISTOIAE DES ARIENS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE L*HISTOIAE DES ARIENS

être que des apologies ; ils ont pour contraire la diatribe, la philippique des anciens. II y a diatribe, quand un contemporain, sous l'empire de la passion plutôt que d'une calme et froide raison, expose, apprécie, ou plutôt critique et condamne les actes de ses adversaires. Tels sont, au quatrième siècle , les deux discours du jeune Grégoire de Mazianze contre Julien . Mémoireset diatribes sont suspects au même titre et veulent être lus avec une extrême réserve. Ce n*est pas d'eux, en effet, qu on peut dire qu'ils ont été écrits sans amour ou sans haine, sous Tunique inspiration de Tjincorruptible vé-^ rîté.

Il y a bien des raisons pour que, même à Tinsu de l'auteur, VHistoire des Ariens ne soit pas une histoire. Elle tient à la fois des mémoires et de la diatribe, et, de plus, est écrite en style oratoire. L'orateur y fait le récit de ses actes et des persécutions qu'il a subies ; mais, si elle est comme une nouvelle apologie, elle est aussi pleine d'invectives contre ses ennemis, les évêques sémi-ariens et l'empereur Constance. Elle est moins un récit impartial qu'un pamphlet oratoire.

D'abord, ce livre ne s'adressait ni au monde romain, Qi à toute l'Eglise, ni même à la seule église d'Alexandrie, mais seulement aux moines, les auxiliaires de l'archevêque, dans cette lutte sans trêve ni merci contre l'hérésie; c'était un livre secret. Dans nos temps d'excessive publicité, o£i tout s'échappe au grand jour, même les mystères de la politique ; où les arbitres de la terre et les ministres les plus maîtres de leur pensée, poursuivis de regards cudeux, devinés, pénétrés, sont, pour ainsi dire, condamnés à agir et à projeter dans des palais transparents, nous comprenons à peine qu'il y ait eu

UVR£$ SECRETS. 197

<le$ ouvrages secrets, où Tauteur pouvait s'exprimer à cœur ouvert, bien sûr que ses effusioDS et ses hardiesses ne sortiraient pas du cercle dévoué auquel elles étaient destinées.

À une époque aussi agitée que le quatrième siècle, vers la fin de nos guerres de religion, un vétéran des armées protestantes, aussi vigoureux écrivain qu'intré* pide capitaine et fanatique huguenot, François d'Aubigné, faisait, dans son Histoire universelle, le récit de la lutte presque séculaire dont il avait été un acteur héroïque. L'Histoire universelle était pour le public ; mais, à côté, il imprimait sous main, pour les adeptes, une histoire secrète, où il écrivait ce qu'il ne voulait et ne pouvait dire qu'à eux, les misères et les défaillances du parti, ses colères et ses rancunes contre ce qu'il appelait les trahisons de Henri lY et des anciens chefs de la Réforme. L'Histoire secrète ne resta pas secrète, et fut condamnée pour ses violences à être brûlée de la main du bourreau. Mais combien d'autres écrits, en ce temps où le pays était partagé et comme retranché en deux camps, obtinrent le religieux secret qu'ils demandaient et ne passèrent jamais des mains des initiés dans celles des profanes I

Ces livres secrets, fréquents au quatrième siècle, étaient dans les traditions du christianisme, si longtemps épié, surveillé par des regards hostiles, et contraint de cacher sa doctrine et ses vertus dans les mêmes ténèbres dont s'enveloppent les complots et les crimes. C'est une des raisons pour lesquelles les rares écrivains profanes qui font mention de la religion nouvelle, sont si ignorants de ses dogmes et de ses pratiques. Les sectes philosophiques faisaient de même. Elles vivaient, à

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regard les unes des autres, et surtout delà multitude, k rétat de sociétés secrètes ; et, quand les disciples s'appelaient initiés et donnaient aux leçons du maître le nom de mystères, ce n'étaient pas des images et des figures de style, mais des réalités. Origène s'élant présenté dans ràuditoire de Plotin, pendant qu'il enseignait, celui-ci se tut, par respect pour un si grand homme, sous pré^ texte qu'il n'avait rien à apprendre à qui savait tout (*). Mais ce respect n'était qu'apparent: il se tut parce que son illustre visiteur, que ce fût le grand docteur chrétien bu plutôt Origène le néoplatonicien, un simple rival, était un étranger dans son école. Porphyre, de qui nous tenons cette anecdote, dit ailleurs des livres de son maître : « Ils n'étaient communiqués qu'à un petit » nombre de personnes ; on ne les livrait qu'avec pré- )► caution et après s'être assuré du jugement de ceux qui » les recevaient ('). » Et ainsi, à rencontre de ce que nous voyons de nos jours, où l'on ne recherche que l'éclat et la publicité, où l'on écrit pour tous, pour les doctes et les ignorants, ces hommes sérieux se fermaient d'un mur. Plus amis de la science que du bruit et de la popularité, ils n'écrivaient que pour ceux qu'ils savaient capables de comprendre de telles lectures. Prudents, et sachant comme Sénèque que le nom de la philosophie est mal vu par lui-même, ils ne s'adre3saient qu'aux adeptes et aux affiliés.

Après la conversion de Constantin, le christianisme avait ouvert ses temples à tous les regards et pensé tout haut. Mais aussitôt qu'eut éclaté la division, orthodoxes et ariens s'étaient mutuellement reproché de divulguer

(«) Porphyre, Vie de PloUn, 14.

(«) Ibid., 4.

FRÉQUENTS BANS L'ANTIQUITÉ. t9ft^

les mystères et de les livrer' aux risées des? incrédules et ^ des hellènes. On éprouve le besoin d'échapper non-seulément aux regards étrangers, mais à ceux des sectes en* nemies. A côté des livres de controverse où chacun démontre, au grand jour, rexcellénce de sa foi et combat celle des adversaires, il en est d'autres qui sont spécialement destinés à chacune des églises rivales, et même à des classes privilégiées de ces églises. C'est ce qui ressort du début de l'opuscule d'Aétius sur l'Inengendré et TEngendré. « En ce temps de persécution, parmi beau- > coup d'autres iniquités, quelques-uns, s'emparant » d un opuscule que j'avais travaillé avec le plus grand î^ soin pour lusage particulier de notre église, l'ont » publié, en le dénaturant par des interpolations et des » suppressions. C'est en cet état qu'il m'a été apporté » par un zélé {*). » Rare exemple d'indiscrétion dans la secte des anoméens. Tel était, en effet, le secret dont ils enveloppaient les ouvrages de leurs docteurs, que des livres d'Aétius cet opuscule est le seul que saint Epiphane parvint à connaître (•). Ils entouraient leurs assemblées du même mystère, et c'est aux maisons retirées, où se cachaient leurs prédications et leurs prières, qu'ils durent le nom de Troglodites (').

Tel est aussi le caractère de VHistoire des Ariens, Elle était destinée, sur leur demande, aux plus ardents et aui^

(») Saint Epiphane, Hér, lxxvi, 10, p. 9îi.

(•) Ibid., a.

(') Théodoret^ Hœret, fàb,, vf, 3.

200 l'histoire des ariedis adressée aux moines

plus dévoués auxiliaires de l'archevêque. Nous 1 appre<nous de la lettre d'envoi qui accompagnait l'ouvrage et lui sert encore de préface. « A tous ceux qui en tout lieu » pratiquent la vie monastique et sont affermis en la foi » de Dieu, sanctifiés dans le Christ et disant : Voici qu& » nous avons tout quitté et t'avons suivi, bien-aimés et

> désirables frères. Salut dans le Seigneur.» C'est uniquement sur leurs instances et pour les mettre à même de répondre aux interrogations des peuples, qu'il a composé ce livre : « De crainte de vous affliger et d'exciter à

> l'impiété par mon silence ceux qui vous interrogent ,» et se plaisent à ces discussions, je me suis fait violence

» pour écrire quelques pages. Je les envoie à votre » piété. » Mais il les envoie pour eux seuls et avec les dernières précautions pour que son livre ne tombe pas en des mains profanes. « Renvoyez-le-moi immédiate- » ment ; ne livrez le manuscrit à personne et n'en pre- » nez point copie pour vous-mêmes. Comme d'honnêy^ tes changeurs, contentez-vous de le lire, même si » vous désirez le relire plusieurs fois. Car il n'est pas » sûr de laisser passer à la postérité les écrits d'hommes » balbutiants et inexpérimentés comme moi. » Sans doute, il était difficile, même à un Athanase, de pénétrer rimpénétrable mystère. Mais l'homme qui avait défendu la divinité du Verbe au concile de Nicée et depuis l'exposa avec tant de science dans les quatre Discours contre les Ariens, avait à peine besoin de ces précautions oratoires. Et puis n'était-il pas dangereux de ne confie!: qu'à la mémoire des conceptions si délicates et d'une expression si difficile ?

On dit que, si l'on veut trouver le secret d'une lettre, il faut chercher au post-scriptum. C'est aussi dans le

CONTRE l'empereur CONSTANCE. 20t

poil'êcrtplufn ou plutôt dans le titre, qui forme souvent, dans les manuscrits, les derniers mots de Touvrage, qu'il faut chercher le secret d'Athanase et la raison de son excessive prudence. Nous y lisons : « Ouvrage de Févéque » Athanase, adressé aux moines, sur les actes des ariens » sous Constance. Ge livre a été tout entier composé » contre Constance par le pape. Ovrog o loyoç (^toXou » xardê Kûovffravriov aruvreraxrat r^ iroT^a. » Si tant de précautions sont prises pour entourer cette œuvre de silence , c'est parce que , comme nous l'apprend cet ancien éditeur de l'archevêque et probablement le premier de tous , elle était un violent pamphlet contre le prince qui se faisait l'oppresseur de la conscience de ses sujets. Elle avait pour but, en restant dans l'ombre, à l'abri des regards d'un pouvoir soupçonneux et des indiscrétions de la foule, de raviver, d'augmenter dans les âmes des ennemis-nés de l'arianisme la haine du persécuteur, et, par eux, de la transmettre aux peuples, changée en une ferme et invincible résistance.

Athanase écrivit VHistoire des Ariens immédiatement après sa dernière apologie, vers le commencement de l'année 358. Cette date est précisée par deux événements, la mort de Léontius d'Anlioche et celle d'Hosius, arrivées l'une dans le cours, l'autre à la fin de l'année précédente. Athanase connaît la mort d'Hosius, mais il est évident qu'il n'a pu en recevoir immédiatement la nouvelle d'Espagne au fond du désert d'Egypte, où il est caché : ce qui ne permet pas de porter la composition de son ouvrage avant 358; on ne peut davantage la reculer au-delà : car il parle de Léontius comme vivant encore; et, si la difficulté des communications nous au-

202 PREHIER LIVRE FKRDCf.

torise à croire qu'au moment où il éc^iyait, il n'était pas instruit de sa mort, il est évident qu'il n*av^t pas tardé longtemps à l'apprendre.

Comme tant d'ouvrages de l'antiquité, VHisioire des Ariens nous est arrivée mutilée et réduite de moitié. Une première partie devait s'étendre de l'origine de l'arianisme au synode de Tyr, qui avait déposé Athanase; la seconde, celle qui est restée, de ce synode (335) à l'année 357, au plus fort de la persécution de Constance, embrasse une période de vingt-deux ans. Ce second livre, spécialement dirigé contre cet empereur, et qui se termine par une violente invective contre sa tyrannie religieuse, en suppose évidemment un autre, comme l'indiquent les premiers mots : «Aùrol de, m toûra èiiayayintravro x^p^^> ^^^ ^^^ fioa^pàv ènhripoi^ay. Mais eux » ne tardèrent pas à accomplir Tobjet de ces trames : un » complot admet Arius à la communion de l'Eglise. » C'est la suite d'un récit, celui des infamies du synode de Tyr, et l'histoire de ces infamies avait nécessairement exigé l'exposé de toutes celles qui avaient amené la convocation du concile. La particule Sï sert de trait d'union non-seulement entre deux phrases, entre deux chapitres, mais entre deux livres d'un mêmeouvrage, entre deux ouvrages formant un tout. Plutarque, dans ses Vies parallèles, passe-t-ilde la vie d'un Grec à celle du Romain qu'il lui compare, il lui arrive d'unir par $ï ces deux récits, qui, avec le parallèle final, forment un ensemble. Il y a plus. Tous ces parallèles se suivent dans un certain ordre et forment, à leur tour, un plus grand ensemble. Ces groupes peuvent encore être liés entre eux. Ainsi, après les Vies de Solon et de Publicola, tous deux d'il^ lustre naissance, se rencontre-t-il un héros d'une plus

I GOMM£Nf IL S'ES? PKRÎhJ. 203

I obscure origine, la liaison dï sert à marquer cette oppo-

sition. 4i StfiurroyiXeï de.... Jfat5 Thémistocle eut une » obscure naissance, si on la compare à sa gloire. »

; Tel était le rôle de de en tête de la deuxième partie

de Y Histoire des Ariens. Bernard de Mon tfaucôn donne une raison très-juste de la perte de la première. Les

j manuscrits de saint Athanase, s'il se rencontre une pièce

déjà transcrite dans un précédent ouvrage, se contentent d en citer les premiers mots, avec un renvoi généralement ainsi conçu : «Eypayyj oTrtVw..., transcrit plus

I » haut, dans tel livre, en termes exactement sem-

» blables. » Parfois ils l'omettent purement et simplement, sans renvoi. Ainsi, à la suite de cette histoire, figuraient deux protestations du peuple d'Alexandrie en faveur de son évêque. Une seule est restée, âiaiiap-njpiix ieurépa. Qu'est devenue la première, Tiporépa? Elle a disparu avec quelque ouvrage oii elle se trouvait déjà.

I C'est ainsi, dit Montfaucon, qu'a pu disparaître, mais

I sans se perdre entièrement, le premier livre de V Histoire

des Ariens. Remarquant qu'il n'était qu'une reproduction de la deuxième partie du Discours apologétique, l'éditeur ne se donna pas la peine de le transcrire de nouveau etpassatoutde suite de la lettre d'envoi au second livre. Et que le caractère satirique de l'ouvrage ne fasse pas dire que ce premier livre ne devait pas être écrit dans le même esprit que le Discours apologétique, si plein de ménagements pour Constantin. L'Histoire des Ariens s'attache précisément à établir un contraste entre le père et le fils, et à mettre en contradiction deux politiques dont l'une, pour être moins adroite et plus violente, n'était cependant que la continuation de rautre(^].

(*) Histoire des ArienSf 51« p. 296. — Voyez plus haut« page 164.

204 HISTOIRB DES ARIENS,

J'ai dit que cette histoire n'est point une histoire. Comme les apologies, elle est une œuvre oratoire. On j trouve rarement le ton calme et impartial deThistorien; presque partout, au contraire, les mouvements passionnés de réloquence. Elle répondrait assez à l'idée que Cicéron se faisait de l'histoire, en l'appelant le plus oratoire des genres d'écrire, si, tout en demandant qu'un souffle d'éloquence ranimât, il ne lui interdisait l'âpreté et la violence du Forum. Or, dès les premiers mots, elle nous montre moins un récit et un jugement désintéressés qu'un plaidoyer et une invective. « Ils ne rougirent pas » de dire dans leurs lettres : « Athanase frappé, l'envie » cesse et nous n'avons plus qu'à recevoir Arius, » » ajoutant pour l'intimidation des auditeurs : « Ainsi )> l'a ordonné l'empereur. » Puis, ils n'eurent pas honte

> d'ajouter encore : « Ils sont droits les sentiments de

> ces hommes. » Malheur à wms qui appelez doux ce

> qui est amer, qui donnez aux ténèbres le nom de lu- » mière (*}I» Nous entendons un prédicateur et un accusateur, non un historien et un juge. S'agit-il de la dernière palinodie d'Ursace et de yalens,ces calomniateurs qui, après s'être démentis, étaient revenus à leur mensonge : nous les voyons « se raviser comme des chiens, revenir à leur vomissement , et se rouler comme des pourceaux dans le premier bourbier de leur impiété (').» Malgré le caractère biblique et, pour ainsi dire, sacré de

(*) BUUrirêdêt Arims, 1, p. 27Î el 273.

(*) Ibid., 29, p. 285.

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